Vidal-Blanquer: de la rhétorique du soupçon à la pornographie politico-scientifique

Dans un entretien avec Guillaume Ermer sur France Culture le 04 mars 2021, les réponses de Frédérique Vidal rejoignent celles initiées par Jean-Michel Blanquer dans le flou autour d’un prétendu « islamo-gauchisme » qui « gangrènerait » les universités en France et sur lequel le CNRS devrait enquêter selon sa demande. Chirurgie d’un discours du soupçon et d’une pornographie politico-scientifique.

Dans un entretien avec Guillaume Ermer sur France Culture le 04 mars 2021, les réponses de Frédérique Vidal rejoignent celles initiées par Jean-Michel Blanquer dans le flou autour d’un prétendu « islamo-gauchisme » qui « gangrènerait » les universités en France et sur lequel le CNRS devrait enquêter selon sa demande. Chirurgie d’un discours du soupçon et d’une pornographie politico-scientifique.

Le déclenchement Blanquer au Sénat

    Il est important de rappeler et de décrypter en détail le contexte d’apparition du fameux terme « islamo-gauchisme » utilisé pour qualifier un supposé courant idéologique dans les universités en France, car il a toute son importance quant à la nature de son impact actuel.
    Il a été initié par Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Éducation nationale, le 22 octobre 2020 en conclusion d’une de ses interventions lors de son audition au Sénat, en même tant que celle de Gérald Darmanin, suite à l’assassinat de Samuel Paty, (je cite) : « … ne soyons pas aveugles : il y a, à l’université, des secteurs qui ont une conception très bizarre de la République. Il ne s’agit pas seulement de définir des heures et des moyens, mais de voir ce qui se passe, pour de vrai, dans les enseignements qui sont donnés. Il faut une matrice initiale, parfaite, impeccablement réglée (je souligne) […] Je l’ai dit ce matin sur une radio, et je n’ai aucun problème à le répéter devant l’hémicycle, il y a des courants islamo-gauchistes (je souligne) très puissants dans les secteurs de l’enseignement supérieur qui commettent des dégâts sur les esprits. Et cela conduit à certains problèmes que vous êtes en train de constater. » (1)
   

Cette affirmation ne s’appuie dans ses propos sur aucun exemple précis et prend donc l’apparence du soupçon. De plus, elle intervient progressivement en conclusion de réponses à diverses remarques, questions et demandes touchant aux symboles nationaux, à la spécificité de la langue française et à l’éducation civique. Des éléments touchant donc à la question sensible des problématiques liées à l’articulation entre les identifications collectives et les sentiments d’appartenance à une communauté nationale que le ministre ne distingue pas. Cela commence par une crainte formulée par Brigitte Lherbier, sénatrice LR, sur une forme d’auto-censure de la part des professeurs, puis une anecdote rapportée indirectement concernant des élèves refusant de chanter la Marseillaise ; et enfin, dans le cadre de projets pédagogiques pérennes pour que les élèves s’expriment tout en leur montrant que dans notre société le droit (droit au blasphème) est supérieur à toutes formes d’expressions religieuses, s’il existait des structures pour épauler les professeurs, « notamment judiciaires ». J-.M. Blanquer répond en exprimant la volonté de diminuer le phénomène par « notre éducation morale et civique qui doit affaiblir cela (je souligne) » (2), et de « développer des mécaniques (je souligne) d’engagement des adolescents, le secourisme, par exemple, ou les cadets de la République », tout cela appuyé par un socle institutionnel, hors associations agréées, sous prétexte de vigilance, et qu’il présente sous le vocable de « l’institution » : le juge, l’autorité judiciaire, la police, la gendarmerie, les pompiers, l’ensemble des services publics, les élus. En somme, ce qu’il résume par « la présence de la République, la force (je souligne) du monde adulte, sa sérénité, c’est ça le plus important ». Puis vient une interrogation du sénateur LR Jacques Grosperrin sur l’apprentissage du français et le constat d’un niveau faible à l’entrée en 6e. Fondamental, selon Blanquer, car « premier vecteur de non-violence, de subtilité, d’écoute », tout en précisant « à côté des mathématiques pour l’esprit logique », comme si les mathématiques en détenaient le privilège, oubliant au passage la philosophie, et comme si on pouvait séparer langage et esprit logique en recourant à l’unique abstraction des mathématiques. Vient ensuite une demande proposée par le sénateur PS David Assouline afin que l’éducation civique soit « au cœur des programmes ». C’est là que l’affirmation sur l’« islamo-gauchisme » arrive dans sa réponse à Assouline, par un glissement qui a pour sujet son projet de loi pour une École de la confiance, où « l’éducation morale et civique » doit devenir « un véritable objet en soi », même au sein de l’enseignement supérieur. Il énonce en ce sens la volonté de « proposer à des institutions d’enseignement supérieur, en lien avec Frédérique Vidal, de […] créer des chaires laïcité (sic), valeurs de la République (sic) qui auront un impact (je souligne) sur nos étudiants ».

