Comment le ministère des armées esquive le sujet des violences sexuelles en conflit armé

L’opération Sangaris en Centrafrique s'est soldée par plusieurs plaintes pour viols et agressions sexuelles visant des militaires français. Les initiateurs de Zéro Impunity (enquêtes, pétitions, livre, etc.) ont été reçus au ministère des armées. Pour une discussion qui a tourné en rond. Les explications de Stéphane Hueber-Blies, Nicolas Blies et Muriel Salmona.

Et puis ça a commencé comme ça. Nous, on a rien dit. Enfin un peu quand même. On avait réussi à mobiliser 250 000 citoyens autour d’un projet de plan de formation dans les écoles militaires françaises sur la question des violences sexuelles. Cette mobilisation fait suite à une enquête que nous avions diligenté avec les journalistes Leila Miñano et Justine Brabant, Les exactions impunies de l’opération Sangaris en Centrafrique dont vous pouvez lire ou relire le contenu ici.

Avec Justine et Leila nous y dénoncions l’opération Sangaris qui après avoir quitté la Centrafrique, fin octobre 2016, laissait derrière elle plusieurs plaintes pour viols et agressions sexuelles, y compris sur des mineur(e)s. Elle laissait également un enfant possiblement né de l’une de ces violences.

Quelques mois plus tard nous devions apprendre avec surprise et effarement (était-ce vraiment une surprise ?), en mars 2017, que le Parquet de Paris demandait un non-lieu mettant ainsi fin aux espoirs de nombreuses victimes centrafricaines. Aucun militaire mis en examen malgré les allégations et preuves que nous apportions. A Justine et Leila de dire : « Pourtant la justice ne dit pas que les soldats français n’ont pas violé. Dans une pirouette sémantique sans conséquence juridique, le parquet assure qu’à l’issue de l’enquête il ne « peut être affirmé qu’aucun abus sexuel n’a été commis sur ces mineurs ». Les magistrats ne disent pas que les enfants concernés n’ont pas été violé, mais ils estiment que la « variation des témoignages » ne permet pas de mettre en cause les soldats français. Les deux ans et demi d’enquête menée en France, à Genève et à Bangui n’ont pas été concluants, estime la vice-procureure de Paris. »

Le coup fut dur à encaisser. Les visages de Noella, Solange ou Léana nous revenaient en mémoire comme des trahisons. Rien ne leur serait épargné et nous souffrions de le découvrir avec autant de cynisme.

Ca a donc commencé comme ça. Nous on a rien dit. Enfin un peu quand même. Nous attendions dans la salle d’attente qui jouxtait le bureau de Sylvain Mattiucci, conseiller social de la Secrétaire d’Etat auprès de la Ministre aux Armées, rue Saint-Dominique à Paris. Le Ministère des Armées a répondu positivement a une demande d’entretien suite à la prise de contact que nous avions opérée avec le Cabinet du Président de la République, Monsieur Emmanuel Macron. Cette acception fait bien entendu suite à notre vidéo virale lui demandant d’entendre et d’écouter les 250 000 citoyens qui ont décidé avec nous de se mobiliser:

© zeroimpunity

Il était 18h15, nous étions le 7 octobre 2017. Dix mois donc après la publication de notre enquête. Dix mois après la mobilisation de 250 000 citoyens.

Nous avons décidé de nous y rendre accompagnés de Muriel Salmona, psychiatre et fondatrice en 2009 de l'association Mémoire traumatique et victimologie. Muriel s’attache à mettre en évidence le lien entre les violences subies et l’impact considérable sur la santé mentale et physique des victimes à long terme, ainsi que la genèse de certains symptômes psychiques ou psychiatriques. Pour se faire elle fait appel à la notion d’état de stress post-traumatique, de dissociation et de mémoire traumatique dont la méconnaissance nuit gravement à la protection et la reconnaissance des victimes et c’est précisément ces notions que nous envisagions de distiller dans le corpus de formations déjà existant au sein du Ministère des Armées.

C’est donc Sylvain Mattiucci lui-même qui est venu nous chercher. L’homme est affable et souriant.

Il s’adresse à nous en tendant la main. « Nicolas Blies, je présume ? ». Nicolas lui répond. « Oui ». Stéphane poursuit. « Moi c’est Stéphane Hueber-Blies » « Blies également ?» « Oui nous sommes frères » Etonnament cela le surprend et le fait sourire.

Il fila ensuite souplement à travers le long couloir qui amenait à son bureau et nous tentions de le suivre ; la vitesse de ses mouvements amorcés avec beaucoup de naturel nous laissant présager une discussion âpre. Il arborait néanmoins toujours une figure souriante et avenante.

Une première surprise nous attendait dans le bureau, puisque c’est assis et en grande discussion que nous découvrions la présence d’un Colonel de l’Armée de l’Air accompagné d’Erick Dal, contrôleur général des armées en mission extraordinaire et surtout chef de la Cellule Thémis.

