La gauche et l'immigration: un débat caricatural et irresponsable

La gauche se divise sur la gestion des flux migratoires, alors qu’elle pourrait s’unir dans la défense des droits des migrants. Une division qui s'explique par la fracture du bloc de gauche, et par la lutte qui porte sur la désignation de son héritier légitime. L'immigration joue dans ce cadre un rôle symbolique, aux dépens des conditions de vie (et de mort) des migrants.

Le thème de l’immigration, imposé au cœur du débat politique d’une grande partie de l’Europe par l’extrême droite, a tendance en France comme ailleurs à diviser la gauche. C’est la marque d’une hégémonie qu’il s’agit de contester, ce qu’on peut commencer à faire en soulignant les termes grotesques d’une discussion qui se polarise sur deux positions politiquement intenables. Des positions sans doute minoritaires dans l’électorat de gauche, mais qui ont tendance à occuper la totalité de l’espace médiatique.

 

A gauche, un débat surréaliste

D’un côté, des no-border qui réagissent à coups d’anathèmes dès qu’on doute de la possibilité d’accueillir tout le monde.  Pourtant, personne (et surtout à gauche) n’ignore que pour accueillir des gamins, il faut des places à l’école ; que pour ne pas laisser des gens aux marges de la société, il faut des cours de langue gratuits ; que pour ne pas multiplier les sans-abri, il faut investir dans le logement social ; que pour éviter de sacrifier les intérêts des travailleurs, il faut que l’arrivée des migrants ne soit pas utilisée pour affaiblir ou contourner les règles d’organisation de la relation salariale. S’il n’y a pas de limite objective aux capacités d’accueil d’un pays, il est plus que raisonnable de mettre en relation l’entité des flux migratoires avec la politique sociale et économique d’ensemble. La France peut sans doute accueillir dignement beaucoup et même énormément plus de migrants qu’elle ne le fait aujourd’hui, mais considérer comme des adversaires à combattre tous ceux qui expriment des perplexités sur la possibilité d’accueillir tout le monde est une faute politique.

A l’extrême opposé, on retrouve une gauche qui se considère comme réaliste et qui énonce, dans sa version la plus caricaturale, l’objectif d’assécher les flux migratoires par un contrôle des frontières plus strict et par une politique internationale qui viserait à réduire les migrations produites par la famine et les guerres. On mesure facilement le degré d’irréalisme de cette position. La tentative de rendre étanche une frontière qui de toute façon ne le sera jamais, demande des ressources policières et militaires qui seront soustraites à l’objectif de pacification et de développement des pays d’origine des migrants : un objectif ambitieux que la gauche se doit de poursuivre, tout en sachant que son action ne pourra stopper complètement des mouvements de population que le changement climatique est destiné à accentuer. De plus, un objectif d’immigration zéro est contraire aux intérêts du pays : il faudrait vraiment s’aveugler pour ne pas voir l’apport économique, culturel, social des migrants, qui a été et sans doute sera déterminant pour le développement de la France et, au-delà, de l’Europe toute entière.

 

Flux migratoires : des urgences tragiques

L’absurdité d’un débat dans lequel les participants, qui défendent des positions intenables, se renvoient réciproquement des accusations d’angélisme ou de dérive rouge-brune, pourrait faire sourire s’il n’y avait pas en matière d’immigration une urgence immédiate : celle de répondre aux politiques menées par la quasi-totalité des gouvernements européens, qui violent délibérément et gravement les droits des migrants. Faut-il le rappeler, l’Europe qui aime se concevoir comme le dernier rempart de l’humanisme, finance des camps en Libye où les migrants sont maltraités, torturés et tués ; elle laisse volontairement se noyer des gens en Méditerranée, et a combattu et gagné une guerre contre les Ong qui œuvraient pour limiter les dégâts (ce qui a fait exploser le taux de mortalité parmi les migrants qui essaient de rejoindre ses cotes) ; elle est restée sans réaction face à l’action fasciste de Salvini, qui a retenu 180 naufragés en otage dans le (vain) espoir d’obtenir une révision du traité de Dublin ; et en pratiquant une politique de totale fermeture, elle pousse des gens par centaines de milliers vers la clandestinité, exposés donc à tous les chantages.

