Après le bloc bourgeois

Il ne faut pas imaginer que la crise politique du bloc bourgeois produira mécaniquement celle de l'idéologie qu'il impulse. C'est sur le terrain de l'hégémonie que la gauche doit mener son combat si elle veut éviter qu'après Macron, une nouvelle droite identitaire autant favorable à la réforme néolibérale ne s'impose au pouvoir.

Dans L’illusion du bloc bourgeois, avec Bruno Amable, nous avions anticipé la victoire d’Emmanuel Macron, en soulignant qu’elle reposerait sur une alliance sociale inédite en France ; et nous avions indiqué aussi que le bloc social qui est à la fois le produit de son initiative politique et la source du soutien qui lui a permis d’accéder au pouvoir, est destiné à voir son périmètre se réduire progressivement. Le bloc bourgeois qui s’est imposé en 2017, verra inéluctablement sa puissance politique s’affaiblir par effet même des politiques qu’il impulse. Le mouvement des Gilets jaunes, puis celui d’opposition à la réforme des retraites, ne sont que les premiers signes d’une opposition sociale appelée à grandir ; parce que les réformes néolibérales qui sont au cœur de la stratégie du bloc bourgeois pénalisent lourdement les classes populaires, mais aussi car elles fragilisent et précarisent des fractions toujours plus importantes des classes moyennes, en les éloignant ainsi d’une alliance sociale qui aurait besoin de leur soutien pour s’affirmer durablement. La question qu’il faut donc d’ores et déjà se poser, concerne la configuration du paysage politique qui sera produite par l’implosion du bloc bourgeois : quelles alliances sociales verront le jour, et quelles stratégies politiques émergeront quand le pouvoir macronien sera réduit en position minoritaire ? Les expériences historiques des pays qui ont vu l’équivalent d’un bloc bourgeois gouverner, puis entrer en crise par le passé (le Royaume-Uni, les Etats-Unis, l’Italie), aident à esquisser une réponse ; mais, outre le fait que chaque pays a des spécificités fortes qui empêchent d’établir des lois générales de l’évolution politique, il faut souligner qu’aucun déterminisme n’est à l’œuvre dans le conflit social. Et c’est justement l’analyse des recompositions politiques qui ont suivi la crise du bloc bourgeois dans d’autres pays, qui pourrait permettre aux acteurs sociaux et politiques français de se battre en vue d’une issue différente, et plus porteuse d’espoir.

Réformes néolibérales : un nouveau clivage de classe

La crise de la gauche et de la droite traditionnelles est celle de deux alliances interclasses. Il serait totalement erroné d’imaginer que la droite réunissait les classes privilégiées, et la gauche les catégories sacrifiées. Historiquement, c’est-à-dire jusqu’aux années 1970, les ouvriers et les employés à faible qualification figuraient bien parmi les groupes de référence de la gauche, qui pouvait cependant compter aussi sur le soutien d’une large partie de la fonction publique, y compris celle à haut niveau de qualification, des classes intellectuelles et des métiers liés à la création artistique. De même, si les entrepreneurs, les cadres du privé et les professions libérales cherchaient une réponse à leurs attentes à droite, celle-ci représentait aussi des classes qui occupent une position moins favorable dans la hiérarchie sociale : les commerçants, les artisans, les travailleurs indépendants, et aussi les agriculteurs et une partie des retraités. Ces deux blocs, qui fournissaient le socle électoral au Parti socialiste et à la droite dite gaulliste, se sont progressivement fissurés, puis ont fini par éclater.