    Il devient évident que dans son discours J-.M. Blanquer tente ici de faire un lien direct de cause à effet entre des supposés « courants » dits « islamo-gauchistes » et la décapitation de Samuel Paty. En effet, sans que le qualificatif ne soit défini précisément, ces courants seraient actifs dans des « secteurs (je souligne) de l’enseignements supérieurs ». Là encore aucune précisions : quels seraient ces secteurs et qui en seraient les agents ? On ne sait pas. Courants qui, pour en rajouter un peu plus, si cela ne suffisait pas, seraient « puissants » au point de commettre des « dégâts sur les esprits », esprits qu’il s’agit donc d’encourager par des « mécaniques » et des contenus devant produire un « impact » sous l’effet magique des valeurs supposées neutralisantes de la République. Ce qui justifie certainement la volonté de créer des « chairs de laïcité » et « valeurs de la République » afin de contrebalancer les supposés « dégâts » énoncés avant. Il appelle alors à ne pas être « aveugle » sur ce point et précisément sur les « enseignement qui sont donnés » au sein des universités. Nous avons donc là un début de piste : ces courants et secteurs seraient en partie actifs par le biais des contenus enseignés à l’université. Sans le dire ouvertement, c’est donc le corps enseignant et certains champs (secteurs) de la recherche et de l’enseignement supérieur qui sont visés, mais non nommés. Enfin, tout cela mènerait à des problèmes comme celui que l’on constate présentement, sans le nommer non plus, mais qui est bien la décapitation de Samuel Paty en l’espèce, puisque c’est bien de cela qu’il s’agit ici, dans ce contexte de l’audition au Sénat.

    L’accusation est donc grave. Mais elle est d’autant plus grave dans sa forme qu’elle ne s’appuie que sur des arguments du soupçon aux contours flous, très vagues dans leurs descriptions, généralisés dans leurs formulations, impersonnalisés, car ces propos pourraient éventuellement être taxés de diffamation si des noms venaient à être accolés à ces lignes informes. Je dis « informes » puisque les accusations ne sont étayées sur aucun faits précis dans le discours, alors même que le ministre conclue de manière apparemment contradictoire son intervention par un impératif d’obligation frôlant le catégorique : « Il faut une matrice initiale, parfaite, impeccablement réglée ». La contradiction n’est sans doute qu’apparente, parce que la métaphore est tendancieuse, et ses qualificatifs sont autoritaires. Si on suit le déroulé des réponses du ministre, une certaine forme de cohérence apparaît : il s’agit donc de maîtriser la machine à reproduire le social (son usage du terme « mécanique » pour signifier l’incitation à l’engagement des adolescents dans des actions dites « civiques » est éloquent à ce propos). Elle doit en plus s’inscrire dans une ligne de perfection là aussi mécaniquement effrayante («parfaite, impeccablement réglée »), et soutenue en plus par une « éducation morale et civique » qui ne garantie en rien, telle qu’elle est présentée dans ses réponses aux sénateurs, un but d’émancipation du citoyen, mais plutôt un garde-à-vous au commandement des valeurs de la République sous la forme de l’injonction et de l’autorité. En effet,  puisqu’il met en valeur les plus hauts membres détenant les pouvoirs et l’image de l’autorité républicaine comme garants d’une vigilance face aux associations, membres formalisés selon un idéal de « force » du monde adulte plein de sérénité, et qui seraient appelés à aider les professeurs dans cette entreprise au sein des écoles. 

    C’est donc dans ce contexte que toutes les réponses de J-.M. Blanquer se transforment et se terminent en une forme d’accusation plutôt que se contenter de réponses factuelles comme il se devait dans ce cadre. La « matrice » est déréglée, il faut donc un coupable. Une figure, un visage. Les problèmes soulevés, qu’ils soient structurels, ou localisés, comme les questions d’apprentissage de la langue (qui concernent tous les élèves, pas seulement celles et ceux descendant.e.s des populations colonisées, précisons-le), de la liberté d’enseignement, de l’importance de l’enseignement civique qui est ici accolée à la morale (il ne parle pas d’enseignement, d’ailleurs, mais d’« éducation », faisant fi des questionnements élémentaires sur la question : par exemple la distinction et l’articulation entre enseignement de la morale redéfinie selon son acception contemporaine et l’enseignement des droits et devoirs civiques du citoyen, la problématique de l’articulation entre cohésion sociale et respect des expressions de la diversité, entre local et mondial, l’évitement du conformisme et le développement de la critique) (3), tout ces éléments, donc, sont soudainement évacués d’un revers de main : « Il ne s’agit pas seulement de définir des heures et des moyens », dit-il, « mais de voir ce qui se passe, pour de vrai (je souligne), dans les enseignements qui sont donnés ». La vérité est donc ailleurs. Et elle est à chercher non pas dans les faits, ni des propositions ou des hypothèses de solutions politiques précises afin de répondre aux questionnements que soulève l’évènement, objet de l’audition, mais dans la désignation d’un coupable, qui plus est  fantomatique pour ne pas dire fantasmatique. Au final, il confond l’audition au Sénat avec un tribunal. Sauf que dans un tribunal on exige des faits, et non de vagues soupçons. De même que l’audition au Sénat exigeaient des réponses factuelles, précises, appuyées sur des faits. Ce que requiert d’ailleurs toute réponse mettant en jeu des questions politiques.
   

En effet, cette audition avait pour but de mettre en lumière les mesures qui ont été ou qui pourront être prises par le Gouvernement suite à l’assassinat de Samuel Paty, et de débattre avec les membres du Gouvernement. Mais Blanquer finit par créer au bout du compte la fiction de courants d’endoctrinement idéologiques au sein des universités.

Dernièrement, dans un récit sur Mediapart, François Bonnet souhaitant souligner la responsabilité politique face au tragique de la pandémie, dit ceci : « Le besoin de comprendre n’est pas un acharnement déplacé à demander des coupables. Il renvoie seulement à ce qui est le fondement même de tout pouvoir démocratique : être comptable de ses paroles et de ses actes. » Voilà une formule qui pourrait être empruntée pour la renvoyer à Jean-Michel Blanquer quant à ses réponses au sein de cette audition, en vertu de ses devoirs en tant que ministre de l’Éducation nationale, après un évènement tout aussi tragique, bien que d’une autre nature, et qui cherchait une compréhension dans un cadre institutionnel face à l’horreur, et des réponses politiques éventuelles.

