Les étudiants sont des salauds!

Je suis prof dans une université de province, alors je l'entends dire : « les étudiants sont des salauds ». C'est indécent de vivre quand d'autres meurent, ça c'est sûr. Mon fils a eu un peu de fièvre, alors on a fait un test.

Les étudiants sont des salauds. Ils osent se regrouper, même en dehors des cours, là où ce n'est même pas interdit. Ils contournent les non-interdits ! Tout ça pour... pour quoi, hein ? pour travailler en groupe ? ouais... pour s'amuser oui ! rigoler ! je suis sûr que certains d'entre eux se tapent dans le dos et partagent leur dernière bière dans le même verre, en fin de soirée.

Ils osent profiter de ces dernières années d'insouciance, disons de moindre souciance, restons modestes, peut-être parmi les plus belles de leur vie, va savoir. Ils osent vivre, alors que d'autres meurent.

C'est indécent de vivre quand d'autres meurent, ça c'est sûr.

Je suis certain d'ailleurs que ce sont les mêmes qui ont fait le tour des plages cet été ou qui se sont agglutinés dans les restaurants chics des centres villes. Ils étaient déguisés en vieux. Ils étaient déguisés en riches. Et, il y en a un ou deux, je suis sûr qu'ils se testent tous les deux jours, pour le plaisir de se mettre un truc dans le blaire. Des salauds et des pervers.

On leur a fermé, leur université, tiens, bien fait !

Moi, si j'avais eu 20 ans, c'est sûr je serai resté dans ma chambre, bien sérieusement, en pensant à ma mamie qui pourrait être malade à cause de moi. J'aurais été sage, si j'avais eu 20 ans.

« Pour tout bagage on a vingt ans

On a l'expérience des parents

On se fout du tiers comme du quart

On prend l' bonheur toujours en retard »

Mon fils a eu un peu de fièvre, alors on a fait un test.

On est allé voir le médecin le 22 septembre, sûrement pas le Covid, et les délais c'est une semaine à dix jours, mais il a prescrit le test quand même.

Le 23 une infirmière est venue à domicile, on a laissé une adresse mail, pour les résultats.

Le 26 j'ai reçu un courrier, tiens les résultats, chouette, moins long que prévu.

C'était pas le résultat, c'était une procédure pour obtenir les résultats en ligne.

Je tente, mais il fallait, semble-t-il renvoyer d'abord la fiche par courrier postal pour pouvoir se connecter ensuite. Bon, je tente quand même. Non.

Le 27, j'appelle, date de naissance, nom, prénom, j'ai reçu une lettre pour les résultats en ligne, faut que je la renvoie par la poste, c'est ça ? on peut pas faire autrement ? ha, ça sert à rien ? d'accord. On recevra les résultats via le mail qu'on a donné à l'infirmière, d'accord merci, c'est plus simple.

Le 29, rien, je rappelle, pour les résultats, date de naissance, nom, prénom, ils sont arrivés, chouette ! vous ne pouvez rien communiquer par téléphone ? ha, dommage, ça aurait été pratique... On a reçu un mail, ha ? bon, on vérifie, oui les spams, tout ça.

Le 30, je rappelle, pour le test, voilà, oui, date de naissance, nom, prénom, on a rien reçu, vous ne pouvez rien me dire par téléphone, toujours pas, un autre mail donc, d'accord, oui, les spams, tout ça. Rien. Bon, si c'était positif on le saurait, me dis-je, n'est-ce pas ? Et puis il n'a plus rien, mon fils.

Quand même, le 3 octobre je rappelle, à propos du test, oui, date de naissance, nom, prénom, vous ne pouvez rien me dire par téléphone, d'accord, mais les mails... il faut venir le chercher ? vraiment, j'habite à 30 kilomètres... ha, vous allez l'envoyer à la pharmacie à côté de chez moi, oui 3 kilomètres, ça va, oui, c'est pas loin, c'est celle-ci, oui, bon, je vais y aller. Mais je dois les appeler avant d'abord ? pour leur demander leur autorisation ? ha, bon, et leur numéro de fax. De fax ? vraiment ?

Bon. J'appelle la pharmacie, vous n'avez pas de fax, ben je m'en doutais un peu, je note votre mail, oui, même si le mail...

Bon, je rappelle le labo, oui, date de naissance, nom, prénom, ils sont d'accord ? ben non, enfin oui, mais il n'ont pas de fax, ils proposent leur mail, mais... non ? pas le mail avec la pharmacie ? de toutes façons le mail... oui venir, c'est ça, on en a déjà parlé.

Alors je hausse un peu le ton, forcément. Pourquoi je m'en prends à vous ? Vous m'avez proposé des solutions, le mail, me déplacer, c'est vrai ça...

Je ne m'en prends pas à vous, j'ai pas beaucoup haussé le ton, mais est-ce que ce n'est pas un peu absurde tout ça ? On a pas autre chose à faire ?

On nous rabâche que c'est sérieux quand même, on a fermé mon université quand même, alors, est-ce qu'on ne devrait pas faire un effort pour être un peu sérieux ? d'autant que je suppose que le résultat est négatif, non ? oui je vous redonne mon mail. Voilà. Mais j'espère que vous me l'auriez dit si c'était positif, non ? Ce serait grave de ne pas me dire si c'était positif dans la situation actuelle, n'est-ce pas ? Plus grave que de ne pas respecter votre procédure, n'est-ce pas ? blanc... C'est négatif.

Voilà. Bon, finalement vous me l'avez dit par téléphone. Mais je n'aurai pas de traces, ben non, en effet, à cause des mails, du fax, des kilomètres.

Je ne sais pas si j'ai besoin d'une trace.

En tous cas, les étudiants sont des salauds.

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