Il est clair que le processus d’unification européenne a participé activement à la production de la fracture qui a conduit à l’explosion des deux blocs traditionnels. Mais il serait erroné d’en conclure que la crise des anciennes alliances est le produit direct d’un affrontement entre les groupes favorables et les groupes hostiles à l’Union européenne, qui se serait superposé au clivage droite/gauche. D’abord car la crise de la social-démocratie et de la droite traditionnelle dépasse largement les frontières de l’UE : on retrouve une dynamique du même type aux Etats-Unis. Mais aussi car il est faux d’imaginer, par exemple, que le bloc de gauche se serait séparé en France à cause de l’opposition entre sa fraction européiste et des catégories populaires de plus en plus attirées par les sirènes du nationalisme : encore en 2005, les ouvriers qui avaient massivement voté contre le projet de traité constitutionnel se déclaraient majoritairement favorables à la perspective de l’intégration européenne. De même, il faut considérer avec prudence les explications de la crise des anciens blocs qui soulignent le poids d’une nouvelle opposition, celle entre les gagnants et les perdants de la mondialisation. Si de telles explications recouvrent une part de vérité, elles caractérisent souvent, et à tort, la mondialisation comme un processus inéluctable et exogène aux choix politiques nationaux. En réalité, ce sont les réformes néolibérales conduites depuis les années 1980 sous l’impulsion de la droite et de la gauche qu’on appelait de gouvernement qui, en France comme dans d’autres pays, ont causé la rupture des alliances traditionnelles. La précarisation grandissante du travail et une répartition de plus en plus favorable aux profits de la valeur ajoutée, la réduction du périmètre des services publics et la désertification des territoires ruraux, l’affaiblissement de la protection sociale, ont progressivement réduit le soutien des catégories populaires à la gauche et à la droite qui, en gouvernant, ont voulu et décidé les réformes qui sont à l’origine de la dégradation des conditions de vie des classes les moins favorisées. Les processus d’unification européenne et de mondialisation de l’économie ont contribué à ouvrir la voie à ces modifications majeures de l’organisation sociale ; mais les modalités spécifiques du transfert de pouvoir vers les institutions européennes, de l’ouverture des marchés des biens, de l’intégration financière, toutes largement conformes à l’idéal du capitalisme néolibéral, ont été le produit de stratégies politiques nationales. Et d’ailleurs, les décideurs politiques nationaux ne se sont pas privés d’utiliser la construction européenne et la globalisation de l’économie, présentés comme des processus strictement contraignants, pour légitimer l’objectif qui était le leur, à savoir la transition vers le modèle néolibéral. Le clivage qui s’est superposé au traditionnel droite/gauche n’est donc ni européistes vs nationalistes, ni gagnants vs perdants de la mondialisation, mais celui qui oppose les groupes dont les intérêts sont protégés par les réformes néolibérales aux groupes que celles-ci sacrifient.

L’européisme au service de la réforme néolibérale

Le bloc bourgeois émerge comme réponse à la crise politique produite par la fracture du bloc de droite et du bloc de gauche. Si on veut saisir sa vraie nature, il faut donc le penser comme une alliance sociale qui regroupe l’ensemble des classes prêtes à soutenir la poursuite des réformes. Le nouveau bloc n’est pas traversé par les contradictions qui caractérisaient les blocs traditionnels, ce qui permet à Macron d’envisager une transition beaucoup plus rapide vers le capitalisme néolibéral. Cependant, cette même transition est susceptible d’affaiblir le bloc bourgeois ; car la fragmentation du salariat, l’affaiblissement de l’offre de services publics, le démantèlement de la protection sociale sont destinés à toucher aussi des classes moyennes qui, à plus court terme, peuvent considérer favorablement un progressisme qui se traduit par le relâchement des contraintes étatiques sur l’activité individuelle, par une baisse de la pression fiscale et, finalement, par la promesse d’un enrichissement à portée de main. Mais il est important aussi de souligner un autre aspect essentiel du projet macroniste. En s’appuyant sur la construction idéologique des décennies précédentes, Macron a tout intérêt à dissimuler la véritable nature du bloc bourgeois, et à le présenter comme un bloc européiste qui s’opposerait à des adversaires restés prisonniers dans le vieux monde de l’Etat-nation. Il ne faut pas sous-estimer l’impact décisif d’un tel discours sur la formation des attentes sociales, qui ne sont jamais le simple reflet mécanique des positions occupées dans l’organisation socio-économique, mais le produit d’une construction culturelle et idéologique. Le glissement de l’affrontement sur le modalités concrètes d’organisation du capitalisme vers un combat entre européistes et nationalistes est en mesure non seulement d’affecter le comportement politique des classes moyennes pénalisées par les réformes néolibérales, qui se résigneraient à les soutenir au nom de l’Europe ; un tel glissement pourrait aussi, sur le front opposé, celui des adversaires du bloc bourgeois, conditionner lourdement l’attitude des classes populaires qui, en identifiant dans l’Europe voire dans la mondialisation la source de leurs problèmes, finiraient par se tromper d’adversaire en choisissant d’appuyer des partis nationalistes qui ne s’opposent nullement à la fragmentation du salariat ou à la privatisation des services publics, validant ainsi paradoxalement la transition vers le modèle néolibéral.

