Montebourg, une candidature ratée

La candidature Montebourg aurait pu aider à élargir l'assise de la gauche antilibérale. Ce ne sera pas le cas, à cause d'un mauvais choix stratégique lié à une analyse erronée de la situation socio-politique.

§ Arnaud Montebourg, qui portait un projet par maints aspects compatibles avec celui de la France insoumise, avait annoncé une candidature à la présidentielle qui aurait pu apporter une contribution importante à la perspective d’une rupture avec le néolibéralisme, d’un retour au pilotage économique par l’Etat, d’une sortie des traités de libre échange, de défense de la protection sociale, d’une transition écologique rapide mais non pénalisante pour les classes moins favorisées. Cependant, il apparaît que l’occasion est ratée, pour des raisons liées à la très mauvaise analyse de la situation politique de la part de l'ancien ministre de l'économie, et à la tactique désastreuse qui en est découlée.

§ La comparaison entre deux sondages Ifop, celui qui a suivi la présidentielle 2017[1] et le dernier en date, qui évalue le potentiel électoral d’Eric Zemmour[2], donne un cadre assez clair de l’ancrage social de la gauche antilibérale, dans laquelle Montebourg aurait pu se situer, et des difficultés qu’elle rencontre.

Cet ancrage se fait pour l’essentiel dans une fraction des catégories populaires. En 2012, puis avec une plus grande force en 2017, Jean-Luc Mélenchon a réussi à inverser une tendance longue, qui depuis les années 1980, sous les coups d’une action de gouvernement orientée par les principes néolibéraux, voyait s’affaiblir constamment le soutien ouvrier aux partis de gauche. Ainsi, à la dernière présidentielle 25% des ouvriers ayant participé au vote avaient choisi le candidat de la France insoumise et du PCF ; selon le dernier Ifop, ils seraient encore exactement 25% à voter Mélenchon, auxquels il faut ajouter 4% des ouvriers indiquant le nom de Roussel[3].

Ces chiffres contredisent complètement la légende médiatique d’une trahison de la France insoumise, qui aurait tourné le dos à sa base populaire et privilégié des électeurs wokes qu’on ne saurait d’ailleurs identifier précisément (mais personne, évidemment, ne se soucie d’identifier avec précision les personnages d’une légende). La réalité, c’est qu’au cours de la législature les élus insoumis (et communistes) se sont positionnés systématiquement, avec clarté et cohérence, contre l’action « réformatrice » et néolibérale du pouvoir macronien. Cela a produit une stabilisation du soutien ouvrier. Il est vrai qu’une fraction importante des ouvriers risque de choisir encore l’abstention, et qu’une autre vote Le Pen (qui avait le soutien de 39% de la catégorie en 2017, 37% aujourd’hui) ; mais le poids de l’adhésion ouvrière, et plus en générale populaire, à un programme de sortie du néolibéralisme par la gauche n’a pas baissé au cours de la période qui nous sépare de la dernière présidentielle. Si on ne peut se satisfaire d’une telle situation, il faut mettre au crédit des parlementaires insoumis et communistes la consolidation d’un résultat qui, considéré dans la dynamique longue française et aussi en comparaison avec ce qui se passe dans les autres pays européens, est tout à fait exceptionnel.

§ Les choses se passent autrement chez les catégories supérieures et intermédiaires. En ce qui concerne les premières, la situation est on ne peut plus claire : Macron a gouverné pour elles, et elles lui en sont reconnaissantes. Ainsi, le Président arrive à rassembler autour de sa candidature 42% des cadres (contre 37% il y a quatre ans). Le soutien à Mélenchon chez les cadres a par contre chuté brutalement : en 2017, pour partie sous l’impulsion d’un vote utile en provenance de l’électorat vert et socialiste, il avait atteint 16%, il n’est plus qu’à 4% aujourd’hui. Une baisse du même ordre est à enregistrer parmi les professions intermédiaires.

C’est donc parmi les classes supérieures et intermédiaires que le projet d’une rupture de gauche avec le néolibéralisme a des bases fragiles. Et c’est à ces classes, en priorité, que Montebourg aurait pu s’adresser, en essayant de montrer qu’elles n’ont pas toutes et tout à perdre d’une rupture avec l’ordre dominant.

