Olivier Ferrand, le réformisme un peu moins vide

« Je te laisse, ma fille arrive et je ne l'ai quasiment pas vue depuis huit mois, avec la campagne. » Ces mots d'Olivier Ferrand, lors de notre dernier entretien téléphonique il y a une semaine, résonnent tristement à mes oreilles, depuis que j'ai appris le décès du fondateur du think-tank Terra Nova, ce samedi matin.

« Je te laisse, ma fille arrive et je ne l'ai quasiment pas vue depuis huit mois, avec la campagne. » Ces mots d'Olivier Ferrand, lors de notre dernier entretien téléphonique il y a une semaine, résonnent tristement à mes oreilles, depuis que j'ai appris le décès du fondateur du think-tank Terra Nova, ce samedi matin. Avec le tout frais député des Bouches-du-Rhône, élu dans une circonscription que seul lui imaginait « gagnable » pour le PS (« elle était depuis 52 ans à droite ! »), Mediapart a entretenu quatre ans durant une relation à l'image de cet homme de 42 ans, « brillant énarque au physique de gendre idéal », selon les formules consacrées le consacrant. Une relation aussi franche que polie, à chaque fois sympathique, souvent dans les désaccords mais toujours dans l'ouverture et le débat.

« On est tous réformiste au PS, mais notre réformisme est vide ». C'était le titre de son premier entretien accordé à Mediapart, en juin 2008. Terra Nova est née peu de temps après Mediapart, au printemps 2008. Et tout de suite, Olivier Ferrand nous avait contacté, séduit par l'originalité de notre projet et par la contribution qu'il pouvait apporter à la critique de la gauche (Terra Nova ouvrit son blog dans Mediapart). Lui apportait la sienne, empreinte d'un réformiste social-démocrate assumé. Nous la lui contestions à de nombreuses reprises, avec la jubilation partagée de confronter les diagnostics. Des diagnostics qui, parfois, pouvaient converger d'ailleurs, notamment à propos de la rénovation socialiste. Lui préférait le terme de « modernisation ».

Olivier Ferrand © Reuters Olivier Ferrand © Reuters

Avec Arnaud Montebourg, ils ont scellé le pacte de « la gauche et la droite du parti, pour faire imploser le PS et imposer l'idée de primaire », expliquaient-ils, tous deux marqués par la victoire de Barack Obama. C'est dès avril 2009 qu'il avait fait son premier « coup de com' », en faisant venir le président du parti démocrate américain, Howard Dean, pour vendre l'idée des primaires aux socialistes (lire ici).

Plus « techno-jospino » qu'intellectuel universitaire, Olivier Ferrand a eu le talent de professionaliser l'expertise (lire notre enquête), tout en étant attentif à tous les points de vue. Sur la question européenne, cet ancien des cabinets de Lionel Jospin, Pierre Moscovici et Romano Prodi, avait écrit un livre, lucide, sur lequel nous avions largement débattu (lire et écouter ici).

Ces derniers temps, Olivier Ferrand martelait son discours sur « l'alliance majoritaire » que devrait nouer le parti socialiste. « De la gauche radicale jusqu'au MoDem, en passant par les écologistes », expliquait-il. « Face à la radicalisation de la droite, la gauche et les centristes ont des valeurs communes », qu'il conviendrait de défendre à tout crin, afin de séduire « les femmes, les jeunes, les français d'origine immigrés, les minorités, les humanistes », en plus de l'électorat traditionnel. Son dernier travail publié l'a été en avant-première sur Mediapart, à propos des « passerelles UMP-FN » (lire ici).

Il a toujours estimé avoir été mal compris, à propos de sa note sur « la fin de la coalition ouvrière ». Critiquée de toutes parts, cette note a provoqué la naissance du courant intellectuel de la « gauche populaire », prônant une gauche s'adressant en priorité aux ouvriers et employés français plongés dans « l'insécurité culturelle » (lire ici et revoir notre débat Mediapart 2012). À un abonné de Mediapart qui dénonçait avec virulence l'analyse d'Olivier Ferrand dans un billet de blog, un commentaire a été laissé. Signé Terra Nova.

Il y a trois semaines, Olivier Ferrand a été élu député, au sortir d'une triangulaire avec le FN et l'UMP. Au téléphone, il assurait avoir mis en œuvre son idée d'alliance majoritaire, notamment dans le ciblage de son porte-à-porte. Sur les pourtours de l'étang de Berre, une circonscription où il venait d'être parachuté (mais là où il avait des attaches familiales), il avait décidé de «ne pas lâcher sur le droit de vote des étrangers», nous disait-il. Sans doute n'a-t-il pas cédé non plus sur sa promotion du « réformisme progressiste », lui l'un des anciens soutiers du courant DSK.

Une fois, il avait mal pris une pique au détour d'un article de Mediapart. Terra Nova y avait été qualifié de « think-tank autoproclamé progressiste ». Il l'avait fait remarquer en levant les yeux au ciel et en haussant les épaules, le sourire en coin.

Il est mort d'un arrêt cardiaque, ce samedi.

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Par ailleurs, Mediapart a publié sous forme de e-book, une longue enquête sur les différents think tanks qui alimentent la vie politique française : c'est à retrouver en cliquant ici

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