L'affaire du "Burkini" ou comment perdre l'organisation des JO de 2024 à Paris

Décidément la France est capable du meilleur comme du pire : Présenter une candidature à l’organisation de l’événement le plus médiatisé au monde, basée sur ses valeurs, la mixité, la jeunesse, l’égalité, la fraternité… Et être à la une dans et grâce aux médias sur la question du Burkini.

Le spectacle que donne le pays des droits de l'homme au monde en termes d'images et de valeurs à ce sujet est au plus bas. Il n'est vraiment pas digne de notre pays. Ajoutant au fait qu'il alimente et justifie aux yeux de certains la théorie djihadiste de la persécution à l'égards des musulmans et la boucle sera bouclée ... Ne confondons pas dérive raciste et lutte sérieuse contre le terrorisme (qui ne peut se régler que sur plusieurs plans, intérieur, politique, économique, social, diplomatique et sportif ...)

 Les revues de presse internationales en apportent malheureusement la preuve évidente. Nous nous appuyons essentiellement sur elle. Constatons que l'on y passe de l'incompréhension et de l'ironie dont nous faisons les frais, à la condamnation pure et simple au nom des valeurs de liberté. Et pour corser le tout les réactions de rejet à l'égard de notre pays sont unanimes.

La recette n'est pas nouvelle : sauf qu'à force de jouer avec le feu du rejet de l'autre, de la stigmatisation et de la recherche du bouc émissaire, et de l’obsession pathologique anti-musulmane et autres, l’Histoire nous a déjà montrée où l'on aboutit ...

En l'occurrence et concernant l'organisation des jeux de 2024, soyons très clair : notre pays sera battu et nous n'aurons pas l'organisation de ces jeux si ce type de débat continue !

Les responsables de cet état de fait sont ceux qui crient au loup et se donnent en spectacle, étant la risée et la honte aux yeux du monde entier. Pour finir ils entraînent notre pays dans leur délire.

Ces quelques raisons expliquent les diverses réactions des principaux journaux et des grands médias tant anglo- saxon, européens, qu’asiatiques (bref des 5 continents). Et bien sûr, pour comble, quelques soient leurs origines socio- culturelles et politiques, ils approchent l’unanimité.

Les mots clés et les idées forces sur l'appréciation et la perception qui résument ce banal phénomène vestimentaire qui reviennent le plus souvent et qui résonnent comme autant de critiques acerbes et de leçons à notre égard dont il faudra se souvenir, oscillent entre : "inutile" : la journaliste Agnès Poirier estime sur le site de la BBC que ce débat sur le burkini n’est rien d’autre qu’une « controverse inutile ») ; "ridicule" et "fanatique " : The Telegraph note que « Les maires qui interdisent le burkini le font au nom de la laïcité, alors qu’il s’agit en réalité d’un acte de fanatisme insensé de leur part", pour The Independent interdire le burkini équivaut donc à une décision arbitraire et contre-productive.

« Je ne comprends pas, écrit Sean O’grady, comment les maires de ces communes sont devenus des militants en faveur de la bonne tenue à adopter pour batifoler dans la Méditerranée. » The New Daily. "Sexisme" : Outre-Atlantique, l’International Business Times publie une tribune de la Femen Inna Shevchenko, qui estime que «le burkini est sexiste, mais lorsqu’on interdit aux femmes de le porter, on se comporte exactement comme une dictature, avec sa police des mœurs» ; "débile" : Le Washington Post revient sur «la plus étrange des justifications » de Lionel Lucas, le maire de Villeneuve-Loubet (Alpes-Maritimes), pour qui le burkini n’est pas hygiénique. « Pour qui ? Pour les poissons ?» s’interroge la journaliste américaine, Kathleen Parker. «Il est choquant de voir que des hommes se battent encore à propos de ce que les femmes devraient faire de leurs corps, estime-t-elle. En fonction de l’époque – et souvent de la religion dominante – les femmes montrent soit trop, soit pas assez.») ; "ironie" et "moquerie" : la palme de l’ironie revient cependant au  Guardian. Sur le site du quotidien britannique de centre-gauche, la journaliste Remona Aly tourne l’interdiction en ridicule et donne « cinq bonnes raisons de porter le burkini» : «1- Vous allez créer une frénésie médiatique et parfaitement détourner l’attention des sujets qui comptent vraiment. 2- Vous allez faire des économies en crème solaire et en cire dépilatoire. 3- Vous allez diversifier le mouvement de libération des femmes en refusant que qui que ce soit vous impose un maillot intégral, une ou deux pièces. 4- Vous allez pointer le ridicule de la situation. Car qui eut cru qu’un petit tour au rayon piscine de Marks & Spencer allait déboucher sur un achat terroriste ? 5- Vous allez célébrer la liberté en montrant à Monsieur le maire que l’égalité s’applique aussi en matière de diversité.»