Vidal, engluée dans le flou

    Le terme « islamo-gauchisme » fut donc initialement ouvert dans un contexte très sensible, émotionnel, prompte à l’instrumentalisation, dans le sens où n’importe quel esprit peut être à même de se laisser guider par des réponses toutes faites, ayant un pouvoir de soulagement, comme dans la rhétorique glissante, hypnotique et la sémantique autoritaire utilisées par Jean-Michel Blanquer dans sa fiction accusatrice par laquelle il conclue sont intervention.

    Venons-en maintenant à l’entretien de Frédérique Vidal, ministre de l'Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, sur France Culture (transcription en pièce jointe). Il est rondement mené par Guillaume Erner. D’emblée, ce dernier rentre dans le vif du sujet : la polémique déclenchée par l’usage du terme « islamo-gauchisme ». Mais sa première question à la ministre ne portera pas sur l’éclaircissement de ce terme. Cependant, le mot reviendra sans cesse dans sa bouche, tel un mantra, jusqu’à forcer Frédérique Vidal elle-même à réagir, comme prise au piège (j’y reviendrai). 
    En fait, ce serait même peut-être là toute la faculté de cet entretien : cerner la contradiction d’une des acteurs et actrices de la polémique autour du terme « islamo-gauchisme ». C’est en tout cas ce qui arrive. À aucun moment, les propos de Frédérique Vidal ne rejoignent la cohérence de l’objectivité qu’elle exige par ailleurs, et ce dès sa première réponse. G. Erner pointe une contradiction dans son discours entre ses propos tenus dans une tribune à L’Opinion qui était présentée comme une réponse (modérant la chèvre et le choux) à ceux de Jean-Michel Blanquer au Sénat, et ceux tenus lors de son entretien avec Jean-Pierre Elkabbach sur CNews, le 14 février 2021. Résumons cette tribune : elle y fait la part belle à l’indissociable de la liberté d’expression et de la liberté académique au sein du modèle français des universités. À un moment donné, elle appuie son propos sur la solidarité des enseignants-chercheurs et des présidents d’universités qui ont du à plusieurs reprise reprogrammer des « conférences perturbées ou annulées au nom de telle ou telle cause », et ce avec le soutien de la communauté scientifique et du ministère. Tout en assurant travailler de concert avec J-.M. Blanquer afin de « faire vivre la liberté d’expression dans les classes ».

Au départ, donc, l’université est idéalement présentée comme exemplaire. L’ennemi semble venir de l’extérieur, et les causes au nom desquelles il y aurait perturbation ou annulation ne sont pas ciblées : « C’est cela, la tradition universitaire française, n’en déplaise à tous ceux qui espèrent instrumentaliser les étudiants ou les enseignants-chercheurs au service d’une ambition politique. » Pour finir dans le commencement d’une apothéose : « L’université n’est ni la matrice de l’extrémisme, ni un lieu où l’on confondrait émancipation et endoctrinement. L’université n’est pas un lieu d’encouragement ou d’expression du fanatisme […] Chacun le sait, la recherche n’est pas responsable des maux de la société, elle les questionne, elle les analyse, elle déplie leurs causes sous-jacentes pour nous permettre d’y faire face […]  Notre tradition universitaire est une force face à la menace islamiste qui a trop de fois frappé notre pays. Nos enseignants-chercheurs et nos chercheurs sont en première ligne pour comprendre ce qui est à l’œuvre et comment le combattre, justement parce qu’ils sont libres et qu’ils ne réduisent pas leurs travaux à des formules convenues. La République est plus forte lorsque l’université est reconnue et écoutée pour ce qu’elle est, c’est-à-dire le cœur battant de notre liberté, telle qu’elle s’est construite pendant des siècles dans notre pays. »

Effectivement, le contraste avec ses propos sur CNews est saisissant. En réaction au titre du Figaro du 11 février 2021 : « Comment l’islamo-gauchisme gangrène les universités », souligné par Elkabbach, Vidal enchaîne : « Je pense que l’islamo-gauchisme gangrène la société dans son ensemble et que l’université n’est pas imperméable, elle fait partie de la société. » L’ennemi est maintenant à l’intérieur. Pour autant, la ministre répond à Guillaume Erner de façon certaine et sans complexe : « Il n’y a absolument aucun changement de discours et bien sûr je ne renie aucun des mots que j’ai pu écrire ou prononcer. » Et de tordre le fond de la question en affirmant que ce qui lui importe « c’est de lancer le débat […] d’objectiver les choses. »

Le journaliste insiste afin de lui faire comprendre qu’elle est devenue actrice politique de la polémique, et ce en citant l’explosion médiatique par la presse perçue comme à droite sur la question, et l’usage du terme porté à 24 % chez les français selon un sondage Paris-Match. Mais Vidal s’accroche, la polémique lui semble extérieure comme elle lui a semblé extérieure à l’université : « cette polémique que vous mentionnez, dit-elle, c’est à partir du moment où on mélange ce qui doit rester la liberté académique et les capacités de mener une recherche sur tous les sujets et puis cette vision plus politique, plus clivante de la société… ». Là, on n’y comprend plus rien. L’imperméabilité entre société et université qu’elle soulignait sur CNews redevient étanche. Où veut-elle donc en venir ? Mais Erner n’en démord pas. Il lui demande si ce n’est pas elle qui a clivé ? Elle le coupe dans sa question avec une formule d’une généralité déconcertante et ponctuée d’un lapsus plutôt révélateur sur la liberté académique : « Je n’ai qu’une boussole, c’est faire en sorte que la liberté académique soit prélevée (sic)… soit préservée dans les établissements d’enseignements supérieurs. » 