§ L’attitude politique des catégories intermédiaires est particulièrement inquiétante, car elles semblent se radicaliser à droite. En 2017, elles votaient à 17% Le Pen, et à 10% Fillon. Aujourd’hui, elles seraient 31% à choisir Zemmour ou Le Pen, 13% Bertrand. Ce basculement vers la droite extrême demande à être interprété. Les professions intermédiaires, qui se situent entre les employés et les cadres et représentent un gros quart de l’emploi total, occupent une position ouverte à plusieurs perceptions des réformes structurelles qui sont au cœur de l’action du bloc bourgeois. Elles peuvent y adhérer, en raison de la promesse de promotion sociale qu’elles portent ; mais elles ne le font pas plus aujourd’hui qu’en 2017 (le vote Macron enregistre une faible baisse, de 27 à 25%, dans la catégorie). Elles peuvent rejeter les réformes en appuyant un projet alternatif ; mais la baisse sensible du vote de gauche toute tendance confondue (de 37 à 28%) et du vote Mélenchon en particulier (de 26 à 10%), indique que la possibilité d’une alternative à la transition néolibérale est envisagée par ces classes avec un scepticisme croissant. La troisième attitude est celle qui peut expliquer une hausse de 14% du vote à l’extrême droite : si on considère que les réformes sont pénalisantes mais inéluctables, la tentation (illusoire) d’en faire porter l’essentiel du poids à des minorités facilement identifiables sur la base de critères ethniques, religieux ou de nationalité devient forte.  Le vote Zemmour estimé par l’Ifop est de ce point de vue éclairant : le fasciste télévisuel ne serait qu’à 2% parmi les ouvriers, mais à 8% chez les cadres et à 13% pour les professions intermédiaires.

§ La situation est donc la suivante. La gauche antilibérale peut compter sur un socle populaire solide : parmi les jeunes diplômés en particulier, mais aussi parmi les ouvriers. Il s’agit bien sûr de l’élargir, en particulier en motivant les abstentionnistes, mais ce socle existe. Par contre, les catégories moyennes et supérieures risquent d’adhérer massivement au slogan du TINA (« there is no alternative ») et de se partager entre ceux qui regardent avec faveur les réformes structurelles, et qui participent au bloc bourgeois, et ceux qui espèrent se mettre à l’abri de leurs conséquences néfastes en appuyant une extrême droite nostalgique, raciste et réactionnaire.

La candidature Montebourg aurait pu être d'une grande utilité si elle avait contribué à l’effort pédagogique nécessaire pour convaincre qu’une alternative de gauche au néolibéralisme est possible. Une synergie positive avec la candidature Mélenchon était d’ailleurs tout à fait envisageable, car le discours du leader insoumis rencontre des résistances qui grandissent lorsqu’on remonte l’échelle sociale, alors que, par son profil, Montebourg aurait pu « parler » à des fractions importantes de la bourgeoisie productive.

Au lieu de quoi, comme je l’ai indiqué, Montebourg a adhéré à une vision de la situation politique sans rapport avec la réalité, mais construite longuement et méticuleusement par les médias dominants avec l’objectif évident de détruire toute perspective alternative à un néolibéralisme qui se renouvelle au prix d’un tournant autoritaire et réactionnaire. Il n’y a, dans les faits, rien qui permette d’affirmer que sur les thèmes économiques et sociaux la France Insoumise ait changé de ligne et de programme, comme il n’y a rien qui montre qu’elle aurait perdu son ancrage populaire. Montebourg est tombé dans le piège construit par l’adversaire, et c’est donc une faute politique majeure qu’il a commise. Au point d’arriver à proposer une offre politique qui serait « un peu de gauche » (sur l’économie) et « un peu de droite » (sur l’identité et la sécurité). Une lecture aussi plate des attentes sociales rate l’essentiel : si une fraction importante des classes populaires et des professions intermédiaires vote à l’extrême droite, c’est sur la base d’une hiérarchie qui minore, par résignation au TINA, les questions sociales et économiques, et qui privilégie, par instinct défensif par rapport aux conséquences de réformes perçues comme inéluctables, les thèmes identitaires et sécuritaires que le pouvoir politique, économique, médiatique a tout intérêt à propulser sur le devant de la scène. Proposer une stratégie « un peu de droite » revient à valider l’hégémonie qu’il s’agit de combattre, et la hiérarchie des attentes dont elle est porteuse. Une hiérarchie qu’il faut essayer d’inverser, ce qui demande d’affirmer haut et fort que s’il y a une insécurité qui augmente, elle est économique et sociale, et que contre cette insécurité une autre politique est possible. Ce combat hégémonique est, dans l’état actuel des rapports de force, compliqué et difficile ; mais y renoncer, en espérant se connecter directement aux attentes telles qu’elles sont, est un chemin qui conduit soit à s’aligner à la droite, soit à l’échec.

[1] Ifop, Le profil des électeurs et les clefs du premier tour de l’élection présidentielle, 23 avril 2017

[2] Ifop, Intentions de vote à la présidentielle en cas de candidature d’Eric Zemmour, 16 juin 2021 

[3] D’autres sondages indiquent une légère baisse de Mélenchon dans les classes populaires. Mais dans tous les sondages, le soutien au leader insoumis est deux à trois fois plus fort dans les classes populaires que dans les catégories supérieures, alors que la composition de classe du vote Mélenchon en 2017 était relativement équilibrée.

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