Pour un environnement sportif plus inclusif et tolérant

Par Sarah Ginoux, Chargée de mission Avec le concours d’Andrea Montarolo, chargé de mission, et de Sylvain Landa, Directeur éditorial Think tank Sport et Citoyenneté

Après avoir posté des photos d’elle et de sa compagne sur les réseaux sociaux en août dernier, Pauline Peyraud-Magnin, gardienne de l’équipe de France féminine de football, transférée récemment à l’Atletico Madrid, a pris la parole sur le site L’Équipière. En faisant publiquement son « coming-out », elle est devenue la première footballeuse professionnelle française en activité à communiquer officiellement son homosexualité. Un élément ressort particulièrement de son interview, le fait que « ce n’était pas évident de le faire avant en France ». Elle évoque ses expériences en Angleterre et en Espagne, là où elle s’est « vraiment épanouie » parce que l’homosexualité n’y est pas considérée comme anormale et ne fait pas l’objet de comportements hostiles ou de critiques. Ces propos nous obligent à faire face à une sombre réalité : le milieu sportif français ne permet pas à ses athlètes de reconnaître ouvertement leur orientation sexuelle. Le problème va encore plus loin puisque non seulement la prise de parole est rendue difficile, mais les jeunes athlètes homosexuels ont tendance à s’exclure eux-mêmes de ce milieu, tellement l’homophobie y est insoutenable.

Le tabou de l’homosexualité dans le sport

Alors que les mentalités au sujet de l’homosexualité évoluent dans la société française, le sport reste un environnement relativement hostile aux personnes homosexuelles[1]. Comme le soulignait Stéphane Héas dans la revue Sport et Citoyenneté n°43 (dossier spécial « Sport et Diversité »), le sport a historiquement un caractère homosocial, hérité d’un modèle culturel occidental qui excluait les classes populaires et les femmes pour préserver un « entre-soi » entre jeunes hommes privilégiés. Il ajoutait que « l’hétérosexualité valorisait les comportements attendus sur et en dehors des terrains sportifs et donc aussi dans le milieu scolaire », en citant comme exemples l’interdit de pleurer et d’exprimer sa douleur. Dans cette même revue, Pascale Reinteau et Manuel Picaud, co-présidents des Gay Games Paris 2018 rappelaient les propos de Dr Tom Waddell, fondateur des Gay Games, qui expliquait que les valeurs virilistes et patriarcales qui traversent et structurent l’univers sportif empêchent de penser les athlètes comme pouvant être à la fois athlètes et homosexuels.

À cela s’ajoute souvent une hypocrisie de la part des instances dirigeantes qui ne prennent pas position de peur que cela affecte négativement leur image. Comme l’explique Manuel Picaud, coprésident de la fondation FIER, « les instances ne favorisent pas les coming out et entretiennent les stigmates ». Le sujet de l’homosexualité dans le sport est donc souvent considéré comme tabou, et seul un nombre très limité de sportifs assument ouvertement et publiquement leur homosexualité pendant leur carrière sportive. Pauline Peyraud-Magnin, en s’exprimant de cette façon, indique ainsi espérer que la diversité des orientations sexuelles soit normalisée, pour que ce sujet cesse d’être tabou.

Malgré la prise de position de certaines personnalités du monde du sport comme Antoine Griezmann et Paul Pogba en soutien aux athlètes homosexuels, ces voix restent rares dans le football et méritent d’être amplifiées. En prenant en compte l’influence que les sportifs de ce calibre exercent sur beaucoup de jeunes qui les considèrent comme modèles de référence, il faut espérer que ces prises de paroles se multiplient de la part des athlètes hétérosexuels afin qu’ils jouent leur rôle dans la création d’un environnement sportif qui lutte activement contre l’homophobie.

Des initiatives pour lutter contre l’homophobie dans le sport

En France, les pouvoirs publics ont pris des initiatives pour lutter contre les discriminations dans le sport, au moyen d’outils de sensibilisation et d’information. C’est le cas par exemple de la campagne « Ex-Aequo – Parfois l’égalité est une victoire » lancée par le ministère des Sports en mars 2018 en collaboration avec la DILCRAH. Cette dernière a par ailleurs présenté en décembre 2016 un « Plan de mobilisation contre la haine et les discriminations anti-LGBT » dans lequel figure comme axe essentiel « la prévention et la sensibilisation dans et par le sport ».

D’autres pays comme le Royaume-Uni s’engagent aussi dans ce combat. Le gouvernement britannique a par exemple publié une Charte d’action en 2011 pour lutter contre l’homophobie et la transphobie dans le sport, signée par les principaux corps dirigeants sportifs du pays. Une stratégie intergouvernementale a aussi été mise en place en 2015, appelée « Sporting Future », qui souligne l’importance d’une inclusion complète et du respect de la diversité dans l’environnement sportif.