Bloc bourgeois et nouvelle droite identitaire : des stratégies complémentaires

La synergie entre la stratégie du bloc bourgeois et celle d’une droite qui se recomposerait sur les bases d’une fermeture identitaire n’est pas qu’une hypothèse d’école. L’exemple de l’Italie est probablement le plus pertinent dans ce sens. Les gouvernements de la période qui va de novembre 2011 à juin 2018 s’appuyaient sur un bloc bourgeois, et ils avaient comme objectif prioritaire l’alignement complet du capitalisme italien au modèle néolibéral. Un objectif qu’ils ont cependant escamoté, par une rhétorique qui présentait leur action comme la seule en mesure de garantir que le pays ne soit obligé de quitter la monnaie unique voire l’Union européenne. Bien évidemment, les traités communautaires sont largement inspirés de l’idéal néolibéral, et ils contraignent les politiques nationales à des réformes qui vont dans cette direction. Mais une discussion sur le poids réel de la contrainte, et sur la possibilité de mener une politique différente dans le cadre de l’UE, ferait obstacle à la compréhension de la dynamique italienne, car en laissant imaginer que les réformes néolibérales étaient fonctionnelles à la poursuite de la construction européenne, elle reposerait sur une totale incompréhension des rapports entre objectifs et instruments de la stratégie du bloc bourgeois : c’est le discours européiste qui a été mis au service de la réforme néolibérale, et non pas l’inverse. Ce discours, très largement relayé par les médias dominants, a cependant exercé une capacité hégémonique qui a fini par structurer l’ensemble du conflit politique bien au-delà des frontières du bloc bourgeois. Ainsi, la misère sociale produite par les « nécessaires réformes » n’a pas alimenté un projet d’opposition visant le soutien des salaires, la défense des services publics et de la protection sociale, bref un projet d’opposition au néolibéralisme et donc, et seulement par conséquent, de critique ferme à la construction européenne. Au contraire, au cours des dix dernières années tout le débat politique s’est structuré autour des thèmes de l’Europe et de la Nation, du cosmopolitisme et de l’ancrage à un territoire, du multiculturalisme et de l’identité. C’est la Ligue de Salvini qui profite de cette conjoncture en se proposant comme le parti qui rétablira l’ordre menacé par l’imaginaire ouverture aux vagues de migrants, qui défendra les racines chrétiennes de l’Italie et de l’Occident, mais aussi comme le parti qui, contre les injonctions bruxelloises, identifiera les marges budgétaires nécessaires à une réduction brutale de la fiscalité qui pèse sur les entreprises et éliminera, par un mécanisme de flat tax, toute progressivité de l’impôt sur le revenu. Exemple on ne peut plus éclairant, dans son bref passage au gouvernement Salvini a fait approuver un décret qui permet aujourd’hui de sanctionner avec de lourdes amendes des travailleurs en grève. Le bloc bourgeois s’est donc effondré en Italie par effet même de ses politiques, mais l’hégémonie qu’il a exercée et qui se traduit par la restructuration complète du champ politique, se prolonge par l’émergence d’une droite extrême en mesure de susciter l’adhésion d’une large partie des classes populaires. L’accession au pouvoir de Donald Trump aux Etats-Unis, ou celle de Boris Johnson au Royaume-Uni, reposent sur des bases sensiblement similaires. Ainsi, le conflit politique et social se structure sur une opposition – celle entre un bloc bourgeois moderniste et une nouvelle droite identitaire – qui marginalise tous les enjeux liés au conflit capital/travail, et valide politiquement le cœur même du modèle néolibéral : à savoir, l’idée que les politiques publiques, notamment celles qui touchent la relation salariale, doivent viser directement et prioritairement le soutien du taux de profit. Salvini et Macron, les deux visages d’une opposition de façade, adhèrent pleinement à la théorie du ruissellement : les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain, et les emplois d’après-demain. La divergence d’intérêts entre capital et travail se retrouve de ce fait exclue de l’espace du politique, qui se structure sur d’autres thèmes. Aussi bien le bloc bourgeois que la nouvelle droite identitaire se constituent sur l’idée que l’ensemble des politiques publiques doit être à l’exclusif service du capital.  