    « Que la liberté académique soit prélevée ». Je souhaiterais souligner ce lapsus tant il démontre le nœud inconscient dans lequel se trouve la ministre : d’un côté, à vouloir désamorcer les propos de Blanquer dans L’Opinion en rassurant le monde universitaire de son soutien sur le mode de l’idéalisation hypnotique, et d’un autre côté faisant le jeu des médias conservateurs comme CNews, devant un Elkabbach spectaculaire, plus au fait des manipulations du discours que de l’objectivité, et face auquel Frédérique Vidal manque sérieusement d’aplomb. Du reste, quand Erner lui demande en quoi la liberté académique est menacée, elle se contente d’invoquer vaguement des colloques « interdits ». Il faut à Guillaume Erner s’y reprendre à deux reprises afin qu’elle précise à quels colloques elle fait référence. Toujours dans l’hésitation flottante, elle répond : « Oh ! Il y en a de multiples… on parle de… de l’empêchement de Madame Agacinski, qu’on ne puisse accueillir un ancien Président de la République [qu’elle ne nomme pas, NDLA], du fait qu’il y ait envahissement par des groupuscules parfois extérieurs à l’université… ». Elle se sert donc d’exemples largement médiatisés après avoir hésité, dont l’« affaire de Madame Agacinski » comme elle la nomme, ou impersonnels (un Président, des groupuscules). Rappelons à ce propos que la conférence de Sylviane Agacinski a été annulée par les organisateurs eux-mêmes « pour des raisons de sécurité », suite à un communiqué d’associations étudiantes anti-patriarcat, LGBT , trans et non binaire qui finissait sur cette phrase : « nous mettrons tout en œuvre afin que cette conférence n’ait pas lieu ». Comme se le demande Géraldine Mosna-Savoye dans sa chronique « Le journal de la philo » sur France Culture le 31 octobre 2019, on s’interroge sur le fait de savoir si la liberté d’expression, à force de ne plus être opérante par principe de précaution, et d’être brandie seulement comme un slogan de principe, ne finit pas dans une forme de fétichisme tautologique. « Au fond, dit-elle, je me demande de quoi avait peur l’Université Bordeaux Montaigne en annulant la venue de Sylviane Agacinski : peut-être de voir du dialogue, du conflit, des excès, entre des personnes en chair et en os, peut-être de voir la liberté d’expression prendre vraiment forme. » Voilà qui pourrait être le sens même de cette liberté académique « prélevée » dont parle par lapsus Frédérique Vidal, une liberté de principe fétichisée dans un idéal transcendant. 

    Ces « fameux » colloques interdits, sur lesquels nous n’aurons pas plus de précision, hors image d’Épinal sursaturée par le processus en boucle infernale du « même » médiatique invoquée sous forme de « branding » par la ministre, le seraient-ils au nom de l’« islamo-gauchisme » ? La réponse de la ministre ? : « Au nom de… d’une pensée unique… ». Nous y voilà. Non contente d’avoir repris le terme à Jean-Michel Blanquer, de ne plus en assumer la comptabilité dans ses paroles en évitant de le répéter dans l’entretien et de l’expliquer, elle le drape d’un autre concept flou, « la pensée unique », cette fameuse formule que se renvoie les partisans de tous bords aux idéologies antagonistes qui refusent la critique. La main de Vidal prise dans le panier de crabe de ce qu’elle dénonce, en quelque sorte. Il faudrait s’en réjouir, au mieux, ou s’en moquer, au pire s’en inquiéter.

Dans tous les cas, encore une fois, tout ceci se déroule dans un jeu médiatique qu’elle semble peu maîtriser au vu de ses hésitations, que ce soit face à Elkabbach ou à Erner. Pourtant, ce n’est pas l’image d’une personne peu sûre d’elle qui circule dans le monde académique et politique. Il faut dire que sa carrière universitaire est plus marquée par sa montée en grade administrative fulgurante jusqu’à la présidence de l’université Nice-Sophia-Antipolis, que par ses recherches dans la durée, et ce malgré une découverte majeure : les causes d'une maladie rare et congénitale, l’épidermolyse bulleuse, au sein d’une équipe de chercheur.se.s du laboratoire de recherches dermatologiques de l’Inserm, dont un article dans la revue Nature Gentetics rendra compte en 1995.

Mais cette carrière de chercheuse est aussi entachée par un autre article datant de 2003 dans la revue Journal of Biological Chemistry qui a fait l’objet d’une rétractation par une partie des ses auteur.e.s en 2019, après la révélation d'une manipulation non appropriée d'une image sans que les données originales puissent être fournies vingt ans après. Frédérique Vidal, parmi d’autres auteur.e.s, « n’a pu être jointe afin de donner son avis sur cette rétractation ». Dans tous les cas, la ministre est perçue comme ambitieuse par la majorité de ses pairs universitaires, quelle que soit l’acception que l’on donne à ce terme (mélioratif ou péjoratif). Cependant, sa présidence, comme la gestion du cabinet de son ministère, sont souvent critiqués selon l’application d’un management fait d’infantilisation et d’humiliation, donc délétère, comme le rapporte des témoignages dans le journal Libération du 17 février 2021. Elle s’y prête en même temps au jeu du portrait photographique peu flatteur, signature iconographique du média. Une manière de s’acheter une image « cool » et auto-critique ? Pourtant, selon plusieurs témoignages, la contradiction semble susciter chez elles des réactions cinglantes. Un comble pour une ministre prêchant la liberté académique, le débat contradictoire, et j’en passe. D’un autre côté, dans ces mêmes lignes, un de ces anciens proches collègues au sein de la présidence de l’université de Nice qui l’a rejointe au ministère, fait l’éloge de sa pédagogie, mais aussi de sa gouvernance : « Elle sait gouverner au sens d’aller au bout de ses idées. » Une façon comme une autre de définir une bonne gouvernance.

