Acceptez la paix

J'étais abonné à Charlie Hebdo, depuis une dizaine d'années. En fait je venais de résilier mon abonnement. Je regrette. J'étais un peu lassé, je le lisais de moins en moins. J'ai toujours été plus intéressé par les articles que les caricatures. Oncle Bernard va manquer. Mais je commençais presque toujours par "La vie secrète des jeunes" de Riad Sattouf et je m'attardais sur les superbes absurdités de Kamagurka. Les caricatures n'ont donc jamais eu ma préférence, mais j'en découpais certaines qui remplaçaient avantageusement le papier peint que je n'ai jamais pris le temps de poser dans mes toilettes. J'ai préféré pour ma part la période Vals, le journal était plus contradictoire, moins cohérent dans sa ligne éditoriale. Vals a été contesté, je ne sais pas, mais je préférais ce journal. J'ai failli me désabonner une première fois il y quatre ans, et le siège de Charlie a été incendié. D'obédience anticléricale moi-même, j'ai voulu soutenir leur combat, celui de Charb. Je pensais qu'on devait pouvoir être insultant à l'égard de la religion. Anticlérical donc, anti-religion même, au sens où je pense que les religions font le monde et les hommes moins bons. Mais modéré. Un "tiède", comme dit Emmanuel Carrère dans Le Royaume, de ces tièdes qui sont vomis par le dieu de l'apocalypse, et sûrement les autres. Je suis trop sûr d'avoir raison, ça me met le doute. Et puis je tiens à vivre dans un monde où je peux penser ce que je veux et dire ce que je pense, et je n'ai pas trouvé comment ne pas concilier cela avec une certaine forme de relativisme. On peut parler donc. J'apprécie de discuter de ce sujet avec des croyants modérés. On s'en sort pas mal.

Charlie n'était pas modéré. Il pouvait être insultant. J'essayais de penser à ranger certains exemplaires lors de la visite de certains amis.

Je ne suis pas Charlie. Je n'aurais pas mené le combat comme l'a fait Charb, par manque de foi et par manque de courage. Ma vie me sert à autre chose. Je ne lui aurais pas demandé de le faire, comme je n'enverrais pas d'autres hommes se battre pour mes idées. Ou alors de mort lente comme disait le poète. Mais il le faisait, et je trouvais ça bien. Ross Douthat explique de façon limpide dans le New York Times pourquoi les publications blasphématoires de Charlie sont devenues essentielles dès lors qu'il s'est trouvé des ennemis prêts à tuer pour les empêcher de paraître (http://www.courrierinternational.com/article/2015/02/07/vu-des-etats-unis-pourquoi-nous-avons-besoin-du-blaspheme). C'est exactement ce que j'ai pensé alors, j'ai conservé mon abonnement. Presque jusqu'au bout.

"Le divorce de Patrick" est certainement le spectacle qui m'a le plus fait rire. Oui, avec Dieudonné. J'avais acheté des places pour ma maman, elles ont été annulées, je l'ai regretté. Je n'ai pas été choqué par son sketch télévisuel, le sketch. Mais je n'ai pas suivi Dieudonné dans son combat, parce qu'il s'est choisi des alliés avec qui je n'avais pas envie de partager une soirée. Parce qu'il a, en dehors de ses spectacles, multiplié des combats et des prises de position, avec lesquels je suis en profond désaccord, dont une ou deux m'ont choqué, finalement. J'ai néanmoins regardé en vidéo tous ses spectacles depuis "Dieudonné tout seul" jusque "Foxtrot" ou "Le Mur", j'ai arrêté au milieu de l'un des deux. Une bonne dizaine donc, plus ou moins enchaînés sur un ou deux mois. J'ai ris parfois, pas mal au début. Moins qu'au "divorce", mais la vidéo n'est pas la scène, et puis le contexte déjà. J'ai ressenti que sa focalisation sur les juifs prenait une ampleur telle qu'elle effaçait tout le reste, que cela tournait à l'obsession, voire à la paranoïa. J'ai arrêté.

Je pense que Dieudonné est devenu antisémitique. C'est à dire qu'il pense que le monde serait meilleur sans juifs, que le fait que quelqu'un est juif est problématique a priori.