Au Danemark, le gouvernement a pris de nombreuses initiatives pour le respect des droits des personnes LGBT, et une partie dédiée au sport figure dans son « Plan d’action pour promouvoir la sécurité, le bien-être, et l’égalité des chances des personnes LGBTI » (2018). En 2017, le gouvernement avait apporté son soutien aux efforts déployés par Copenhague Pride et Pan Idraet pour faire de la capitale danoise l’hôte de la Gay Pride mondiale WorldPride, ainsi que de l’événement sportif LGBT+ EuroGames. Réunies sous le titre « Happy Copenhagen » ces deux événements se tiendront l’an prochain aux mêmes dates, une première dans l’histoire.

Des mesures prises à l’échelle européenne

Au niveau européen, la Charte Européenne du Sport (adoptée en 1992 et révisée en 2001) et son complément, le Code d’Éthique Sportive (2010) existent pour établir un cadre commun pour les législations et politiques sportives. Ces textes affirment que le sport doit être accessible à tous, se positionnant ainsi contre toute forme de discriminations. De plus, l’APES a coorganisé une conférence portant sur l’homophobie et la transphobie dans le sport en 2012, puis publié un manuel de bonnes pratiques avec le Conseil de l’Europe. Ce manuel, en illustrant l’engagement des États membres, a pour but d’inciter d’autres acteurs à se lancer dans des projets similaires. Le projet Outsport en est un bon exemple. Ce projet européen de recherche enquête spécifiquement sur les discriminations basées sur l’orientation sexuelle et l’identité du genre dans le domaine du sport.

Des efforts importants accomplis, mais qu’il faut entretenir et renforcer davantage

Alors qu’ils sont souvent pointés du doigt, les groupes de supporters agissent aussi, à leur niveau, pour faire bouger les lignes. Un nombre croissant de clubs comprennent ainsi des groupes LGBT+, et d’après Di Cunningham, co-fondateur de 3 Lions Pride, un groupe de supporters LGBT+, ces groupes sont de plus en plus actifs dans les compétitions européennes et mondiales. Des initiatives ont aussi été prises au niveau des instances sportives telles que l’UEFA et la FIFA, qui utilisent les compétitions internationales comme plateforme pour leurs campagnes de sensibilisation et de soutien à la communauté LGBT+.

Malgré ces diverses initiatives, et comme le rappellent de nombreux faits divers, la lutte contre l’homophobie dans le sport demeure un défi à relever. En accueillant la 18e édition des Gay Games à l’été 2018, la France et la Ville de Paris ont mis ce sujet à l’agenda politique. A la suite de cet événement, notre Think tank a contribué aux côtés du Comité d’organisation à la rédaction de « l’Appel de Paris pour un sport plus inclusif ». Parmi ces 18 propositions, 6 concernent la lutte contre l’homophobie dans le sport. Il est ainsi proposé « d’intégrer un référent LGBT au sein des instances sportives nationales et internationales » (Prop. 5) ou encore « d’ouvrir les compétitions sportives nationales et internationales, amateures ou professionnelles aux couples de même sexe » (Prop. 6). Faisant écho à cet appel, notre Think tank publiera prochainement un ouvrage suivi d’une exposition sur la diversité dans le sport, en partenariat et avec le soutien de la Fondation Inclusion pour un Environnement Respectueux (Fondation FIER) et de la DILCRAH.

Il faut cependant aller plus loin que les chartes et les déclarations de soutien qui certes font avancer le sujet, mais qui ont un impact limité. Pour cela, il convient de développer deux angles d’approche : l’éducation et la sanction. La quatrième proposition de « l’Appel de Paris pour un sport plus inclusif » est important à cet égard, en suggérant « d’élaborer un programme de sensibilisation, de prévention et de sanction des entraîneurs, dirigeants, supporters et pratiquants coupables de propos ou d’actes homophobes ». L’aspect lié à la sensibilisation est souvent cité, mais il conviendrait de se concentrer sur l’instauration systématique de projets éducatifs à différents niveaux, que ce soit pour les athlètes dans les clubs de sports, ou encore pour les instances dirigeantes dans les fédérations sportives. En outre, même s’il existe un arsenal juridique pour s’attaquer à l’homophobie comme le rappelle Julian Jappert, directeur de notre Think tank, il a tendance à ne pas toujours être appliqué dans le monde du sport. Il est temps pour le milieu sportif d’affirmer sa volonté de combattre l’homophobie de manière efficace et durable, et une manière d’y arriver serait de mettre en place des règlementations spécifiques et des sanctions sportives, afin de forcer les fédérations sportives à s’auto-sanctionner. Les pouvoirs publics devraient eux aussi prendre des mesures pratiques, par exemple en offrant plus de financements aux clubs qui prennent des initiatives contre l’homophobie, et ainsi motiver les clubs sportifs à être plus actifs sur ce front. En complément, les associations sportives encourageant des comportements homophobes pourraient être sanctionnées financièrement. Ce type d’action concrète a la possibilité de réellement faire avancer la cause.

Enfin, on salue Pauline Peyraud-Magnin pour son courage, et on espère que son « coming-out » symbolise le début d’une libération de parole en France, qui sera accompagnée d’un changement de fond tant dans les structures sportives que dans l’attitude des acteurs de ce milieu.

[1]Voir à ce sujet la revue Sport et Citoyenneté n°43, Dossier spécial « Sport et Diversité », Juin 2018. Disponible sur www.sportetcitoyennete.com

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