Il est certain que Frédérique Vidal, dans son entretien avec Guillaume Erner est persévérante, mais pas tant dans l’aboutissement de ses idées, et la responsabilité d’assumer ses paroles, que dans le flou et les contorsions qui cherchent à en détourner la charge et les conséquences. Du reste, l’appel à ses collègues est l’objet même de son argumentation à un moment donné, cherchant ainsi la légitimité de ses propos auprès de ses pairs. Lorsque Erner évoque l’appel à démission et lui demande si elle regrette ses propos, la réponse est égocentrique : « Non, je ne regrette pas mes propos, parce que je sais qui je suis, et je sais pourquoi ils ont été tenus, et je sais que l’immense majorité de mes collègues savent aussi pourquoi ils ont été tenus… ». Nous voilà devant une posture tentant de se gonfler par elle-même, jusqu’à l’hypertrophie alimentée par un mystère autour d’elle-même et les raisons de ses propos, et ce en invitant « l’immense majorité de ses collègues » à adouber son innocente grandeur.

Elle n’utilise d’ailleurs pas le terme « confrère » ou « consœur », qui supposerait des membres larges de la même corporation professionnelle et qu’elle pourrait côtoyer éventuellement dans sa carrière, mes ces « collègues », donc celles et ceux dont on suppose une forme de proximité, de camaraderie professionnelle, ou d’équivalence de fonction. Donc Frédérique Vidal sait quelque chose, encore une fois, mais ne partage pas son savoir. Comme lorsque Erner évoque le soupçon de « caviardage » d’une fiche de poste d’un maître de conférence (4) : « Je ne vois même pas comment on peut imaginer une chose pareille. D’abord parce que je crois que toute ma vie et toute ma carrière démontre que je suis totalement attachée à la liberté académique et à l’autonomie des universités […] on ne peut pas l’imaginer, à partir du moment où c’est… totalement inimaginable, y compris même dans le processus : ce sont des fiches de poste qui sont discutées dans les conseils académiques des universités, où les départements de formations, les composantes, les laboratoires se mettent d’accord pour rédiger quelque chose. Et c’est ça qui doit être mis en ligne, et là-dessus, il n’y a aucune discussion à avoir. Et voilà, je ne sais pas ce que s’est passé, il y a eu effectivement une fiche de poste, et puis une autre, et c’est revenu. » Des questions qui exigeaient des réponses claires, précises, mettant en cause sa responsabilité politique, font place à une noyade dans une marée égotique et un dénie autoritaire sur une base idéalisante des processus administratifs comme s’ils étaient automatisés.

Le clivage politico-scientifique

    C’est peut-être dans ce clivage boursouflé entre science et politique qu’il faudrait chercher la posture rhétorique contradictoire de Frédérique Vidal. Si celle de Blanquer est clarifiée dans un contexte qui met bien en valeur la confusion idéologique dans laquelle elle s’inscrit, celle de Vidal est une torsion permanente entre la volonté d’imposer une position politique et l’évangélisme d’un idéal de la recherche scientifique, et ce autour de sa personne. Lorsque le journaliste de France Culture en vient à l’objet de sa demande d’enquête par le CNRS, et la manière dont elle va procéder, c’est à ce moment là que l’insistance sur le terme « islamo-gauchisme » fait déraper la ministre. Erner lui demande si elle va « prendre des projets de recherche qui existent déjà à LANR, l’Agence nationale de la recherche, et […] flécher des projets non « islamo-gauchistes ? ». « Non, pas du tout, répond-elle, ce n’est pas… une fois de plus, ce n’est pas… il ne s’agit pas de s’enfermer dans cette polémique… » Erner lui demande quel mot doit-il utiliser alors ? Nous n’aurons pas de réponse, puisque le mot « n’est pas la question » selon elle, mais que « l’objectif c’est de vérifier que toutes les recherches, sur tous les sujets, et sur tous les courants de pensée soient correctement financés. » Et de se lancer dans une énumération de pourcentages mettant en valeur la loi de Programmation de la recherche pour les années 2021 à 2030. Des chiffres décontextualisés, génériques, qui ne parlent pas.

Lorsque Guillaume Erner demande des précisions sur l’enquête demandée au CNRS, sa réponse prend la forme d’une leçon, et en plus contradictoire, en affirmant que faire une enquête « cela revient à faire une biblio » (sic), puis, elle enchaîne en ajoutant que cela revient « à regarder quels sont les sujets de recherches qui sont les plus financés, et ceux qui sont les plus présents dans les laboratoires, et de regarder comment est-ce que l’on fait pour que les sciences humaines et sociales retrouvent toutes leur place dans notre société, parce qu’elles sont absolument essentielles. » Faire une biblio et ensuite une évaluation en discriminant (au sens positif) comme elle le propose dans la seconde partie de sa réponse, ce n’est pas la même chose, même si les deux s’articulent. Elle se perd donc dans ses propres affirmations puisqu’elle niait juste auparavant dans l’entretien vouloir « évaluer ». Hors, discriminer au sens positif est une fonction principale de l’évaluation, de ce qui donne de la valeur. Du reste, il s’agit dans ce cas de la répartition des contrats doctoraux, donc de rééquilibrer les financements aidant à la recherche dans les domaines qui en sont le moins dotés. Soit. L’argument de l’enquête passe donc d’une discrimination négative idéologique à une discrimination positive prétendue objective à visée politique.