Confrontée à cette urgence, qui est une urgence vitale pour des millions de personnes déjà présentes sur le sol européen ou enfermées dans des camps en Afrique, la gauche aurait l’obligation de réagir vite, avec force et unité. Ce qui serait possible compte tenu des attentes de ses électeurs et des positions affichées par ses personnels politiques : personne à gauche n’imagine une politique irrespectueuse des droits des migrants, y compris du droit d’asile, et tout le monde s’accorde pour considérer qu’une régulation massive des sans-papiers est nécessaire. Au lieu de quoi, elle se divise sur ce qu’elle ferait une fois revenue au gouvernement - perspective par ailleurs assez incertaine - et, qui plus est, sur des positions en dehors de la réalité (« nous accueillerons tout le monde » vs « notre politique permettra d’arrêter les flux migratoires »). Pour le dire directement : c’est du grand n’importe quoi, pendant que des migrants se noient, sont torturés, se font exploiter dans des conditions misérables, et cela dans l’indifférence quasi-générale.

 

La gauche fracturée : un conflit d’héritage

On pourrait s’arrêter à ce constat d’impuissance politique, et pire encore de renoncement volontaire à un combat urgent et capital, mais il faut se demander pourquoi la gauche préfère se diviser alors que l’unité, du moins sur les aspects de la question migratoire qui sont d’actualité immédiate, serait à portée de main. La réponse est dans la fracture profonde de la gauche dont j’ai déjà discuté sur ce blog et ailleurs (et notamment, avec Bruno Amable, dans L’illusion du bloc bourgeois). Une fracture qui trouve son origine dans le lien entre construction européenne et politiques néolibérales, mais qui produit et, si elle reste ouverte, produira de façon grandissante ses effets dans les sphères les plus diverses. D’un côté, il y a la fraction de la gauche qui ne veut prendre aucun risque de déstabilisation de l’Union européenne, dont elle continue d’imaginer qu’elle puisse être reformée sans crise majeure dans le sens de la solidarité sociale-démocrate ; et qui, en attendant avec espoir cet événement un peu miraculeux, ne se donne pas les moyens d’inverser la trajectoire néolibérale dans laquelle se retrouvent impliqués les pays européens. De l’autre côté, une fraction de la gauche décidée à dresser un bilan critique de la construction européenne, et prête à la contester au prix d’une éventuelle rupture pour retrouver un espace politique dans lequel on puisse agir pour préserver les spécificités de ce qu’on appelait « le modèle social européen ».

Cette fracture est à la fois sociale et politique : si on renonce à la très incertaine éventualité de sa recomposition, elle est logiquement destinée à produire un affrontement violent qui aura pour enjeu, si l’on peut dire, l’identification de l’héritier légitime. Si la gauche telle que nous l’avons connue, qui s’appuyait sur un bloc social spécifique, est morte, quelle est aujourd’hui la vraie gauche ? Remarquons au passage que l’affrontement structuré par l’enjeu de l’héritage relativise énormément la volonté affichée par une certaine stratégie populiste de se dégager complètement de l’étiquette « gauche ». On trouvera difficilement, que ce soit en France ou ailleurs, un mouvement populiste prêt à reconnaitre, parmi ses alliés ou adversaires, autre chose qu’une gauche minorée (bobo, néolibérale, ou bien radicale, sectaire etc.) : même les composantes le plus ouvertement populistes de Podemos ou de la France Insoumise, si elles ne l’affirment pas ouvertement, participent avec et contre d’autres, à la bataille pour se légitimer comme les seuls héritiers de la vraie gauche.

Dans cette bataille, chacun s’appuie sur une dimension spécifique de la gauche qui a existé. Pour ceux qui rêvent d’une réforme de l’Union européenne dans la continuité, il est évident que les marges pour proposer une politique économique alternative à celle néolibérale sont très réduites. L’accent est donc posé sur les questions relatives aux droits des minorités ou sur la lutte contre les discriminations. Pour la gauche qu’on pourrait définir de rupture, l’objectif est par contre de regagner la capacité de « parler » à une classe ouvrière et plus largement à des classes populaires lourdement pénalisées par les réformes et les politiques impulsées par les traités européens, et qui expriment leur mécontentement soit par l’abstention soit, dans une moindre mesure, par un vote d’extrême droite : la gauche de rupture imagine qu’elle retrouvera plus facilement cette capacité en donnant la priorité à la question sociale sur les thématiques dites sociétales. Cet affrontement traverse l’ensemble de la gauche politique et aussi la France Insoumise, qui – dans la stratégie suivie par ses dirigeants et en particulier par Jean-Luc Mélenchon  – représente une (dernière ?) tentative de tenir ensemble les morceaux d’une gauche qui a tendance à exploser.

