Et si un footballeur sauvait les Maasaï ?

Les Maasaï, peuple premier emblématique d'Afrique, sont actuellement chassés de leur terre dans l'indifférence générale. Xavier Péron, anthropologue politique et auteur et Julian Jappert, directeur du think tank Sport et Citoyenneté, interpellent le mouvement sportif, et en particulier les footballeurs, pour qu'ils se soulèvent et défendent la cause de cette population oubliée.

Par Xavier Péron
Anthropologue politique, expert des peuples premiers, membre du Conseil Consultatif du GITPA (Groupe International de Travail sur les Peuples Autochtones) et écrivain. Auteur du livre « Tu ne peux pas presser la Déesse en lui donnant un coup de coude ! » paru aux éditions Eyrolles.
Et Julian Jappert
Juriste et Lobbyiste dans le sport, Directeur Général du Think tank Sport et Citoyenneté.

 

Réveillons-nous ! Dans un mouvement massif et brutal sans précédent, les Maasaï, peuple premier emblématique d'Afrique, et gardiens naturels de l'environnement, sont actuellement chassés de leurs terres ancestrales comme de vulgaires délinquants, pour y mettre à la place du tourisme de masse et des concessions de chasse, mais aussi des industries chinoises !

Réalisons ensemble que cette horreur est en fait le symbole d’un monde que nous ne protégeons plus, d’un avenir que nous ne dessinons plus, d’un respect que nous n’avons plus, même envers nous-mêmes.

Et si ce cri d’Alarme était porté haut et fort par nous, simples citoyens engagés, mais aussi par une « idole » de nos sociétés modernes : un footballeur ?

Soyons le changement que nous voulons voir dans le monde, pour paraphraser le Mahàtmà Gandhi. Il n’est pas trop tard ! A force de réanimer sans cesse notre modèle économique marchand, on ne peut pas rester là, bras croisés, à assister à la mort de nos écosystèmes et à notre propre mort. Comme a déclaré récemment Nicolas Hulot : « plus l’on réduit la biodiversité, plus on réduit nos options pour l’avenir ! ».

Les Maasaï, peuple sage et inspirant par excellence, que les médias aiment tant mettre en lumière pour leurs valeurs (mais étonnamment plus lorsqu’ils sont « éliminés ») sont littéralement sacrifiés sur l’autel du matérialisme et de l’argent, bien qu’ils aient une spiritualité qui agisse écologiquement. Les activités purement pastorales et nomades des Maasaï ont en effet permis à la faune sauvage la plus riche et abondante de la planète d’exister et de se reproduire. Le phénomène s’inverse aujourd’hui dans la plus totale indifférence car un racket foncier est lancé à grande échelle. Le peuple premier emblématique d’Afrique de l’Est, et avec eux, l’un des écosystèmes les plus riches du monde disparaît.

Quelques exemples récents en Tanzanie d’appropriation « barbare » des terres Maasaï, issus de l’actualité de ces derniers mois :

  • L’Autorité Tanzanienne en charge des Parcs Nationaux a annulé l’existence de la Réserve de Pâturages des Maasaï, pourtant juridiquement reconnue depuis 1973.
  • Les Maasaï de Kimotorok ont été chassés de force de leurs terres villageoises légalement enregistrées pour permettre l’expansion du Parc National de Tarangire et de la Réserve Animalière de Mukungunero.
  • Le Premier Ministre Tanzanien a interdit aux Maasaï d’accéder aux trois cratères d’importance vitale que sont le Ngorongoro, Olmoti et Embakaaï. Conclusion : la faune sauvage et les touristes s’y « baladent » un peu partout tandis que les Maasaï et leurs troupeaux sont drastiquement confinés. Cette stratégie gouvernementale de mise au ban des Maasaï de cette région, de restrictions et de flagrantes violations des droits de l’homme, est calculée dans l’espoir que, dégoûtés et frustrés, ils finissent par se décourager et quitter leur terre pour permettre l’extension des zones dites de conservation.
  • Le Ministre des Ressources Naturelles et du Tourisme est déterminé à obtenir une autre aliénation foncière des terres Maasaï de la région de Loliondo, pour développer le business très rentable des concessions de chasse. Des évictions de force ont bien eu lieu, après que leurs maisons furent incendiées, les laissant dans une situation désespérée, sans nourriture, exposés au harcèlement, à des mauvais traitements, des coups et blessures, des viols et des arrestations arbitraires.
  • Sans aucune consultation des Maasaï, les autorités ont fait passer en toute illégalité la surface de l’aéroport international de Kilimandjaro de 460 à 11.447 hectares, faisant envahir les villages traditionnels s’y trouvant par la police et l’armée : un nouveau vol de terre à très grande échelle. Il faut savoir que la surface foncière de l’aéroport le plus fréquenté au monde, celui d’Hartsfield-Jackson n’est que de 1902 hectares.