Cette torsion est bien entendu ensuite alimentée par un étalement de chiffres et d’éléments présentés comme positifs avec ce miracle de 700 contrats doctoraux supplémentaires en sciences humaines et sociales afin de rééquilibrer les seulement 40 % de doctorants financés dans ces domaines. Mais ce chiffre suffit-il réellement à rééquilibrer la chose ? Que représente les 700 contrats en face des 40 % énoncés ? Nous n’en serons pas plus. Si la méthode est douteuse, les arguments sont pauvres. Du reste, sa leçon magistrale de « la démarche scientifique » qu’elle expose lorsque Erner met en doute un certain positivisme scientifique de sa part, est problématique en partie : « Moi, je crois que la démarche scientifique est toujours la même. D’abord, quand on pose un sujet de recherche, on le pose sans apriori, ensuite on est capable de lire tout ce qui a déjà été publié sur le sujet, les choses avec lesquelles on est d’accord, comme les choses qui nous interrogent plus, et ensuite on est capable de mener un débat contradictoire… ».

La démarche scientifique est présentée ici comme un principe immuable, anhistorique, détaché des contextes idéologiques, sociologiques et politiques. Quant au sujet d’une recherche, il n’est jamais sans apriori comme elle l’affirme (et comme si un apriori était une vilaine fonction de l'esprit), sauf à vouloir être dans une approche doctrinale, car il est toujours le lieu d’intuitions qui vont à un moment se formaliser en une problématique, un objet, un sujet, et toujours sous un regard critique propre et extérieur à la fois qui permet de prendre de la distance et de vérifier les hypothèses. « Tout lire sur le sujet ». Réellement ? Un maximum, oui, tout lire paraît une entreprise digne d’un dieu quelconque. La discrimination bibliographique faisant ainsi partie de la recherche et étant argumentée dans la méthode et le discours de cette dernière, en tant que limite du résultat, puisque qu’une recherche est toujours partielle et non totalisante, n’imposant pas de clôture en d’autres termes et comme la ministre le signifie elle-même par ailleurs. 
    On note ainsi dans ce discours qui devient amphigourique, une insistance sur les domaines des sciences humaines et sociales, domaines décriés comme étant ceux où le prétendu « islamo-gauchisme » creuserait son lit tentaculaire. On apprend, toujours selon les témoignages de Libération, que les sciences humaines auraient été « méprisées » sous la présidence de Frédérique Vidal à Nice-Sophia-Antipolis. On ne manque pas non plus d’être étonné de cette soudaine volonté de « générosité » envers ces domaines qui, quelques semaines plus tôt, étaient décriés dans leur ensemble comme s’ils étaient un unique groupuscule, et dont le but seraient d’être des passeurs d’idéologies anti-républicaines. Le loup semble vouloir ici être transformé en agneau.

    Dans un dernier effort de recentrage de son discours et de valorisation de son image en tant qu’ancienne universitaire, elle se félicite d’avoir fait le maximum pour les étudiants : « … je le redis, et je crois que l’ensemble des chefs d’établissement peuvent en témoigner, je me bats tous les jours pour les étudiants, je me bats tous les jours pour qu’ils puissent revenir en cours… ». Mais vont-ils revenir en cours ? Selon elle, ils y sont, car le présentiel est passé à hauteur de 20 %, c’est-à-dire pour chaque étudiant l’équivalent d’une journée par semaine, ce qui peut, selon elle représenter plus de 20 % d’un programme. Et après avoir hésité sur le nombre total d’heures que représente un programme possible, nous revoilà face à sa grandeur d’âme : « Leur permettre de revenir l’équivalent d’une journée par semaine, c’est leur permettre de retrouver le lien, de retrouver leurs profs, de retrouver les autres étudiants, c’est leur permettre de reprendre une vie universitaire, avec non seulement la capacité de recevoir des enseignements en présentiel, mais aussi la capacité à nouer du lien, et c’est c’est ça qui leur a extrêmement manqué. J’ai passé tout mon temps sur le terrain à aller voir les étudiants, à regarder comment les choses se passaient. »