 

L’immigration, un enjeu symbolique 

A la différence du leader insoumis, qui recherche avec persévérance et aussi avec un certain succès une difficile médiation, les acteurs politiques qui pensent irrémédiablement perdue l’unité de la gauche (unité au sens du bloc social, non politicienne), semblent paradoxalement avoir intégré l’analyse de Terra nova que pourtant bien souvent ils contestent : une population jeune, diplômée, résidente principalement dans les territoires urbains et dans les banlieues des grandes villes, sensible à une politique de défense et de promotion des droits individuels, s’opposerait à une classe ouvrière plus traditionnelle, conservatrice voire réactionnaire au niveau des valeurs, et attentive exclusivement aux questions liées à la rémunération, à la protection sociale, à la réglementation du rapport salarial. Cette représentation dichotomique du vieux « peuple de gauche » est fausse, car elle s’appuie sur une vision fantasmée de la classe ouvrière et sur une minoration de l’importance de la question sociale aussi pour les catégories urbaines des jeunes, diplômés, résidents des banlieues ; mais surtout parce qu’elle oppose des combats qui sont indissociables si on se donne pour horizon idéal l’égalité. Il n’y a pas de combat efficace contre les discriminations en l’absence d’une politique de promotion sociale de l’ensemble des classes défavorisées, tout comme il n’y a pas de progrès possible dans la solidarité sociale si on renonce à faire de la lutte contre les discriminations de toute sorte un combat primordial.

La paradoxale pertinence de l’analyse totalement erronée de Terra nova s’explique par sa parfaite adéquation fonctionnelle à l’articulation du conflit entre les prétendants au label de vraie gauche. Et on peut comprendre le rôle symbolique que joue dans ce cadre la question migratoire : c’est ce rôle qui est à l’origine de la virulence du débat sur l’immigration et qui, en même temps, éloigne le débat des questions urgentes auxquelles il faut répondre. C’est ainsi que, pour ceux qui qualifient leur action par la promotion des droits individuels, le seul objectif envisageable est évidemment d’accueillir tout le monde ; alors que pour ceux qui souhaitent donner la priorité à la politique sociale, la question migratoire est déclassée à question sociétale, et l’horizon idéal devient celui de l’immigration-zéro.

 

Réagir aux urgences, ou se perdre

Il faut encore une fois souligner que ces deux positions extrêmes sont loin de représenter les attentes qui correspondent à l’ancien bloc social de gauche, qui est fracturé sur bien de questions mais largement unifié sur les réponses à apporter à la question migratoire dans sa dimension la plus immédiate. Personne, à gauche, ne valide la stratégie de Macron ou Salvini : personne. Les stratégies de moyen ou long terme qui se donnent pour objectif la recomposition de l’ancien bloc, comme celles qui visent son dépassement en vue d’une alliance sociale nouvelle, sont toutes légitimes ; et sur les perspectives stratégiques, il est donc normal qu’il y ait débat et affrontement. Ce qui ne doit pas être considérée comme normale ni légitime, c’est l’instrumentalisation des thèmes liés aux migrations pour marquer les différences au point de ne pas réagir avec la force et l’unité nécessaire et possible aux urgences immédiates. La gauche, ou l’un de ses héritiers, sera peut-être au pouvoir dans cinq, dix ou vingt ans, et décidera alors comment gérer les frontières nationales. En attendant, des migrants sont humiliés, exploités, torturés, tués aujourd’hui et tous les jours : si au lieu d’organiser une riposte unitaire et immédiate, les composantes de la gauche persistent à mettre en scène leurs divisions pour des raisons d’ordre symbolique, elles y perdront leur âme et aussi, accessoirement, leurs chances de revenir au pouvoir.      

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