 L'International New York Times s’amuse aussi de la situation, en estimant que la France a finalement «trouvé la dernière menace à la sécurité : le burkini».) El Pais et El Mundo rappellent que le burkini n’est interdit nulle part dans la péninsule ibérique. " absurdité et incompréhension des questions politiques et sociales" :  Le quotidien conservateur argentin La Nacion soulève que «les tensions raciales, stimulées par la menace terroriste, tous les types de fantasme ainsi qu’un climat politique désastreux et irresponsable augmentent et mettent en danger la paix sociale» ;  "incompétence et méconnaissance juridique" : Le Corriere della Sera souligne que la mesure d’interdiction «ne peut pas être votée au nom de la laïcité, vu que la plage est un lieu public où chacun peut s’habiller comme il le souhaite. La loi de 2010 sur le port du voile intégral dans les espaces publics, plage comprise, a surtout été faite au nom de la sécurité (on ne doit pas dissimuler son visage). […] Pour supprimer le lien entre burkini et djihadiste en devenir, rappelez-vous juste –suggère Libération– la photo d’Amédy Coulibaly, le terroriste de l’Hyper Casher de Paris, avec, à ses côtés, sa petite amie… en bikini» ;  "racisme" : Le Süddeutsche Zeitung,cité par le Courrier International, déplore une interdiction qui ne s’explique que par une raison : l’islamophobie .«L’interdiction du burkini n’est pas le résultat d’un consensus forgé par un débat éclairé. Elle est le produit d’une islamophobie nourrie par les attentats terroristes et d’une politique de stigmatisation soutenue par [des] maires aux idées courtes.»

On pourrait malheureusement continuer sans fin ces citations et ces exemples ...

Le résultat est incontestable : ceux qui semblent parler au nom de la France reçoivent une volée de bois vert et plusieurs critiques négatives tant humaines que scientifiques, qui pour finir éclaboussent le pays tout entier et portent tords à nos intérêts nationaux. Comment peut-on ignorer que le CIO (Comité International Olympique) qui scrute actuellement les candidats ne tiennent pas compte des éléments extra-sportifs qui alimentent l’image et la crédibilité d’un pays.

La puissance du sport dans la diplomatie est sous-estimée par les dirigeants des Etats mais lorsqu’à l’inverse les valeurs humaines et sportives que l'olympisme est sensé véhiculé et favoriser sont bafouées par des Etats les dirigeants du CIO ne sous estimeront pas leurs impacts lors du vote final.

Le CIO qui lui-même interdit dans sa charte olympique aux athlètes le port du voile ! ("Aucune sorte de démonstration ou de propagande politique, religieuse ou raciale n’est autorisée dans un lieu, site ou autre emplacement olympique", précise l'article 50-2 du CIO) avec une tolérance laissée à la discrétion des fédération nationales…

La France qui donne une image opposée à ces idéaux ne pourra donc qu'en faire les frais.

La plus grande juridiction administrative française, le Conseil d’Etat, a suspendu le 27 août 2016, l'arrêté anti-burkini pris à Villeneuve-Loubet. Il a estimé que les maires ne peuvent restreindre les libertés qu'en cas de "risques avérés" pour l'ordre public.  Ceci devrait normalement clore ce débat qui n'en est pas un si les hommes politiques étaient des gens responsables et vraiment soucieux de leurs concitoyens et des intérêts de leur pays.

Pourtant, si c'était encore possible, clore au plus vite cet épisode permettrait- il de rattraper le mal qui a été déjà fait pour nous redonner quelques chances d'organiser des jeux en 2024, basés sur d’autres valeurs ?

On en doute, car le mal fait en peu de temps ne met-il pas beaucoup plus longtemps à s'effacer pour rétablir et retrouver les valeurs fondatrices et l'honneur de la France ?

par Hugo Jappert, membre fondateur du Think tank Sport et Citoyenneté

 

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