Si le Parquet de Paris a usé sans hésitation de pirouettes pour éviter des mises en examen qu’il considérât faussement comme inopportunes, le Ministère des Armées sait également les manier à bon escient et avec beaucoup de dextérité. La fraicheur avec laquelle nous avons mis les pieds en ces lieux ne fera que se heurter sans fin à l’aisance politique dont on fait preuve les trois personnes représentants Madame la Ministre des Armées Florence Parly.

La principale pirouette, assumée sans aucune gêne, fut d’utiliser comme justification la Cellule Thémis. Pour la petite histoire, la cellule Thémis fut mise en place suite à l’enquête et à la sortie d’un autre livre de notre journaliste Leila Miñano (co-écrit avec Julia Pascual) La guerre invisible. Dans son ouvrage Leila dévoile le traitement réservé aux soldates et l’ostracisme dont elles sont victimes quand elles osent affronter l’omerta.

La Cellule Thémis est « chargée de recueillir le récit et de traiter les cas de harcèlement, discriminations et violences d’ordre sexuel, ou à connotation sexiste, ou liés à l’orientation sexuelle des personnes et de veiller à ce que les cas avérés soient sanctionnés de façon adaptée » (fascicule accompagnant le Vade-mecum des bonnes pratiques et obligations dans le cadre de la lutte contre le harcèlement sexuel au sein du Ministère de la Défense). Tout agent du Ministère de la Défense peut saisir la Cellule Thémis. Que cet agent soit victime ou témoin, membre du personnel de toute catégorie, gendarme ou personne civile, stagiaires, etc.

Sans rentrer dans les détails, il faut toutefois préciser à quel point la Cellule Thémis ne répond pas à notre problématique, à savoir les exactions commises par nos soldats français sur les personnes civiles en territoire étranger, tel que la Centrafrique.

Cela allait et venait par arguments saccadés, déconnectés du sujet principal. Parfois ils discutaient seuls, entre eux, dans une sorte de monologue à trois voix sur les bienfaits de la Cellule Thémis.

Lorsque nous tentions de leur faire remarquer que leur discours était, à certains égards confus, et que Thémis ne répondait pas à notre problématique, ils faisaient mine d’être surpris et, par une pirouette, se remettaient à discourir de celle-ci. Nous essayions de les écouter, de comprendre mais souvent nous nous déconnections. Cela sans mauvaise volonté. C’est d’ailleurs avec beaucoup de bienveillance que nous les regardions gesticuler - presque trimardeur - tant le sujet était complexe.

Cela allait et venait durant 1h48. Il n’est jamais évident et simple de battre l’air sans débattre vraiment.

Si nous pouvions un temps les imaginer ailleurs, dans le même exercice, ils nous apparaitraient tels des danseurs à l’activité en apparence chaotique mais pourtant parfaitement maîtrisée. Ils seraient devant nous, trimants, pirouette assise, debout, horizontale, combinée, dans des mouvements en répétition … Et ils tourneraient sur place, sur eux-mêmes, tourneraient, tourneraient … jusqu’à ne plus s’arrêter. A donner le vertige, la nausée. Le monde du sensible leur semblant incohérent et inopérant. Même en évoquant Thémis, leurs arguments et leurs justifications n’embrassaient que la sphère du légal et du concret, jamais celui du sensible, de l’émotion et encore moins celui du psycho-traumatisme. Nous en sommes très loin et pourtant la problématique est si importante.

Nous avons mal de ne pas être écoutés, nous avons mal de nous égosiller dans le vide et l’indifférence. Plus mal encore car 250 000 personnes s’égosillent avec nous.

D’où nous nous trouvions, là-haut, tous les trois, nous pouvions bien leur crier tout notre amour et notre volonté de changement, nous pouvions cracher ce que nous voulions, nous n’étions pas entendus. Nous criions « Au secours, au secours ! » Ils nous répondaient « Nous faisons bien, regardez la Cellule Thémis! »

Graduellement, pendant que durait cet exercice, nous sentions tous les trois que l’espoir que nous avions en arrivant se briserait rapidement sous les coups de boutoirs d’un argumentaire bien travaillé…

Le moment passé fut néanmoins agréable car il est malgré tout une porte ouverte. En tous les cas, c’est ainsi que nous souhaitons l’appréhender afin de conserver l’espoir qui nous habite depuis le début. Nul doute que le Ministère des Armées saura revenir vers nous avec des intentions plus claires et une écoute enfin partagée.

Nous ne ne voudrions guère d’autres armes que notre seule bienveillance et notre engagement sans faille. Nous ne sommes pas des politiques, nous n’avons rien à offrir d’autre que notre volonté de changer un peu les choses. Nous avons essayé et jamais nous ne dirons que ce n’est pas la peine.

Stéphane Hueber-Blies
Nicolas Blies
et Muriel Salmona

Sur l'opération Zero Impunity, lire ici

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