Quand la gauche se meurt: notes sur la crise italienne à l’adresse de la France

Une différence essentielle entre la France et l'Italie réside dans la disparition de la gauche chez nos voisins transalpins. Le M5S n'est pas encore doté d'un socle idéologique solide. Pour les élites encore au pouvoir, toute la question est de savoir comment défendre un «bloc bourgeois» dont la base sociale s'amenuise.

La crise ouverte par les élections de mars 2018 en Italie, désormais dégénérée en crise institutionnelle avec le choix du Président Mattarella d’opposer son véto à la nomination de Paolo Savona comme ministre de l’économie, est riche d’enseignements pour la France. Cependant, il faut résister à la tentation d’établir de simples identités entre les partis des deux pays. Une tentation qui peut conduire à des erreurs d’analyse colossales, comme celle qui a amené plusieurs commentateurs à voir dans le projet d’alliance entre la Ligue et le Mouvement 5 étoiles la preuve d’un possible rapprochement entre le Front national et la France insoumise.

Si les dimensions d’une comparaison pertinente ne manquent pas, il n’est pas possible de comprendre ce qui se passe en Italie en oubliant un fait majeur qui empêche tout rapprochement trop hâtif avec la situation française : en Italie, la gauche est morte, ou du moins réduite à une position politiquement insignifiante depuis au moins deux décennies. L’alignement massif des dirigeants du Parti communiste italien (PCI) sur la troisième voie blairiste après la chute du mur de Berlin, puis la crise du Parti de la refondation communiste – fondé par la fraction minoritaire du PCI, hostile au tournant blairiste – qui a suivi sa participation au premier gouvernement Prodi, ont amené ce qui restait de la gauche italienne à s’enfermer dans des débats entre intellectuels et professeurs universitaires qui ont donné vie à une série d’expériences (Sinistra Arcobaleno, Rivoluzione Civile, Liberi e Uguali…) électoralement confinées à un espace compris entre 2 et 3% des voix exprimées.

Ces mouvements se sont caractérisés par l’adhésion complète à l’unification européenne et par la recherche constante d’accords avec la composante blairiste de la gauche, qui de son côté convergeait avec l’aile réformiste de la Démocratie Chrétienne en donnant naissance au Parti Démocrate. Un Parti Démocrate dont l’action « modernisatrice », visant la transition complète du capitalisme italien vers le modèle néolibéral, est tout à fait comparable à celle menée en France d’abord par François Hollande, puis par Emmanuel Macron.

Ces brefs rappels permettent d’établir un premier parallèle avec la situation française, mais pour souligner une différence majeure : la France insoumise, en adoptant une position critique par rapport aux traités européens et en se positionnant très nettement comme adversaire du Parti socialiste d’abord, d’En marche ensuite, a été en mesure d’occuper un espace politique sans commune mesure avec celui de la gauche italienne. Si cette dernière est morte, la gauche française – qui d’ailleurs ne se résume pas à FI – est encore vivante.

 Le Mouvement 5 étoiles, un parti à l'identité encore en construction 

Avoir en mémoire la disparition de la gauche du paysage politique italien permet de rendre intelligible la montée en puissance d’un mouvement, celui des 5étoiles, qui n’a pas d’équivalent en France. La politique, on le sait, a horreur du vide : les classes populaires abandonnées par la gauche sont parties à la recherche d’un nouveau représentant, et elles l’ont trouvé dans ce mouvement qui se déclare « post-idéologique ».

Une qualification qui correspond en réalité, du moins au départ, à l’absence totale d’un socle idéologique qui se construit au fur et à mesure des expériences auxquelles les 5étoiles participent, par stratifications successives. Initialement, c’est sur les questions écologiques et la défense des biens publics, ainsi que sur le rejet des élites, que Beppe Grillo a construit son mouvement ; puis, pour répondre aux attentes de catégories populaires sacrifiées par les réformes de la protection sociale et du rapport salarial, l’institution d’un revenu de citoyenneté est devenue l’objectif prioritaire des 5étoiles, capables de s’affirmer en quelques années comme le premier parti italien.

Mais l’absence d’un socle idéologique solide se manifeste encore aujourd’hui sur plusieurs dimensions pourtant fondamentales pour l’identité d’un acteur politique décisif sur la scène italienne. Ainsi, sur la question européenne les 5étoiles sont passés d’une attitude hostile à l’euro à une position tout à fait comparable à celle de Yanis Varoufakis ou Benoît Hamon : essayer de renégocier les traités sans envisager ne serait-ce que l’hypothèse d’une rupture. De même, sur la gestion des flux migratoires la position des 5étoiles est très changeante : d’abord favorables au droit du sol, ils étaient prêts à former un gouvernement dans lequel Matteo Salvini (qui est sur des positions identiques à celle du Front national) aurait occupé le poste de ministre de l’intérieur. On voit bien l’erreur manifeste que représente toute comparaison entre les 5étoiles et la France insoumise, dont on peut légitimement penser ce qu’on veut sauf qu’elle manque d’une élaboration théorique et idéologique fort structurée. Et on comprend aussi que le mouvement fondé par Beppe Grillo – qui représente un tiers des électeurs italiens – est inéluctablement appelé à évoluer et à mieux définir son identité dans la période qui vient.