S’il appartient à nous tous de crier haut et fort notre indignation, il est essentiel que des porte-drapeaux soient les fers de lance de nos messages en incitant les responsables de ce désastre à stopper rapidement ce jeu de massacre.

Pourquoi pensons-nous qu’un footballeur ou une footballeuse, ou même plusieurs, ou des sportifs et sportives seraient bien placés pour le faire[1] ? Est-ce une idée incongrue ? En fait, la spiritualité Maasaï est fondée, non pas sur des certitudes ni des dogmes, mais sur des relations intenses et des valeurs humaines fondamentales, telles que l’on peut aussi les vivre dans le sport le plus universel qu’est le football.

Certes, le football est devenu un spectacle à part entière avec tous les excès que cela suppose, et le joueur professionnel est devenu une « marchandise », une icône rétribuée sur son image publicitaire. Mais il est aussi qu’il le veuille ou non une « idole » de société. La société a certes les idoles qu’elle mérite ; mais il se trouve qu’aujourd’hui le footballeur est incontestablement celui qui joue ce rôle. Quoi qu’il fasse, cela aura des répercussions dans les médias et auprès de nos enfants.

Il peut donc choisir d’avoir des comportements déviants ou au contraire d’être une valeur d’exemple incontournable, d’être le « champion » auquel on a envie de s’identifier, dans sa relation avec lui-même, avec ses coéquipiers et avec le public.

Le football porte en lui toute cette sagesse au cœur des réalités humaines. Ces valeurs s’obtiennent à travers une ascèse de l’entraînement, de la régularité, de l’obstination dans l’effort et la volonté, de la générosité et des actes répétés de bienveillance ; une « gloire » qui ne s’obtient qu’en ayant eu le courage d’écouter ses éducateurs, professeurs, parents, entraîneurs, guides… (du moins ceux qui souhaitent inscrire leurs « champions » sur un chemin de vie allant au-delà de la pratique du sport). Dans cette construction d’individus extraordinaires, il y a aussi inévitablement les notions d’engagement et de responsabilité.

C’est le chemin que nous proposons à nos amis footballeurs : engagez-vous réellement pour une cause : la défense d’un peuple premier !

Les footballeurs (ceux qui sont en haut de l’iceberg) sont comblés sur le plan matériel, et pourtant il leur manque parfois l’essentiel : être utiles pour la société et donc heureux ! Mal-être qui rejaillit souvent dans l’après carrière mais aussi, et peu de monde le réalise, au sommet d’une carrière avec des répercussions directes sur le niveau de jeu. Le footballeur aurait bien besoin de cette sagesse Maasaï pour être encore plus fort face aux épreuves de la vie et du terrain, face aux efforts, aux échecs et aux victoires...

Nos dirigeants politiques ne le réalisant pas, nous vous attendons, amis footballeurs, pour relayer haut et fort ce message simple : « Ne laissons pas mourir les Maasaï, ne laissons pas mourir nos sagesses et philosophies ancestrales, ni notre planète, ne nous laissons pas mourir : au contraire, laissons un monde riche à nos enfants avec le choix de toute une palette de comportements pleinement humains, plutôt qu’une richesse matérielle le plus souvent très vaine ! »

 

[1] C’est exactement la thématique du dernier roman de Xavier Péron paru aux Editions Eyrolles : « Tu ne peux pas presser la Déesse en lui donnant un coup de coude ! »

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