Ça m'a fait drôle

Je ne savais pas comment me débarrasser de cette petite histoire de pression policière qui m'est arrivée il y a une dizaine de jours. Rien de grave, hein, mais troublant. Une anecdote comme d'autres doivent en vivre, sûrement, même en dehors de cette période. Mais tout même, ça m'a fait drôle.

Et j'ai lu ça aujourd'hui à la fin d'un article de Christophe Masutti sur le Framablog : « on peut se demander si l’autoritarisme libéral ne cherchera pas à passer justement par le droit, la sanction (la punition) pour affirmer son efficacité, c’est-à-dire se concentrer sur les effets au détriment de la cause. ». C'est exactement ce que j'avais ressenti, sans pouvoir le formuler.

Alors, maintenant, je formule.

Ma maman a été bloquée au Sénégal, le confinement étant établi pendant son séjour là bas. On ne savait si et quand elle pourrait rentrer. Elle a finalement été rapatriée le 29 mars et je suis allé la chercher à Roissy. Il me paraissait évident que cela entrait dans le cadre d'un déplacement pour motif familial impérieux, c'était mon premier rapatriement. Mais, par acquis de conscience, c'était aussi ma première attestation de sortie, j'ai fait le 17, histoire d'avoir confirmation. Le répondeur du 17 m'a proposé de me rendre sur le site gendarmerie.interieur.gouv.fr pour poser ma question. Je l'ai fait, super efficace, deux minutes après j'avais échangé avec l'adjudant Jérôme qui me confirmait qu'il s'agissait d'un déplacement impérieux. On est jamais trop prudent, copie d'écran, impression, et je range la feuille précautionneusement avec mon attestation et ma carte d'identité.

Donc, je n'étais pas sorti une seule fois depuis le début du confinement, merci à ma compagne de s'être occupée des courses jusque-là, ma voiture était donc virus-free. Je me suis lavé les mains, j'ai mis des habits propres, j'ai récupéré une paire de gants de maçonnerie, sans trou, je les ai lavés, j'ai trouvé un masque FFP2 neuf dans mes affaires de bricolage, j'ai pris le flacon de gel hydroalcoolique familial, j'ai tout mis dans des sacs séparés, puis dans un grand sac. Que des sacs extraits pour l'occasion d'un placard dont il n'était pas sortis depuis plusieurs mois. Certains plusieurs années. Virus-free. Bref, ma mère est à quelques mois de ses 70 ans, dont acte. Le virus ne passera pas par moi, autres temps, autres mœurs.

J'ai pris ma voiture, il y avait de l'essence, je ne me suis arrêté nulle part avant la place de parking de Roissy. Il n'y avait que deux voitures dans la grande allée. J'ai mis mon masque, je me suis lavé les mains avec le gel et je suis monté au niveau des arrivés. Portes et boutons d'ascenseur manipulés comme des orties. Mains lavées dès ma sortie de l’ascenseur. L'avion était arrivé, des gens commençaient même à sortir au compte-gouttes. J'ai attendu, en observant un peu mes contemporains. Ambiance de SF, mais on a tous vécu ça maintenant, n'est ce pas ? Une poignée de personnes étalés dans l'immense espace, disons 20 ou 30 personnes espacées de 2 mètres minimum, souvent plutôt 5 mètres, la majorité avec des masques. On observait un joli phénomène ondulatoire, quand quelqu'un traversait l'aérogare, tout le monde s'écartait, comme repoussé par un champ magnétique, avant de reprendre sa place.

Je sors un journal (oui, neuf).

Le reste est de mémoire, mais l'on me tint à peu près ce langage.

— Bonjour, monsieur.

— Bonjour.

Deux policiers, jeunes, plein d'armes, un homme une femme, le premier me parle, la seconde observe. Pas de masque, pas de gant, on le verra, pas non plus de lavage de mains entre les interpellations. Le policier se plante à 30 centimètres de moi. La distance réglementaire de mise sous pression, j'imagine.