Vidal s’illusionne ici dans un maternalisme tellement généreux qu’il ferait passer les étudiant.e.s qui vivent dans la misère et expriment leur colère pour de petit.e.s ingrat.e.s. Et de poursuivre dans un éloge de ces dernièr.e.s, de leur solidarité qui leur a permis de réussir malgré la situation. Là aussi, l’étal de cette réussite, alors que tous les résultats aux examens ne sont pas connus au moment de l’entretien, ne se préserve dans sa bouche d’aucun principe de précaution, mais lui sert d’élément de valorisation : « Dans l’immense majorité des cas, ils [les résultats] sont comparables à ceux de l’année dernière, ce qui montre que le système à tenu, et une fois de plus, je suis extrêmement fière que ce système ait tenu ». Sa fierté va donc au système, à sa préservation et donc, si on suit cette logique, au fait que les étudiants aient, malgré leur misère, maintenu le système. Mais à quel prix ? Là-dessus, nous n‘en saurons rien. Le suicide de certain.e.s étudiant.e.s semble hors d’atteinte de ce système dont elle est fière. Erner insiste pourtant sur cette misère et lui demande ce qu’elle compte faire : « Alors, énormément de chose… », et de se prévaloir pour ce faire d’un lien avec les associations et les syndicats étudiants. Donc : geler le prix des loyers, en inscription, le ticket restaurant à 1 euros, deux aides exceptionnelles pour celles et ceux qui avaient perdu leur stage et leur emploi, 22 000 emplois étudiants dans les établissements et les Crous, 19 millions d’euros d’aide alimentaire, informatique, numérique, achat et prêt d’ordinateur, accès au haut débit… Une fois de plus, sous la caution d’autres figures, en l’occurence des structures étudiant.e.s présentées comme des alliés, et non plus de ses pairs cette fois-ci, elle égraine les éléments et les chiffres généraux sans plus de précision. Que signifie exactement le chiffre qui veut impressionner : 19 million d’euros répartis entre l’aide alimentaire et l’aide informatique et numérique ? Quelle répartition ? Quel chiffre exacte cela représente-t-il pour 1’étudiant.e annuellement ? Mais pourquoi s’inquiéter ? Les étudiant.e.s font la démonstration que même au plus profond d’une situation sans précédent, « ils ont cette capacité de tenir », et il faut leur rappeler dans un évangélisme étrange de la résilience : «… et ça, d’ailleurs, c’est ce que je leur dis en permanence, ce sera important qu’ils le portent comme quelque chose qui n’appartient qu’à eux, qui n’appartient qu’à cette génération-là ». Non contente de cette spectacularisation de son soutien au étudiant.e.s en effaçant totalement les suicides qui ont lieu, elle termine sur la nécessaire augmentation de la rémunération des chercheurs et des enseignants-chercheurs : 644 millions d’euros. Nous sommes impressionnés, là encore. Mais Erner insiste pour qu’elle précise la part que cela représente par enseignant : 1 000 euros annuel, et dans les cinq ans, 6 000 euros de plus par an et par enseignant (elle mentionne le personnel administratif et technique sans précision des chiffres). Les 644 millions s’effritent d’un seul coup dans une figure de la charité quand on constate les chiffres descendus au niveau individuel et annuel. 

La pornographie politico-scientifique

    Il est heureux pour Frédérique Vidal qu’elle se couvre derrière « la démarche scientifique » pour justifier ses actions politiques : non seulement son enquête, mais aussi les éléments qu’elle souhaite mettre en place pour palier à la situation miséreuse des étudiant.e.s et à celle plus que dégradée de l’université. Heureux, parce que cela semble l’assoir sur une légitimité où le politique et le scientifique convergeraient dans une apothéose du miracle de la solution efficace qu’elle performe à coup d’énonciations du quantitatif générique, telles que « énormément de choses», « une multitude de choses », « dans l’immense majorité des cas », « l’ensemble des résultats », « tout mon temps »…

S’ouvre ici, après le discours du soupçon, un champ que j’appelle pornographique de cette convergence. Pornographique dans le sens de la mécanique des images du même type, c’est-à-dire qui a pour fonction de produire et de pérenniser une efficacité délivrée du principe de réalité. Car c’est dans la répétition de schèmes du discours et de figures qui semblent agir comme leur propre origine que se fabrique le simulacre de la pornographie. Tout au long de cet entretien avec Guillaume Erner, Frédérique Vidal ne cesse de se fourvoyer dans des itérations entre la science et la politique qu’elle n’articule pas mais force à se répéter dans une convergence presque sacrée, qui irait de soi, qui serait sa propre cause. On pourrait avancer que cette posture est à l’image de sa propre position en tant qu’ancienne universitaire et maintenant ministre. Comme si elle tentait de se prouver à elle-même que cette convergence  ne pose pas de problème, comme un effet naturel et universel issu de sa propre histoire, mais que les projecteurs des médias, eux, savent finalement très bien mettre en scène dans sa contradiction.

La photographie parue sur le site de Libération en illustration de l’article de Mathilde Frénois, Lilian Alemagna et Aude Massiot, « Frédérique Vidal, une ministre bisbilles en tête » du 17 février dernier, vaudrait le soin d’une analyse plus poussée. Particulièrement les mains croisées devant elle, telle que voulant paraître la bonne élève. Alors, Vidal ? « Tête de bélier » de « l’axe Blanquer-Darmanin-Schiappa » sur l’« islamo-gauchisme » ? Ou démonstration égotiste en forme de diversion afin de mettre sous le tapis la réalité de la précarité étudiante ? Comme le propose aussi le quotidien. Je ne sais pas. Dans tous les cas, force est de constater que sous le flou du contenu de son discours, de ses réponses qui demandaient pourtant des précisions, ne cesse de se révéler au fur et à mesure la structure bancale de l’échafaudage autour de la science et de la politique performé par la ministre. 
  

Me revient en mémoire un article de Jaqueline Feldman, directrice de recherche au CNRS jusqu’en 2001 (date de sa retraite), qui est passé de la physique théorique à la sociologie. Dans la droite ligne de ses recherches sur l’éthique dans la pratiques des sciences humaines, cet article, intitulé « Objectivité et subjectivité en science. Quelques aperçus », tente d’éclairer les rapports entre objectivité et subjectivité dans l’histoire des sciences. L’auteure commence par cette remarque : « Remarquons que, si on substitue au terme « objectivité » le terme moins fort de « consensus », on se trouve en présence de la question première de toute société démocratique : comment arriver à établir des accords forts entre individus tous différents a priori. La science classique a obtenu une solution partielle, qui porte sur la connaissance, en donnant les moyens d’une recherche collective, qui a remporté de tels succès qu’ils ont bouleversé – et continuent de bouleverser, à travers la technique, nos modes de vie. Mais cette solution n’est pas de nature vraiment démocratique, puisqu’elle a été obtenue par une séparation de la cité scientifique et de ses experts d’avec le monde extérieur, profane. » La question politique est donc en jeu dès le départ dans cette réflexion.