A ce propos, il est intéressant de s’arrêter sur un épisode dont on a insuffisamment discuté en France, et qui est pourtant fondamental pour comprendre le déroulement de la crise italienne. Les élections du mois de mars n’ont donné de majorité à aucun des trois pôles en compétition : la droite, le Parti Démocrate, les 5étoiles. Ces derniers se sont alors déclarés prêts à négocier avec tout le monde (sauf Silvio Berlusconi) en vue de la formation d’un gouvernement. En cohérence avec leur profil « post-idéologique », évidemment : la Ligue (l’équivalent du Front national) ou le très « macroniste » Parti Démocrate étaient considérés comme des interlocuteurs possibles, à condition d’inclure dans l’accord de gouvernement les points programmatiques que les 5étoiles considéraient comme prioritaires : le revenu citoyen, une loi contre les conflits d’intérêts, la création d’une banque publique d’investissement et pas grande chose d’autre.

Si le Parti Démocrate avait encore un rapport quelconque avec la gauche, il aurait pu saisir une occasion inespérée d’ouvrir un dialogue qui aurait permis de contribuer à orienter les 5étoiles vers des positions progressistes. Mais hélas : espérer que le Parti Démocrate puisse se donner des objectifs « de gauche » équivaudrait à attendre la même chose d’Emmanuel Macron. Ainsi, dès le jour suivant les élections, Matteo Renzi (toujours, et malgré une longue série d’échecs électoraux, le Dominus du parti) fermait brutalement la porte sur la base d’un syllogisme : les 5étoiles sont populistes, la Ligue est populiste, les 5étoiles doivent donc gouverner avec la Ligue. Le Parti démocrate, de son côté, se déclarait à l’opposition : à l’opposition d’un gouvernement qui n’existait pas encore. Par une stratégie qui peut paraître au premier abord assez bizarre, le Parti démocrate a donc activement travaillé en vue de la composition d’un gouvernement qu’il jugeait dangereux et irresponsable.

L’attitude du Parti Démocrate au cours de la crise, du refus d’ouvrir un dialogue avec les 5étoiles jusqu’au soutien à l’action du président Mattarella, est en réalité parfaitement cohérente avec la stratégie que ce parti suit au moins depuis 2011, et qui correspond à la tentative de consolider un bloc bourgeois en Italie. La représentation des classes populaires n’est plus, depuis longtemps, un objectif pour les héritiers (lointains) du Parti communiste, qui essaient par contre d’unifier dans un même bloc les classes moyennes et hautes auparavant divisées par le clivage droite/gauche. Du point de vue politique cette tentative s’est traduite par le projet d’un « parti de la nation » que Renzi a porté pendant quelques mois, avant de l’abandonner face aux déroutes électorales auxquelles il a conduit, et plus prosaïquement par l’alliance de fait entre le Parti Démocrate et Forza Italia, le parti de Silvio Berlusconi, alliance qui – ouvertement ou par des manœuvres de palais – a permis la formation de tous les gouvernements italiens depuis 2011 (Monti, Letta, Renzi, Gentiloni).

L’objectif du bloc bourgeois est la réforme néolibérale ; mais son collant est l’adhésion à la construction européenne, une adhésion partagée par les classes bourgeoises traditionnellement liées à la droite comme par celles en provenance de la gauche. On comprend ainsi que, du point de vue des artisans du bloc bourgeois, le dépassement du clivage droite/gauche et la restructuration complète de l’espace politique sur la base de l’affrontement entre nationalistes (populistes) et européistes (responsables) est un objectif politique crucial. Par rapport à ce projet, les 5étoiles – par leur capacité à intercepter le soutien d’une fraction importante des classes populaires sans recourir à une rhétorique de fermeture nationaliste, par le fait même de leur contenu idéologique indéfini, donc sujet à plusieurs possibilités d’évolution – constituent une menace : les avoir poussé vers un accord avec la Ligue permet aujourd’hui au Parti Démocrate (et à Silvio Berlusconi) de se présenter comme seuls remparts contre le nationalisme populiste et irresponsable. 

La base du «bloc bourgeois» s'est rétrécie en Italie

Mais voilà, il reste – du point de vue du bloc bourgeois - un problème, et pas le moindre. La base électorale de Forza Italia et Parti Démocrate, sous l’effet des réformes néolibérales, s’est progressivement rétrécie : elle est estimée à moins de 30% de l’électorat par les derniers sondages. Par conséquent, le pôle Ligue/5étoiles, qui a été à un pas de permettre la formation d’un nouveau gouvernement, est socialement majoritaire. Les programmes des deux partis sont cependant profondément différents, et le « contrat de gouvernement » qui avait été conclu, aurait été de toute façon largement inapplicable : ce qui confirme la difficulté (voire l’impossibilité) d’unifier, en opposition au bloc bourgeois, l’ensemble des classes populaires.

