Non, les artistes ne sont pas les "garants de la démocratie" mais ses témoins.

"Une opinion de Stéphane Arcas, plasticien, scénographe, auteur, metteur en scène." La version longue de mon billet d'humeur adressé à ceux qui nous gouvernent, en Belgique où je vis, mais aussi en france d'où je viens. Il a déjà été publié en version courte dans La Libre Belgique en accès libre par Louise Vanderkelent et Marie Baudet.

"Quand j'ai ouvert les yeux, le monde avait changé.
Au milieu du mois d'août, je crois qu'il a neigé.
Il n'y avait plus personne aux terrasses des cafés
et tous les magasins étaient fermés.
On aurait dit la guerre ou bien un jour férié
sans repas de famille et sans électricité.
Il n'y avait rien à faire et rien n'a été fait"  
Diabologum, 1996

 

DIABOLOGUM De la neige en été

 

Chers gouvernants,

 

Désolé d’étaler cette référence grunge prophétique des années 90 mais…

 

En ce moment le monde de l’art vit un drame profond au côté du reste de la société.

 

Qu’on soit dans une discipline ou l’autre, qu’on soit créatrice(eur), administrateur(rice) technicien(ne) , programmatrice(eur), public, qu’on travaille dans des institutions prestigieuses, sur des écrans, à distance du public ou dans des petits centres culturels en immersion, etc… je dirais artiste sans distingo hiérarchique pour simplifier. Et je parlerai d’Art plus que de Culture parce que l’Art est vivant alors que la Culture pas forcément et que ce terme a trop de sens différents.

 

Vous avez pu lire, à de nombreuses reprises, les conséquences que cette épidémie a sur notre métier et à quel point nous n’avons pas apprécié la légèreté avec laquelle le gouvernement a répondu à nos appels dans un premier temps.

Je suis d’accord avec la plupart des revendications de mes collègues.

 

Il faut sauver notre secteur, oui… mais je voulais préciser un détail: il faut sauver notre secteur au même titre que les autres, ni plus ni moins.

 

Comme toujours, dans ce genre de circonstances, nous ne sommes pas la priorité et nous voici tous (soutenus par la presse qui nous donne la parole dans de nombreuses tribunes) en train d’essayer de convaincre la classe politique de la nécessité de notre survie.

Cette sempiternelle joute verbale

Pour tout vous dire, souvent, nous usons d’une stratégie réthorique en répliquant avec des arguments ad-hominem à ceux qui nous sont opposés, notamment le fait de ne pas répondre aux urgences du moment et de ne pas être rentables.

 

"Retour à Reims, sur fond rouge", où Stéphane Arcas adaptait à la scène le récit de Didier Eribon (Varia, 2017). © Estelle Rullier

 

 

Le monde de l’Art, aliéné par la pression sociale, s’autocensure et se sent obligé de justifier, tel la cigale de la fable, l’importance de son existence sur terre.

"On est là pour vous faire rêver, rire, penser, pleurer etc… les enfants, les jeunes, les personnes âgées, les riches, les pauvres etc… 1 euro investi dans la culture en amène 4 dans les caisses etc… quelle influence sur l’immobilier a l’installation dans des quartiers la présence d’artistes et de lieux culturels… Nous représentons 5% du PIB etc…

 

Mais dans cette sempiternelle joute verbale qui nous oppose aux restrictions budgétaires, une phrase, une idée, qui revient sans cesse dans les médias, dans la parole des politiques et des artistes eux-mêmes, m’horripile. 

 

Un argument romantique récurrent qui est asséné à tout va : sophisme devenu évidence: « nous sommes les garants de la démocratie »

 

Tous les artistes ne sont pas les garants de la démocratie

NON!

 

je ne suis pas, et je ne crois pas que tous les artistes soient « garants de la démocratie ».

Nous ne sommes pas tous les mêmes, nous ne pensons pas tous la même chose. Nous vivons en démocratie mais nous ne garantissons pas la démocratie.

Et, pour preuve il y a des artistes dans les dictatures aussi. L’histoire nous l’a tristement démontré.

 

Au delà du chipotage sur les mots, je m’insurge car cette idée mignonne, cette expression poignante, « garants de la démocratie » je la trouve un peu trop facile. En effet, elle vous est bien pratique pour manier la langue de bois dans les moments pénibles.

 

Et, elle n’est pas liée qu’à la crise du Covid. Suite à des attentats comme ceux de Bruxelles, du Bataclan ou de Charlie Hebdo, les politiques de tous bord claironnaient déjà à l’unisson qu’il fallait défendre la Culture et l’éducation parce qu’elles sont « synonymes de démocratie ». Argument d’une dramaturgie de crise qui enrobe le discours d’une emphase lyrique et détourne à merveille l’attention de l’électeur de la responsabilité profonde du politique.

Ensuite, hop, on oublie cet engouement éphémère dès le conclave budgétaire qui suit.

Par conséquent, notre secteur dès qu’une mesure d’austérité le frappe utilise à son tour cette  idée pour « justifier » son importance: nous sommes « garants de la démocratie ».

 

Oui, la majorité des artistes vont dans le sens de la démocratie…J’aimerais bien que nous la garantissions, mais bordel, ce n’est pas ce qui nous définit, de la « garantir » la démocratie.

Nous, nous sommes fondamentalement là pour créer.

 

Pourquoi devrions-nous justifier l’utilité de nos métiers?

Par contre, oui, on pourrait dire que c’est notre liberté et notre indépendance qui témoigne de la démocratie. Mais ça, ces conditions de créations démocratiques, c’est à vous de les garantir et ce, en arrêtant de nous affamer.