— Vous travaillez ici ?

— Ha, ben, non.

— Vous faites quoi ?

— Je suis venu chercher ma maman, rapatriée du Sénégal.

— Mais c'est pas possible ! Mais vous êtes tous pareils ! L'autre aussi, là ! Mais regardez tous ces gens ! Vous vous croyez où...

Je me fais engueuler pendant deux ou trois minutes, pas vraiment comme un délinquant, mais vraiment comme un gamin. Au bout d'un moment, je me risque, prudemment, ceux qui me connaissent seront étonnés, mais si, j'interviens prudemment, sans couper la parole, sagement.

— J'avais contacté la gendarmerie, avant, regardez, j'ai un...

— La gendarmerie ? Vous croyez que c'est la gendarmerie qui fait la loi ici ? Vous voyez des gendarmes ? La loi, c'est nous ! Montrez votre papier. Pfff. Vous avez votre attestation. Pfff. Elle peut pas marcher votre mère ? Pfff. Votre carte d'identité...

Je me risque à nouveau, toujours aussi sage (n'attendez pas la chute, je suis resté sage jusqu'au bout, par peur probablement, par étonnement sûrement).

— Il fallait bien qu'elle rentre chez elle, non ?

— Ah ça ! il fallait y penser avant hein. Faut s'organiser !

— Mais...

— Fallait y penser hein ! elle a qu'à prendre un taxi, un VTC, je sais pas moi !

La fin de la discussion n'a pas plus d'intérêt, je ne m'en souviens plus bien, il m'a engueulé encore un peu, je n'ai jamais pu faire valoir le moindre argument. Il a menacé de me mettre une amende, en me disant que je n'aurais qu'à la faire payer par la gendarmerie. J'ai dit oui, que je ferai ça, ça a été ma seule impertinence. Puis, finalement il m'a juste dit de quitter l'aérogare, d'aller attendre ma mère à une station service située à 5 km de là, elle n'avait qu'à s'y faire conduire par un VTC, de sortir de sa juridiction. Comme dans les films américains, il y a donc des juridictions, vous passez la frontière d'un état, et ce que vous avez fait, ça ne compte plus.

Avec du recul j'aurais vraiment préféré avoir l'amende. Cette histoire en valait bien le prix. J'en aurais fait un trophée. Et puis, c'est pire n'est ce pas, de se faire engueuler sans pouvoir rien dire, et en plus pour rien ?

J'aurais bien aimé lui dire que les taxis et les VTC, ils brassent du monde toute la journée dans leur voiture, que la majorité n'avait pas de masque, que je pensais être la solution la moins risquée pour ma mère. Que j'avais appelé le 17 avant, pour demander. Que la faire venir en taxi jusqu'à cette fameuse station service puis l'emmener en voiture, c'était une augmentation nette du nombre de contacts, donc que ça n'était que pire du point de vue de la propagation du virus. J'aurais aimé lui dire que je ne m'étais approché de personne, que j'avais un masque, que je ne touchais à rien. Que c'était ma première sortie depuis le début du confinement, que je n'abusais pas. J'aurais aimé lui dire que les seuls qui s'approchaient les uns des autres, c'étaient eux. Que les seuls qui touchaient les affaires des autres, attestation, carte d'identité, sans se laver les mains entre deux vérifications, c'était eux. Qu'avant qu'ils n'arrivent la situation étaient bien plus sûre qu'elle ne l'était après. Que c'est toujours dommage quand on a l'impression qu'une situation de vie est moins sure avec que sans la police. Que ça laisse des traces.

Finalement, j'ai juste dit :

— Ça fait drôle vous savez.

Ils ne m'écoutaient déjà plus, cherchant leur prochaine cible.

Alors oui, Christophe, on peut se demander si l’autoritarisme libéral ne cherche pas la punition pour affirmer son efficacité, c’est-à-dire se concentrer sur les effets au détriment de la cause. C'est exactement ce que j'ai pensé, sans pouvoir, alors le formuler.

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