Stéphane Alliès
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Journaliste à Mediapart

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Billet de blog 14 août 2008

Grève à 20minutes.fr: juste quelques faits éloquents

Après un premier billet sur l'interprétation de la grève hautement symbolique qui secoue le site internet de 20 Minutes, l'ancien salarié de cette entreprise que je suis en vient aux faits. Pas ceux qui sont relatés par toute la presse et le web en ce moment (dont on peut trouver des traces précises et informées ici ou là). Juste quelques faits glanés par-ci par-là et ô combien révélateurs de ce qui se passe aujourd'hui dans une entreprise de presse gratuite au site internet florissant.

Stéphane Alliès
Journaliste
Journaliste à Mediapart

Après un premier billet sur l'interprétation de la grève hautement symbolique qui secoue le site internet de 20 Minutes, l'ancien salarié de cette entreprise que je suis en vient aux faits. Pas ceux qui sont relatés par toute la presse et le web en ce moment (dont on peut trouver des traces précises et informées ici ou ). Juste quelques faits glanés par-ci par-là et ô combien révélateurs de ce qui se passe aujourd'hui dans une entreprise de presse gratuite au site internet florissant.

30 juin: Une publicité est programmée dans l'édition du lendemain, pour le compte d’une banque. En échange de quatre pages sur la présidence française de l'Union européenne, effective le 1er juillet, la banque achète une pleine page en clôture de la séquence. Le fond du texte devra être en bleu, pour rappeler la couleur de la pub, et une photo de la tour Eiffel devra illustrer l'article faisant face à la page de réclame. Pourquoi une photo de la tour Eiffel? Parce que cela ne coûte rien si c'est une "photo rédactionnelle", alors que si c'est une photo publicitaire, il faut payer des droits à la société gérant le monument…

Après de lourdes protestations de la société des journalistes, organe créé à la suite de la nomination de Corinne Sorin au poste de directrice de la rédaction en remplacement de Frédéric Filloux (débarqué au printemps 2007 par la direction de 20 Minutes), la pub est finalement retirée, entraînant une perte financière et une rupture de contrat avec la banque qui avait acheté l'emplacement publicitaire. Avec la possibilité d'un procès à la clé.

début juillet: Le directeur financier de 20 Minutes, alors en préavis de départ du groupe, annonce les résultats d'une enquête de satisfaction interne réalisée auprès des salariés de 20 Minutes par l'institut "Great Place to Work" et commandée par l'actionnaire norvégien Schibsted, d'où il ressort que les salariés de l'édition française se classe à l'avant-dernier rang des nombreux titres du groupe en Europe, quant à la confiance accordée envers sa direction.

11-14 août: On en vient à LA crise. Le rédacteur en chef du site, Johan Hufnagel, est mis à pied ce lundi, après une réunion avec Corinne Sorin, rentrée le matin de vacances. En une demi-heure, son sort est scellé. Hufnagel quitte son bureau et ne doit plus y revenir avant son entretien préalable à licenciement le 22 août prochain. Celui-ci ne peut s'exprimer pour des raisons légales, ce qui est logique dans l'état actuel de la situation. Hormis l'évocation d'une «faute managériale lourde» (sans davantage de précisions), aucun motif n'a été notifié pour l'heure à son équipe. Rien à voir donc avec la rumeur qui s'auto-alimente sur le web, expliquant la sanction pour un article de mauvais goût (encore que le mauvais goût soit une valeur subjective en l'espèce). Cet article n'a jamais été mentionné par Corinne Sorin, et Johan Hufnagel ne travaillait pas au moment de sa mise en ligne.
La rédaction, réduite à une quinzaine de personnes en plein mois d'août et en période de non-parution de "l'édition papier" a depuis reconduit à deux reprises la grève. Ce mercredi 13 août, le site a enfin communiqué en Une les raisons de son immobilité (la page d'accueil du site n'a pas été remise à jour depuis le déclenchement du mouvement, lundi à 18h). Cette annonce de grève aux lecteurs, qui prend la forme d'un communiqué sybillin de Corinne Sorin, n'a été autorisée qu'après discussion par téléphone satellitaire avec Pierre-Jean Bozo, le PDG de 20 Minutes France, injoignable jusque-là en raison de vacances en cours sur l'Océan Pacifique.

Jusque-là, Corinne Sorin s'était refusée à tout commentaire à la presse et avait refusé la possibilité aux journalistes d'évoquer la grève sur le site. Celle-ci a également refusé que l'entretien avec Bozo soit enregistré. Aucune raison n'a été donné à la rédaction, quant au motif de licenciement de Johan Hufnagel.

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Jeudi matin, Corinne Sorin a annoncé aux journalistes l’annulation de la réunion des rédactions locales prévues lundi et celles des photographes mardi.

Intimidations. Pour en terminer avec cette "chronique factuelle d'une crise insensée", un exemple parmi tant d'autres de la situation vécue par les grévistes de 20minutes.fr (journalistes en CDI + techniciens, stagiaires et CDD alimentant la rubrique "20 minutes à la seconde"): les deux journalistes actuellement envoyés spéciaux à Pékin pour les JO ont été menacés d’un retour à Paris. Puis il a ensuite été annoncé que les frais engagés pendant la grève ne leur seraient pas remboursés s'ils envisageaient de se déclarer gréviste.

Commentaire. Car pour conclure, je ne peux garder l'habit de l'informateur objectif qui était jusqu'ici le mien. Le pire dans cette histoire est que l'on assiste banalement à une guerre de chefs comme l'on en voit tant dans toutes les rédactions. Pour en finir avec les caricatures de tout bord, ni pouvoir sarko-médiatique en action ni faute grave inavouable. Juste une conception différente de l'information. Les journalistes ont choisi leur camp. Celui de l'indépendance et de la fidélité dans un média où, par nature, l'on est dépendant à la pub et l'on ne fait pas de sentiment.
Pourtant le modèle gratuit n'empêche pas par principe la qualité de l'information et la compétence journalistique, même si elle passe parfois par un ton léger ou décalé. Et les rédactions de 20 Minutes et 20minutes.fr ont longtemps démontré la pertinence éditoriale d'un modèle "gratuit de qualité", remettant des rames de métro ou de tramway entières à la lecture assidue et fidèle d'un quotidien, et innovant dans la mise en scène de l’information sur internet.

Puissent les actionnaires (Schibsted et Ouest-France) entendrent les inquiétudes des journalistes (qui seront peut-être rejoints lundi prochain par le reste de la "rédaction papier" rentrée de vacances) et remettre de l'ordre dans la gestion d'une entreprise qui a été jusque-là une belle aventure humaine et une rampe de lancement pour nombre de jeunes journalistes privés d'accès à une "presse traditionnelle" en plein marasme.

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