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Billet de blog 19 mars 2020

Ce que le coronavirus me dit / Ép. 1 / Partager les affects

Réflexions au temps du coronavirus et du confinement

Stéphane Léger
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J’habite une commune de trois mille âmes depuis bientôt deux ans. Les mesures exceptionnelles prises pour limiter la pandémie du COVID-19 y sont relativement visibles dans leurs résultats phénoménologiques, mais pas à la mesure de ce que je peux facilement imaginer dans les grandes agglomérations, ayant vécu vingt ans à Paris. La fermeture des commerces dits « non essentiels » et le flux limité des personnes ne révolutionnent pas une atmosphère habituellement calme : la commune, très peu étendue, se concentre essentiellement dans le bourg qui ressemble à un gros un village, avec une unique rue commerçante. Si matériellement la visibilité du phénomène ne me saute pas aux yeux, et bien que je régule énormément mon accès aux informations essentielles afin de me préserver des effets anxiogènes et fictionnels de l’info en continue, mon esprit et ma sensibilité sont occupés par l’étrangeté de la situation qui se diffuse comme un phénomène fantôme. Comme si l’atmosphère était chargée d’une donnée inconnue jusqu’alors. Toutefois, je constate que ce n’est pas tant au niveau structurel que la situation se révèle la plus prégnante, mais à un niveau individuel.

La revue de presse internationale de Camille Magnard sur France Culture, ce lundi matin, pose la question suivante : « La pandémie pousse les gouvernements du monde entier à accélérer la mise en place de mesures de confinement et de "distanciation sociale"... quitte à ériger la défiance de l'autre et l'égoïsme comme modèle de survie ? » L’interrogation rejoint une ritournelle qui occupe mon esprit depuis quelques jours, suite à des réactions ponctuelles dont j’ai été témoin. Réactions qui, avant même les mesures de confinement, me semblent aller dans le sens de cette proposition de « modèle de survie ». Guidé par la défiance et l’égoïsme ? Sans doute. Mais ce n’est pas tant le fait de juger la nature exacte, psychologique et morale, que j’aimerais sonder à propos des comportements que j’ai vécus, plutôt leur fonctionnement, et ce qu’ils peuvent dire de la violence de phénomènes répétitifs délétères et excluants qui, dans une situation dite « normale », semblent se travestirent pour mieux se manifester ensuite dans celle dite « exceptionnelle » que nous vivons actuellement, comme une évidence dont la pudeur habituelle se désintègre en quelques fractions de secondes.

Dans les premières semaines qui ont suivi l’annonce de la pandémie, chacun adoptait un comportement différent quant à la manière de se saluer, ce qui produisait une forme de chaos assez cocasse, il faut bien l’admettre. Les premières consignes préconisaient, entre autres, de ne pas s’embrasser ni se serrer la main. Je sentais bien que celles et ceux qui avaient décidé de les suivre à la lettre n’avaient pas encore bien incorporé leur choix — il est fabuleux de constater combien le corps persiste dans certaines habitudes et peut résister à toute forme de contrôle. À plusieurs reprises, alors que je tendais ma main ou ma joue, j’ai essuyé des refus catégoriques, mais après que les personnes eussent commencé à tendre elles aussi leur main ou leur joue, se rétractant au dernier moment en grimaçant de dégoûts et en ponctuant un mouvement de recul d’un « Ah non ! » ou « Certainement pas ! ». Comme si j’étais potentiellement la personnification de leurs propres angoissent non résolues et de leur comportement contradictoire face à la situation. Le dégoût me ramenant trente ans en arrière, dans les pires moments de la pandémie du VIH.
Comme si. Force est de constater que j’avais suffisamment de recul pour ne pas considérer ces attitudes comme m’étant adressées personnellement. La performativité est toujours un piège de la personnification. Toutefois, la violence à laquelle me ramenait les expressions de dégoût et de rejet me confrontait à un déjà-vécu que je n’avais pas envie de vivre à nouveaux. Comme un spectre persistant de l’abjection qui s’éveillait sous une nouvelle forme.