En nous contraignant, comme vous avez contraint l'éducation, la santé et la justice etc… (Mais pas l’armée) vous étranglez la démocratie car vous limitez notre liberté et notre indépendance.

 

 

Alors, je vous demande à vous, nos dirigeants, pourquoi, nous artistes, spécifiquement, nous devrions justifier l’utilité de nos métiers?

 

Ils ont toujours existé.

Comme le votre, mesdames, messieurs les gouvernants.

En douter est, ni plus, ni moins, absurde que de s’interroger sur la nécessité de  la justice, de l’agriculture, des transports… enfin vous comprenez… n’importe quel secteur (à part l’Armée et la Finance, peut-être).

Nous n'avons pas à nous justifier

Notre activité est remise en question généralement à cause de sa nécessité qui n’est pas « première » comme l’Agriculture, l’Industrie et la Santé.

 

Mais bon, nous ne sommes pas plus virtuels que vous, les gouvernants parce que si on y réfléchit votre action n’est pas plus concrète physiquement, matériellement que celle de l’art, de la justice ou de l’enseignement.

On pourrait bêtement utiliser des stéréotypes boulangistes et dire que « ce pays tourne presque mieux quand il n’a pas de gouvernement » et vous demander de justifier votre utilité et de l’urgence qu’il y a à vous maintenir en fonction.

Et l’Armée, oui,  encore une fois, a-t-on besoin d’autant de bombes? Personnellement je n’en utilise pas au quotidien.

Peut-être devrais-je ?

 

La vie d'artiste, ses questions, ses avancées, ses doutes, figurait au centre de "Bleu Bleu", spectacle conçu, écrit et scénographié par Stéphane Arcas (Théâtre Océan Nord, 2015). © Michel Boermans

 

Quand à cause de vos politiques d’austérité vous avez négligé de prévenir les pandémies et qu’on s’est retrouvé dans cette situation où il ne restait plus qu’à enfermer les gens… Pour qu’il ne pètent pas les câbles, bloqués dans leurs petits appartements pendant des semaines, sur quel capital vous vous êtes reposés?

Sur L’Art: cet anxiolytique qui a bercé les confinés, à travers les jeux vidéos, les livres, les films, bref musique, textes et images. ça vous a bien arrangé ce travail exutoire de mâtons bénévoles dans lequel vous nous avez placés. Parce que sans ça, les gens n’auraient peut-être pas obéi docilement à vos consignes floues. Et nous leur avons permis quelques instant d’oublier cette situation dans laquelle vous nous avez plongés.

Et ce précieux bien produit par nous, il est pillé sans vergogne par les réseaux sociaux (qui, eux ont gagné des milliards) et redistribué sans vraiment nous payer à tous ces prisonniers d’un nouvel ordre.

Dans ces moments-là, on palie plus à l’ingérence qu’on ne garantit la démocratie.

C’est davantage, dans le sens du panem et circences (du pain et des jeux) qu’on vous intéresse.

 

Alors, oui, voilà je pense que nous, artistes, n’avons pas à nous justifier.

Bons ou mauvais, de droite ou de gauche, nous avons toujours existé.

Mais ce n’est pas une obligation d’être «garant de la démocratie» pour un artiste. Sinon ce ne serait pas démocratique justement. D’autant plus qu’on n’est pas formés pour ça.

Sinon on prêterait sans doute serment.

Il se peut qu’à des moments notre travail coïncide avec le social, le politique, l’éducation, tout comme il coïncide malheureusement avec le militaire dans certains pays.

 

Faire de nous des « garants de la démocratie », c’est pratique, ça fait de nous des héros et les héros, ils se débrouillent tous seuls on s’inquiète pas pour eux.

Les soignant(e)s aussi en ce moment ce sont des héros et du coup on dit plus qu’ils ont besoin de matériel. Les caissier(e)s… des héros, les routiers, des héros etc…

 

Allez! Dîtes on n’est pas dupes, dire qu’on est des héros et nous laisser en plan, c’est une manière trop simple de dépolitiser le débat.

 

Arrêtez de nous faire passer pour des héros, des saints ou des martyrs.

Ce n’est pas notre métier de «garantir la démocratie ».

 

C’est le tien.

C'est ton travail

A toi, chère classe gouvernante.

 

Toi, chère classe dirigeante, qui as prêté serment.

 

Toi, chère classe gouvernante, qui as délaissé la santé, ce dont en paye les conséquences, penses-y quand tu fais ton budget après la pandémie.

 

Chère classe gouvernante, tu as délaissé l’éducation, on en a payé et on en paye les conséquences, penses-y quand tu fais ton budget après les attentats.

 

Chère classe gouvernante, tu as délaissé l’Art, l’agriculture, l’éducation, la justice etc… et on en paye et on payera les conséquences, penses-y quand tu fais ton budget avant la Mort.

 

Le garant de la démocratie en premier lieu c’est et, ça doit-être, toi.

 

Donc je ne veux pas me placer en quémandeur et te demander de nous aider.

Je veux que tu nous aides. Que tu nous aides tous.

Parce que c’est ton travail.

Je ne te ferai pas l’affront de te dire où trouver les moyens de le faire.
Ce qu’il faut c’est du courage et je pense que tu en as.

C’est en lien avec la raison fondamentale qui t’as fait choisir ce travail.

Je ne te demande pas de justifier le choix de ce travail mais juste d’agir.

Parce que nous t’en accordons les moyens financiers depuis longtemps.

 

Nous, artistes, soignants, artisans, enseignants, ouvriers, journalistes, paysans, manutentionnaires, commerçants, informaticiens…

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