L’idéologie du bloc bourgeois se fonde sur l’idée que le clivage droite/gauche, désormais obsolète, doit être remplacé par d’autres lignes d’affrontement qui opposent les outsiders aux insiders sur le marché du travail, l’esprit moderne des éduqués en mesure d’affronter les défis d’une économie globalisée au conservatisme des identitaires, les groupes qui ont conscience que les frontières des Etats-nation ne sont qu’une vestige du passé à ceux qui, par ignorance ou par crainte, y demeurent attachés. La force de cette idéologie n’est pas destinée à s’affaiblir par effet de la défaite du bloc bourgeois. Au contraire, je l’ai souligné, l’hégémonie qu’elle exerce est en mesure de se prolonger, dans une inversion qui n’a de paradoxale que l’apparence, bien au-delà de la crise du bloc bourgeois, en structurant la totalité du conflit politique et en ouvrant l’espace pour une droite nouvelle, dans la parfaite continuité des politiques néolibérales. On pourrait même en conclure qu’un modèle néolibéral politiquement abouti doit marcher sur deux jambes : l’une, bourgeoise, qui correspondrait à l’alliance sociale qui en France soutient Macron, en Italie le Parti Démocrate, qui aux Etats-Unis et au Royaume-Uni se reconnaissait dans la troisième voie de Clinton et Blair ; l’autre, populaire, qui alimente la droite identitaire de Trump, Boris Johnson, Salvini ou Marine Le Pen. Et on comprend toute la difficulté pour la gauche d’exister dans ce paysage. Des stratégies de gauche diversifiées sont évidemment envisageables ; mais toute perspective de gauche ne peut que reposer sur la conscience diffuse de l’asymétrie de pouvoir et de la contradiction qui existent, dans une organisation capitaliste, entre les intérêts du travail et les intérêts du capital. Seule cette conscience permettrait d’agréger le soutien d’une partie importante des classes populaires et d’une fraction des classes moyennes autour d’un compromis qui doit nécessairement se construire sur des thèmes comme les services publics, le droit du travail, la protection sociale, qui sont décisifs pour la défense des intérêts que le capitalisme assigne à une position de faiblesse

L’avenir de la gauche ne se joue pas sur le terrain de la tactique électorale, mais sur celui du combat hégémonique

Il serait donc illusoire d’imaginer que la prévisible implosion du pouvoir macronien laissera le champ libre au retour du traditionnel affrontement entre la droite et la gauche. La droite peut se reconstituer, sur des bases en partie nouvelles, à l’intérieur du cadre idéologique produit par le bloc bourgeois et sans nul besoin de remettre en cause les changements institutionnels que le bloc bourgeois est en train d’impulser. Salvini n’a pas au programme de remettre en question le Jobs Act, la mesure phare de Renzi qui a achevé de démanteler le Code du travail italien ; de la même façon Marine Le Pen, si elle arrivait au pouvoir, ne reviendrait pas sur les lois travail de Hollande et Macron. La nouvelle droite identitaire est complémentaire au bloc bourgeois, et, comme le montrent les exemples que j’ai cité pour d’autres pays, se pose comme candidate naturelle à sa succession. La tâche de la gauche est bien plus ardue. Car non seulement elle doit porter le conflit à un niveau plus élevé, celui de l’organisation d’ensemble du capitalisme, donc des formes institutionnelles qui le configurent ; mais aussi parce que, contrairement à la droite, ses chances de succès passent par une bataille culturelle qui se donne pour objectif de déconstruire l’idéologie du bloc bourgeois et de remettre au cœur du conflit politique le clivage travail/capital. La nouvelle droite identitaire peut gagner sur le terrain électoral, en se contentant de profiter de l’affaiblissement à venir du bloc bourgeois ; la gauche, si elle veut s’imposer, doit nécessairement déplacer le combat sur le terrain de l’hégémonie.

Ce combat hégémonique s’annonce comme terriblement ardu. D’une part à cause de la convergence d’intérêts entre le bloc bourgeois et la nouvelle droite, qui se construisent en minorant le conflit capital/travail et en mettant l’accent sur l’opposition entre multiculturalisme et défense des racines chrétiennes, cosmopolitisme et identité, Europe et Nation. D’autre part car les médias dominants, contrôlés par des groupes très favorables aux réformes néolibérales, savent que la meilleure stratégie pour les rendre viables est de réduire le combat politique à ces deux pôles, en éliminant du paysage toute perspective de gauche, et feront donc leur possible pour valider les clivages qui les structurent. Mais pour difficile qu’il soit, ce combat hégémonique ne demeure pas moins essentiel, et il faudra le mener avec la plus grande détermination. Aucun compromis n’est possible avec le bloc bourgeois au nom de la défense contre l’extrême droite, aucune sympathie ne peut être démontrée aux nationalistes identitaires au nom de la bataille commune contre le bloc bourgeois. La gauche anti-libérale ne pourra retrouver un espace qu’en cassant ce jeu mortifère, et elle peut le faire si elle met au cœur de son discours les salaires, les conditions de travail, les services publics, la protection sociale. Le vaste mouvement d’opposition contre la réforme du système de retraite peut être l’occasion d’entamer ce combat hégémonique. A la gauche de la saisir.

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