Je ne suis pas Dieudonné. Je ne pense pas que le judaïsme pose un problème plus particulier que les autres religions, je ne pense pas qu'il y ait un lobby juif qui dirige le monde et qu'il faille le combattre.

Je crois à la seconde guerre mondiale, je crois qu'il y a eu des nazis, je crois qu'il y a eu des chambres à gaz, que l'extermination de millions d'hommes, essentiellement des juifs, a été organisée par d'autres hommes, avec la complicité d'autres hommes. Je pense que c'est un des événement les pires de l'histoire de l'humanité. Je pense que ce n'est pas le seul de ces événements, que les guerres de religions, l'esclavage ou la colonisation, pour parler de choses dans laquelle notre pays a été directement impliqué, sont de ces événements. Je pense qu'il y a eu d'autres de ces événements ailleurs, qui nous touchent moins parce qu'ils se sont tenus plus éloignés de notre géographie ou de notre histoire. Je pense que vouloir poser une hiérarchie est absurde. Je pense qu'il y a un tabou sur la religion juive en France lié au traumatisme qu'a laissé la seconde guerre mondiale. Je trouve cela normal, au regard de sa proximité et de son incroyable ampleur. Je pense qu'il faut dépasser ce tabou, désacraliser ce sujet, sans que cela ne conduisent à nier ce qui a été. Je ne ressens aucune responsabilité personnelle quand au massacre des juifs déportés depuis un pays dans lequel je ne vivais pas, aucun devoir particulier ; anticlérical non sélectif, je n'ai ni tolérance ni animosité spécifique pour la religion juive.

Certains discutent du fait que Charlie n'était pas équitable envers toutes les religions, qu'il s'en serait pris plus spécifiquement aux musulmans. C'est sûrement vrai, et aux catholiques aussi, beaucoup. Moins aux juifs, aux protestants ou aux hindous. Est ce qu'il y avait un tabou sur l'antisémitisme à Charlie ? Peut-être. Probablement. Les racines du journal l'expliqueraient assez facilement. Mais j'ai l'impression qu'en France ce sont surtout des musulmans et des catholiques qui se mêlent de la gestion de la cité, qui veulent imbriquer religion et politique. Donc je n'ai jamais regretté que les autres ne soient pas plus pris à partie.

Dieudonné a-t-il un combat du même ordre contre le tabou de la Shoah ? À mon sens ce n'est pas du même ordre, non. Mais on peut parler. Sans s'envoyer des procès ou des complots à la face.

Je n'ai pas défilé dimanche 11 janvier. Je ne savais pas exactement pourquoi. Parce que Charlie, ça ne collait pas avec le consensus. Avec ceux qui étaient invectivés chaque semaine et qui seraient là, en première ligne, qu'on entendait penser : "allez, on efface, on pardonne, on s'embrasse". Il ne faut rien effacer, il n'y a rien à pardonner, et dans Charlie, on s'embrasse avec la langue. Pour moi Charlie ce n'est pas l'union nationale, c'est le bordel international. Charlie c'est contre. Charlie disait presque toujours je ne suis pas. Rarement je suis. Sauf pour dire bête et méchant. J'aurais sûrement défilé si les figures politiques qui défilaient avaient porté une pancarte "Je suis bête et méchant". Si on avait pu le placarder aux portes des églises. Si tout le monde s'était roulé des pelles, comme dans un dessin de Wolinski. Défiler pour l'union républicaine ? La nation retrouvée ? Ensemble pour reconstruire ensemble un projet de vie commun ? Pourquoi pas, je suis d'accord. Mais pas avec Charlie en tête de gondole. Charlie, pour moi, c'est la désillusion, l'anarchie, une forme de nihilisme, pas mal d'hédonisme. Le contraire d'un pays qui marche uni. Chacun son job. Et puis il avait quand même trop de types dont les journalistes de Charlie auraient eu du mal à serrer la main. Il y a eu aussi le président de la république française avec une kippa. Il a peut-être enlevé ses chaussures dans une mosquée ou mangé une hostie un peu plus loin, je n'ai pas suivi. En tant que président, je ne sais pas, je ne suis pas posé la question à ce moment là, mais il était Charlie, non ? Alors Charlie avec une kippa ? Charlie brandissant une croix ? Dans une mosquée, peut-être, mais sinon... C'est quoi la suite des aventures ? Charlie au Mali avec un Famas ? Charlie reçoit la légion d'honneur, entonne la marseillaise et les chants de Noël ? Charlie te supprime les allocations familiales si tu ne respectes pas la minute de silence que t'impose l'état français ? Charlie t'envoie en prison si tu dis des conneries, des trucs bêtes et méchants ?

