Les sportifs à l’épreuve de l’opération Swiss Leaks

Par Maxime Leblanc (Responsable des affaires européennes) & Nicolas Torchin (Chargé de mission) de Sport et Citoyenneté


Plusieurs médias internationaux dont le quotidien français Le Monde ont révélé dimanche 8 février de nouvelles informations sur le secret bancaire suisse et son utilisation. Pour cette opération baptisée Swiss Leaks, et disposant d’un site internet propre[1], les médias ont eu accès aux données bancaires de plus de 100.000 clients, données débloquées grâce à l’informaticien et ex-employé de la banque HSBC à Genève Hervé Falciani.

 

Les sportifs : face émergée de l’iceberg

            Dans cette problématique de l’évasion fiscale, mêlant à la fois enjeux financiers et éthiques, les sportifs sont en règle générale placés en première ligne. Le député UMP Jacques Myard avait déposé à cet égard en 2010 une proposition de loi visant à interdire l'équipe de France aux joueurs qui n'auraient pas leur résidence fiscale en France ou dans l'Union européenne[2].

 

            Si le tennis est souvent désigné comme le mauvais élève de l’évasion fiscale, les tenants du tryptique « nationalité-maillot-impôt » ont pointé leurs doigts vers Christophe Dugarry, qui aurait ouvert en 2005 un compte associé à une société offshore nanti de plus de 2 millions d’euros selon les données de la banque.

 

            Si l’on ne conteste pas ici la présence de sportifs dans cette liste de voyageurs fiscaux, l’honnêteté intellectuelle impose également de rappeler qu’ils ne sont que la face émergée d’un iceberg bien plus large et profond. Le fichier étudié par les médias fait ainsi état d’un peu moins de 3.000 noms français. Parmi ces français, les professions les plus représentées sont les commerçants, les dirigeants d'entreprises et les professions libérales (médecins et avocats notamment).

 

            Pour aller plus loin, les données ont permis aux journalistes de dresser un profil-type du client français. Celui-ci aurait ainsi un âge médian de 60 ans au moment de l’enregistrement[3]. Loin donc du profil des sportifs français, au mieux trentenaires. Et Fabrice Lhomme, journaliste à l’origine de l’opération Swiss Leaks de rappeler que : « Nous avons dévoilé le nom de Dugarry car c'est un sportif connu (...). Mais notre objectif n'est pas de faire du namedropping, nous dénonçons un système, pas des personnes ».[4]

 

Symbolique du sportif et exemplarité

            Cette vaste opération médiatique aura au moins permis de rappeler – si le doute persistait encore - que les sportifs ne détiennent pas le monopole de l’évasion fiscale.

 

            Il ne s’agit cependant pas de nier les faits. La réalité est plutôt claire et parler de la Suisse comme le « deuxième pays du tennis français » n’apparaît pas vraiment comme une vue de l’esprit. Les sportifs sont logiquement plus exposés. Et s’ils représentent une minorité, celle-ci n’en reste pas moins porteuse d’une forte symbolique.

            D’une part car on accable les sportifs d’une image de « personnalité publique », statut duquel découlerait un ensemble de conséquences dont celle de l’exposition médiatique. D’autre part parce que le sportif serait devenu une institution miracle de substitution aux failles de l’école, de la famille et de la religion. Une bouée de secours qui devrait se donner en « modèle » à notre jeunesse. Le sportif est aujourd’hui un tuteur fort dans une société en perte de sens. Le problème, c’est qu’il l’est souvent malgré lui. Une réalité qui est encore plus prégnante pour un sportif représentant l’équipe de France. Devant l’amalgame commun entre sportif et milliardaire, difficile de balayer les exigences de transparence et de patriotisme fiscal de l’opinion publique.

 

Vers un traitement (enfin) sérieux du problème ?

            Face à ces critiques, plusieurs sportifs opposent une situation complexe et déséquilibrée. Marion Bartoli résume : « Je sais que je suis privilégiée, je ne me plaindrai jamais. Mais il y a des réalités. Je paie des impôts en France mais je ne peux pas tout donner. En 2011, j'ai payé 100.000 euros d'impôts pour vingt-et-un jours de travail. Je trouve que c'est assez important. »[5]

 

            Le débat est infini. Les impôts sont la principale source de financement des politiques publiques dans le domaine du sport (INSEP, fédérations, subventions des collectivités territoriales...).[6] La France est d’ailleurs le pays où le financement public est le plus important selon l’Association Nationale des Elus en charge du Sport (Andes)[7]. Ils financent ces sportifs qui brillent avec le maillot tricolore et qui s’échappent – pour certains – de leurs obligations fiscales. La pérennité du modèle du financement du sport n’est certainement pas remise en cause par ces quelques fiscaux-suisses. L’image d’Epinal du sportif, elle, se dégrade logiquement.

 

            Espérons alors que cette affaire Swiss Leaks ne sera pas l’occasion d’un nouveau « sportif-bashing » mais plutôt l’opportunité d’un débat sérieux sur ce problème complexe. Or ce dialogue ne pourra se faire sans une certaine rationalité ni la mobilisation de tous les acteurs sportifs et politiques autour de la table. Une méthodologie très suisse, en somme.

 


[1] http://www.swissleaks.net/

[2] http://www.assemblee-nationale.fr/13/propositions/pion2792.asp

[3] http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2015/02/09/qui-sont-les-francais-de-la-liste-hsbc_4569943_4355770.html

[4] http://www.sofoot.com/fabrice-lhomme-la-situation-de-dugarry-est-illicite-196018.html

[5] http://www.rtl.fr/sport/tennis-exil-fiscal-tsonga-et-bartoli-s-expliquent-7756815987

[6] http://www.huffingtonpost.fr/maxime-leblanc/tennis-et-fiscalite--toujours-fair-play-_b_6198566.html

[7] http://leplus.nouvelobs.com/contribution/466554-fiscalite-des-sportifs-le-maillot-francais-n-est-pas-un-simple-folklore.html


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