Quelques jours plus tard, buvant un café en terrasse, je croise Gwenn et Camille*. Camille évoquait à Gwenn le dilemme qui l’occupait, à savoir partir comme prévu en vacances ou non dans quelques îles non loin des côtes africaines. L’idée de ne pas pouvoir le faire semblait prendre le dessus sur tout autre considération, à savoir sa propre contamination et celle des autres. J’entrais un moment dans la discussion, donnant pour exemple la décision qu’avait prise le compagnon japonais d’une amie : ne pas faire le voyage vers la France pour la rejoindre comme il l’avait prévu. Nous voilà parti sur la difficulté des comportements à adopter, avec un manque d’informations précises et de recul vis-à-vis d’une situation nouvelle et exceptionnelle. Je relate mon épisode sur le choix des formes de salutations, en précisant que je comprenais les comportements hésitants, les incohérences, les choix de chacun, mais que j’avais beaucoup de mal avec « le manque d’élégance », que cela m’avait quand même affecté, car pendant un instant j’ai cru revenir à ce que nous avions vécu lors des premières années de la pandémie du VIH. Je pensais que nous avions appris à adapter nos conduites sociales dans ce genre de situation sanitaire depuis cette période : ne pas considérer l’autre comme un objet de répulsion. Les deux connaissances en questions m’ont alors regardé en me disant de concert qu’elles comprenaient cette réaction affective et le lien que je faisais avec le VIH, mais que cela « me » concernait, pas forcément les autres. Cela « ME » concernait.
Me voilà donc devant un nouveau constat : pour certaines personnes encore, en 2020, le VIH ne concerne que les mâles ayant des relations homosexuelles. Cette réaction qui prenait la forme de l’empathie m’a encore plus affecté, car je faisais face à ma crédulité autant qu’à l’exclusion. Le vécu affectif que je rapportais ne pouvait pas être partagé stricto sensu. Il était hiérarchisé. Pire, comme si je m’excluais par moi-même en ayant considéré la pandémie du VIH comme un évènement collectif sans distinction au niveau affectif. J’étais marqué par deux fois du sceau de l’exclusion : en parlant du VIH comme vécu affectif, c’était comme mettre en avant ma préférence sexuelle, et la mettre en avant c’était comme être responsable d’une distinction et d’un écart que l’on me soulignait alors. Et comme si j’étais moi-même porteur du VIH car homosexuel. Je me retrouvais donc seul et hébété face à ce qui m’avait touché émotionnellement.

Pourtant, la réaction de Gwenn et de Camille m’a fait admettre que nous n’avons effectivement pas toutes et tous les mêmes expériences qui nous feront agir de la même manière face à telle ou telle situation exceptionnelle, même si cela concerne la santé et la survie de la population mondiale. Les mêmes affects encore moins. Je me suis souvenu alors que mon expérience face au VIH m’a appris à évaluer le plus raisonnablement possible, c’est-à-dire sans dramatiser, les prises de risques, et à considérer ainsi l’autre comme une réciprocité dans un échange aux variables incertaines qui nous concernaient individuellement et collectivement à la fois. Que l’individu et le collectif sont donc irrémédiablement liés. Je l’ai appris, car cela ne va pas de soi. J’ai appris aussi que le risque zéro n’existe pas, à moins de se croire immunisé contre toute faillibilité psychologique, affective ou morale. Que les faits ne sont pas sans affects. Que l’individu est toujours politique, même dans son intimité. Que la science n’est pas le scientisme, qu’elle n’est pas au-dessus de l’expérience et de la responsabilité individuelle et collective prise de façon consciente et adoptée en dehors de la peur et de la défiance. Comment partager cette expérience et ses affects en lien avec une histoire sociale et politique sans être exclu par une hiérarchisation identitaire qui imperméabilise les individus ? À part avec mon compagnon et deux ami.e.s, je n’ai pas pu librement parler des choix à faire et de la manière dont on pouvait les évaluer dans les premiers temps de la pandémie du coronavirus, et ce en prenant appui sur une expérience individuelle et l’histoire collective dans laquelle elle s’inscrit, celle du VIH. Partager cela était pour moi une manière d’agir en toute conscience individuelle et collectivement quant aux attitudes à adopter, en prenant en compte une situation géographique, le nombre de cas officiels dans le département où nous vivons, le nombre de personnes que l’on croise dans la journée, les incohérences repérées dans les préconisations et dans les agissements (ceux et celles qui refusaient de serrer la main buvaient toutefois leur café dans une tasse servie par la même main qu’ils et elles avaient rejetée), etc. Je ne pouvais pas le faire, car je devais admettre que le prisme identitaire lié au VIH alimentait encore l’ignorance.

* les prénoms ont été changés

À suivre…

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