Au cœur du « contrat » se trouvaient trois mesures : une forte réduction de la pression fiscale, demandée par le monde du commerce, de l’artisanat, de la petite voire très petite entreprise, un monde représenté politiquement par la Ligue ; le revenu de citoyenneté, attendu par les chômeurs et les travailleurs désormais « flexibilisés » qui ont voté massivement pour les 5étoiles ; et la réforme d’un système de retraite qui conduit les salariés à faible revenu vers une vieillesse sans ressources. Ces trois mesures avaient un coût – entre 60 et 100 milliards d’euros – impossible à financer dans les cadres des traités européens, ce qui aurait conduit à la crise rapide de l’alliance entre la Ligue et les 5étoiles : la Ligue aurait demandé, en comptant sur le refus des 5étoiles qui n’envisagent plus une sortie de l’euro, une rupture avec l’UE qu’elle-même ne souhaite pas véritablement, car elle sait ne pas être en mesure de la gérer.

Donc voilà quel était le plan de Renzi, du Parti Démocrate et de Silvio Berlusconi : pousser les 5étoiles vers la Ligue, les laisser gouverner quelques mois ; la chute prévisible et rapide de leur gouvernement aurait prouvé que, même en Italie, « there is not alternative », et le bloc bourgeois – bien que socialement minoritaire – serait vite revenu au pouvoir.

La suite des événements montre que les pouvoirs européens, qui veulent la continuité de la politique austéritaire et néolibérale, ne sont pas en mesure de saisir la finesse stratégique de leurs alliés italiens. La perspective d’un gouvernement eurocritique en Italie a déchainé des attaques virulentes de la part de la presse (surtout allemande), de la Commission européenne et, bien évidemment, des marchés, qui ont convaincu le président Mattarella à intervenir en empêchant le gouvernement Ligue/5étoiles de naître.

Juste un mot sur cette intervention : il est bien vrai que, selon la Constitution italienne, c’est le Président de la République qui, sur proposition du Président du Conseil, nomme les ministres. Mais le contrôle que le Président de la République doit exercer en validant les propositions du premier ministre, doit être conforme à son rôle constitutionnel : celui d’un arbitre au-dessus des parties, qui veille au bon fonctionnement de la démocratie. Ainsi, j’ai en mémoire le refus de Oscar Luigi Scalfaro, le Président de l’époque, de nommer comme garde des sceaux dans le premier gouvernement Berlusconi l’avocat personnel de celui-ci, Cesare Previti ; qui fût ainsi redirigé vers le ministère de la défense. On voit bien la logique d’une telle intervention. Par contre le veto du Président Mattarella à la nomination de Paolo Savona comme ministre de l’économie est motivé, de façon explicite, par les opinions critiques sur le fonctionnement de l’UE que Savona a exprimées par le passé.

Si la lettre de la Constitution n’a pas été violée, le Président est clairement sorti de son rôle d’arbitre en refusant une nomination sur des bases politiques. Mais à l’évidence, ces considérations n’ont aucune importance pour les acteurs politiques italiens. Mattarella a répondu à une injonction en provenance de ceux qui – favorables aux politiques néolibérales – voudraient des coalitions proches du bloc bourgeois gouverner partout en Europe. Le Parti Démocrate, Berlusconi et même (ce qui est bien triste) les « hamonistes » de Liberi e Uguali se sont rapidement alignés, déclarant leur solidarité à Mattarella. Emmanuel Macron, le bloc bourgeois en action, a bien évidemment applaudi.

Il reste que, dans les prochains mois, un gouvernement « du président » minoritaire sera aux affaires, et qu’il faudra bien passer par de nouvelles élections à l’automne. Il est fort possible que la réaction impulsive des pouvoirs européens se révèle bien moins lucide des calculs tactiques de Matteo Renzi et Silvio Berlusconi. Ces derniers voulaient un gouvernement « populiste », opposé au bloc bourgeois mais divisé sur la question européenne, qui aurait reposé sur une majorité fragile destinée à entrer rapidement en crise. Renzi et Berlusconi auraient ainsi pu se présenter aux élections, probablement courant 2019, comme les seuls décideurs « responsables » en mesure de gouverner le pays.

La campagne électorale qui s’annonce sera par contre complètement centrée sur l’évidente interférence des pouvoirs européens sur les libres déterminations du peuple italien. On aura ainsi droit à Matteo Salvini, représentant de l’extrême droite nationaliste et raciste, dans le rôle du défenseur de la souveraineté populaire et de la démocratie. C’est cela, aussi, qui arrive quand la gauche se meurt.

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