Délit d'opinion à «20 Minutes»?

C'est une histoire comme il en arrive tant dans la presse française. Mais cette fois-ci, elle indigne à ce point les journalistes qu'ils décident de la rendre publique. Une histoire toute simple de refus d'embauche, pour des motifs oscillant entre le délit d'opinion et l'absurde.

C'est une histoire comme il en arrive tant dans la presse française. Mais cette fois-ci, elle indigne à ce point les journalistes qu'ils décident de la rendre publique. Une histoire toute simple de refus d'embauche, pour des motifs oscillant entre le délit d'opinion et l'absurde. Une illustration de ce que devient l'entreprise 20 Minutes, jusque là laboratoire médiatique innovant et incubateur de jeunes journalistes en devenir.

 

À l'issue de deux semaines d'entretiens, Hugo Lindenberg (pigiste avec plus de trois ans d'expérience, travaillant notamment pour Mediapart) est retenu pour un CDD de six mois au service Paris du quotidien gratuit. Au cours d'un entretien formel avec le PDG de 20 Minutes, Pierre-Jean Bozo, sont abordées les origines familliales et le passé militant du postulant. «J'ai été bête de répondre à ce type de question, mais franchement j'étais totalement en confiance. Je ne sais même plus comment on en est venu à mon passé politique, qui est quand même une blague», explique Hugo. Il dit alors avoir été membre du Mouvement des jeunes socialistes il y a 10 ans. Pendant deux mois, «avant d'en partir, vraiment pas séduit». Reparti «de très bonne humeur» de 20 Minutes, il pense alors commencer son nouveau travail dans quelques jours.

 

Vendredi dernier, la directrice de la rédaction de 20 Minutes, Corinne Sorin, indique à Hugo que son poste est «gelé, pour des raisons économiques, en raison de la crise financière et de la pub». Le service Paris demande alors des comptes, s'inquiétant du sous-effectif qu'il implique et s'interrrogeant sur les raisons de la non-embauche de Lindenberg. Il est alors répondu aux journalistes de la rubrique francilienne, selon deux témoins présents: «Je ne désespère pas de faire changer Bozo d'avis. Les raisons du refus sont inavouables». Ce lundi pourtant, le ton avait changé.

 

Hugo Lindenberg est devenu «un élément potentiellement perturbateur», pour la direction, qui s'est à peine remis de la grêve du service web en août dernier, après le licenciement brutal du rédacteur en chef Johan Hufnagel. Corinne Sorin explique alors aux journalistes que «Pierre-Jean (Bozo) a mené son enquête sur Google et heureusement, car il a écrit un article en contradiction avec la ligne de 20 Minutes».

Mercredi, Sorin appelle Lindenberg et lui confirme la raison de sa non-embauche. Tout en lui signifiant, selon le journaliste: «C'est dans ton intérêt et le nôtre que cela ne sorte pas dans la presse».

 

Ledit article «est presqu'aussi humiliant que la décision de 20 Minutes, en fait», sourit Lindenberg. Il s'agit d'un exercice datant de 2004 à l'école de journalisme de Lille, sur un blog d'entraînement. «Un truc vite fait en dix minutes, explique-t-il, qui avait pour but de mettre le plus de liens hypertexte dans son papier». Un devoir d'étudiant qui se retrouve en cinquième position dans le moteur de recherche Google.

 

Mercredi soir, la Société des journalistes alerte la rédaction en chef et la direction de sa volonté de publier un communiqué de presse pour dénoncer la situation. Convoqué par «Pierre-Jean Bozo très furax», les représentants de la SDJ entendent une nouvelle version. C'est le rédacteur en chef Luc Lemaire qui dit avoir lui même mené "l'enquête Google", après que Bozo a fait part de son «mauvais feeling», qu'il revendique en tant que chef d'entreprise.

 

 

Refusant d'être accusé de discrimination («Allez donc le dire à Louis Schweitzer [président de la Halde], avec qui je suis très ami»), Bozo reconnaît qu'il a peut-être enfreint le code du travail en posant des questions personnelles lors d'un entretien d'embauche, et regrette que l'on préfère qu'il soit hypocrite dans ces choix, plutôt qu'il ne revendique son «mauvais feeling».

 

La SDJ a finalement publié un communiqué interne (lisible en cliquant ici -PDF), dans lequel elle s'insurge contre les raisons du refus d'embaucher Hugo Lindenberg. Sollicités tous les deux par téléphone, Pierre-Jean Bozo et Corinne Sorin n'ont accepté de communiquer que par courrier électronique, pour assumer une décision reposant sur leur «intuition générale». Voici la version de cette dernière, ici en PDF, en attendant «le droit de réponse» du PDG.

 

Ce jeudi, 20 Minutes a rendu ses observations aux États-généraux de la presse organisés par l'Elysée, préconisant entre autres de d'obliger «les entreprises de presse de rendre publiques chaque trimestre un certain nombre d'informations (financières, sociales...)». Celle-ci en aurait-elle fait partie?

Autre ruse de l'histoire, dans son édition de mercredi, l'édition Paris de 20 Minutes (PDF) publiait un article relayant l'initiative d'un comité anti-pub, tandis que l'édition de vendredi (PDF) relate le procès des Déboulonneurs.

 

 

 

Comme je l'ai déjà expliqué dans de précédents billets de blog ayant trait à la grève de 20minutes.fr, je suis un ancien salarié de l'entreprise, que j'ai quitté sans amertume ni inimitiés pour tenter l'aventure Mediapart. Hugo Lindenberg est, outre un camarade de promotion à l'ESJ Lille, un collaborateur de Mediapart. D'autres articles traitant de l'affaire ici, sur @si et là, sur Bakchich.info.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.