Le terrain sur lequel nous a amené la ministre semble vouloir copier-coller de manière simpliste la démarche scientifique au processus politique, dont le modèle est celui des sciences appliquées à l’entreprise, et dont les techniques de management se nourrissent en faisant « comme si » ces outils étaient légitimés par une objectivité vue comme l’idéal du détachement scientifique, autrement appelé « scientisme ». Jaqueline Feldman entre dans les contradictions de l’histoire des sciences pour insister sur le fait qu’une science, qu’elle soit dite « exacte » ou « humaine », n’est jamais exempte d’un sujet qui la fabrique. Comme le fait de définir un « objet » en science ne se prononce pas de manière péremptoire et univoque. Et de poursuivre dans l’histoire de cette fabrication au cours des époques, où imagination, observation, calcul, logique s’articulent de différentes manières. Jusqu'à interroger les différentes façons de dire "je" dans les sciences. Ce "je" qui est la présence d'un sujet sensible, émancipé et pensant, donc politique. C'est ce sujet que les sciences humaines décriées par Blanquer et Vidal déconstruisent en étudiant les processus systémiques de subjectivation par les fictions politiques hégémoniques et/ou dominantes. C'est-à-dire la manière dont les déterminismes sociaux et culturels inscrits dans des idéologies dominantes et oppressives fabriquent des sujets assujettis. Les phénomènes qu'ils décrivent scientifiquement sont émancipateurs à partir du moment où ils permettent de saisir de façon critique les outils politiques de construction du sujet, c'est-à-dire d'établir la distance nécessaire entre catégorie, taxinomie et identification, et ouvre ainsi à l'altérité en soi, condition nécessaire du vivre ensemble, autrement appelé espace politique. Nous sommes loin, ici, de la caricature de la démarche scientifique que nous a proposé Frédérique Vidal dans cet entretien sur France Culture. Loin de cette mimétique fermée et dogmatique de la science singeant le politique, et inversement, comme l'a été le scientisme avec les aspects de la religion. 
    
    Au final, à prendre au jeu les tribulations performatives de Blanquer et de Vidal autour de l’« islamo-gauchisme » comme si cela était un véritable « objet » politique, tout en se couvrant du voile de la science, on est tenté de leur préconiser une application des méthodes qu’ils énoncent avec prétention à leur propre personne en tant que responsable politique. Pour cela, il existe l’espace démocratique qui est à même d’évaluer les paroles et les actes de ses responsables, même et surtout lorsque ces derniers entretiennent la confusion par le soupçon et la rumeur, plutôt que la garantie d’un équilibre dans la société. Ceci pourrait même devenir un des critères principaux de la critique politique à notre époque. De ce soupçon, le vampirisme identitaire en serait sa fonction paroxysmique, à l'image de la saturation et de l’épuisement des archétypes psychologiques des personnage dans le roman qui a abouti entre auteur, lecteur et personnage à une « ère du soupçon », pour reprendre l’idée de Nathalie Sarraute. Il permettrait à cette pornographie politico-scientifique de s’auto-alimenter, et ce en créant une mécanique tautologique de la taxinomie fantasmatique des autres comme ennemis pour se justifier et se valoriser dans son autoritarisme exacerbé, faute d’assumer le renouvellement émancipateur en mouvement dans la société, selon une cécité dont on ne sait si elle est congénitale ou volontaire. "Ne soyons pas aveugles", interpellait Blanquer au Sénat. Il admettait en ce sens un certain état de cette cécité de son côté comme des institutions à qui il s'adressait, mais il a dirigé cette aveuglement sur un objet non identifié, donc lieu d'une probable de fiction. Il est normal dans le cas de la cécité d'avoir du mal à discerner. C'est fonctionnel. Gênant, voir handicapant, si ce n'est inadmissible pour un responsable politique. À mon sens, le contexte sanitaire actuel tend à favoriser l’expansion de cette hypothèse du modèle vampirique à une vitesse exponentielle, modèle qui se nourrit grâce à une interpolation permanente en circuit fermé et à travers les interfaces de contrôle qui tendent à remplacer le contact direct dans la société. Cela permet d'échapper à toute confrontation au réel, et au réel du débat politique en particulier, de la liberté d'expression, et du discernement, donc.

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(1). La transcription de cette audition téléchargeable sur la page de la vidéo du site du Sénat, et en pièce jointe ici, ne retranscrit pas certaines formules exprimées à l’oral par le ministre, comme par exemple : « Et cela conduit à certains problèmes que vous êtes en train de constater ».

(2). Même cas de disparition dans la transcription de la formule : « qui doit affaiblir cela ». 

(3). Voir à ce sujet une étude comparée entre le Canada, les États-Unis et la France, qui, si elle date, à l’avantage de considérer que la question déjà ancienne semble toujours poser problème sur le fond et aux mêmes endroits : Marie McAndrew, Caroline Tessier et Guy Bourgeault, « L'éducation à la citoyenneté en milieu scolaire au Canada, aux États-Unis et en France : des orientations aux réalisations. », Revue française de pédagogie, n° 121, octobre-novembre-décembre 1997, École normale supérieure de Lyon, p. 57 à 77.

(4). À ce propos, voir l’émission « À l ’air libre » sur Médiapart du 9 mars 2021, et la réponse précise de Fanny Gallot à ce fait maintenant constaté (à la minute 25,36). 

Transciption-Entretien-Vidal-Erner (pdf, 110.0 kB)

Transcription-Audition-Sénat (pdf, 327.9 kB)

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