Dieudonné a écrit qu'il se sentait "Charlie Coulibaly". Il a été arrêté par la police, mis en garde à vue, en prison donc. Je crois qu'il risque plusieurs mois d'enfermement. Il est accusé d'apologie du terrorisme, c'est à dire de défendre publiquement le terrorisme. En l'occurrence l'on parle ici de quelques mots, impossibles à interpréter de façon univoque. Personnellement j'avais compris cela comme je suis Charlie, c'est à dire un humoriste pamphlétaire "anti-système" (bien que Dieudonné se voit probablement comme le vrai humoriste et le vrai anti-système en l'espèce) ; et je suis Coulibaly, c'est à dire un paria de votre société, que vous voulez abattre : ce qui me semble coller avec son sentiment de persécution. C'est ma première interprétation. On peut aussi comprendre je soutiens Coulibaly, qui est un terroriste et qui vient de tuer des juifs, donc je fais l'apologie d'un massacre et je souhaite la mort de juifs. Si l'on admet que Dieudonné est antisémitique, on peut penser qu'il a cherché à dire ceci en le cachant derrière cela. Il y a un contexte, des préalables comme la défense de Youssouf Fofana. Il y a peut être de bonnes raisons de condamner Dieudonné. Mais pour avoir dit "Je me sens Charlie Coulibaly" ? Aller en prison pour quelques mots, pas même explicites ?

Notre pays dispose donc d'une loi qui permet de mettre en prison quelqu'un, jusqu'à sept années, pour avoir dit quelque chose. Sept ans ? Juste pour faire peur alors ?

Le 15 janvier 2014, en France, un individu a été condamné à quinze mois de prison ferme pour des mots. Des mots violents, insultants, menaçants. Quinze mois enfermé dans une prison, pour des paroles, pas même des écrits, pas même publiques (http://www.mediapart.fr/journal/france/160115/quinze-mois-de-prison-pour-avoir-glorifie-les-freres-kouachi). On est loin de Radio Mille Collines.

Alors, il ne faut rien faire ? Et s'ils prenaient ta mère comme otage ou ton frère ? L'autre poète répondait à sa façon, il y a presque quarante ans, déjà. Moi, je ne sais pas. Je ne sais pas comment on empêche des gens qui sont prêts à tout sacrifier de tuer d'autres gens. Je ne suis pas sûr que ce soit possible. Devenir plus autoritaire ne permet que de préparer l'avènement d'autres autoritarismes, plus durs. Ceux qui promeuvent cela aujourd'hui se feront déborder, ou changeront de camp. Charlie n'aurait pas signé pour sacrifier sa liberté contre la promesse d'un peu plus de sécurité, comme on dit.

Et ce n'est pas parce qu'on ne sait pas quoi faire qu'il faut faire n'importe quoi.

Ne demandons pas aux religieux de défendre les Charlie, de renoncer à ce qui pour eux est sacré. Ne demandons pas aux Charlie d'être responsables et respectueux. Acceptons que tout le monde ne soit pas Charlie pour que le monde ne soit pas uniforme ; acceptez que tout le monde ne soit pas religieux, pour que le monde ne soit pas Charlie. Laissons s'exprimer les voix discordantes. La démocratie ne consiste pas à vivre dans l'unanimité, mais dans le compromis. L'unanimité, c'est la dictature.

Charlie luttait pour ses idées avec des dessins, des mots, laissez la lutte sur ce terrain, n'y mêlez pas les balles des fusils et les barreaux des prisons.

Gardez vos prisons pour les fusils, et les mots pour les mots.

En attendant Dieudonné a proposé la paix (http://quenelplus.com/a-la-une/communique-dieudonne-propose-la-paix.html).

Acceptez.

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