Islamogauchisme à l'université: fatigue intellectuelle vs émancipation

Dans La Revue de presse des idées par Mattéo Caranta sur France Culture, le 20 février 2021, ce dernier revient sur «… le tollé provoqué par les déclarations de Frédérique Vidal sur les dangers de islamo-gauchisme dans les universités françaises...». Tentative d'éclairer une fatigue intellectuelle.

Dans La Revue de presse des idées par Mattéo Caranta sur France Culture, le 20 février 2021, ce dernier revient sur "… le tollé provoqué par les déclarations de Frédérique Vidal sur les dangers de islamo-gauchisme (je souligne) dans les universités françaises…". Tentative d'éclairer une fatigue intellectuelle face la visibilité exponentielle des mouvements d'émancipation.

Mattéo Caranta extrait quelques questions parues dans la presse cette semaine suite aux déclaration de la ministre (je le cite) :

"Dans le Figaro, le philosophe Jean-François Braunstein donne sa définition du mot et décrit je le cite, “l’arrivée rapide en France des théories qui sont en train de détruire les universités américaines. Il existerait en France comme aux Etats-Unis, poursuit-il, un  ‘racisme systémique’ [...] et un ‘privilège blanc’: Le racialisme devient une sorte de racisme à l’envers.”"
Mais l’islamo-gauchisme engloberait selon lui d’autres champs, que le philosophe liste : “les théories indigénistes et décoloniales, les études de genre, l’écriture inclusive, les études sur le handicap, le poids, ou la pornographie. Ce n’est plus l’objet qui compte précise Jean-François Braunstein, mais l’adhésion à certains présupposés [...] en accord avec l’approche militante et victimaire de ces ‘studies’".

Dans l’Express, le linguiste Jean Szlamowicz, co-fondateur du polémique Observatoire du décolonialisme précise que “l’islamo-gauchisme ne se manifeste pas [...] par un soutien avéré à l’islamisme, mais par une convergence de facto [...] entre le genre, les mouvements décoloniaux ou l’emploi du mot islamophobie.” Le linguiste ajoute : “à l’époque de Foucault ou Barthes, la démarche structuraliste consistait à voir comment fonctionne la société, à travers des structures enfouies et inconscientes. Elle n'avait pas pour ambition de renverser ces structures comme c’est le cas aujourd’hui. Et il conclut :  “Est-ce le rôle des universitaires de donner des outils d'action à un activisme social ?”"

Les âmes perdues face aux expressions de l'émancipation des minorités dans l'espace public

À l'image de la majorité de ce que je peux lire par ailleurs dans les médias grand publics sur le sujet (articles et commentaires compris), l'ampleur récente de la visibilité des recherches universitaires qui étudient l’intersectionnalité des faits, des phénomènes et des expressions des minorités dites de classe, raciales, sexuelles, corporelles (ayant des capacités invalidantes), neuroatypiques, va de paire avec le degré des visibilités et expressions militantes. Il y a une logique organique à cela : ces minorités s'approprient en force des savoirs diffusés plus largement grâce à la multiplications de publications papiers, aux outils numériques et aux tissus associatifs, savoirs qui, comme le souligne Éric Fassin "interroge[nt] l'ordre social. On montre que les normes sont politiques : elles reproduisent des rapports de domination multiples. Et parler de domination […] c'est poser la question de la source des inégalités, dont l'aggravation menace la cohésion de notre société."

La "convergence de facto" dont parle Jean Szlamowicz révèle ici une première fatigue théorique de l'auteur, dans le sens où tout travail de recherche universitaire qui se propage publiquement se situe "de facto" dans une physique de l'appropriation garantie par le cadre démocratique de la diffusion des savoirs. La convergence, elle, est une direction, tout en restant une tendance, mais n'est ni un projet, ni une intention. Elle est en tout cas à définir strictement dans ses fonctionnements : faire la part entre les outils conceptuels qui permettent d’élaborer des descriptions et les implications de ce que ces outils disent suivant le contexte. Les conséquences de ces appropriations ne sont pas de la responsabilité des chercheur.e.s. Ils sont le risque fondamental du processus-même de l’appropriation de la diffusion qui a pour but de livrer des savoirs et outils conceptuels propres à autonomiser et à émanciper les individus inscrits dans une dynamique collective qui nourrit le débat et les forces en cours dans les sociétés démocratiques.

Ces dynamiques peuvent prendre des formes extrêmes. Ceci n'est pas nouveau. Elles sont constitutives des multiplicités et variables qui font les singularités d'un espace démocratique et qui sont la garantie d'un bon fonctionnement tant qu'une de ces formes ne se cristallise pas en un groupe dominant un autre de manière systémique et/ou institutionnelle.


Lorsque le même auteur pose la distinction entre la démarche structuraliste qui "consistait à voir comment fonctionne la société, à travers des structures enfouies et inconscientes" et celle actuelle qui aurait "pour ambition de renverser ces structures", avec pour conclusion interrogative : "Est-ce le rôle des universitaires de donner des outils d'action à un activisme social ?", on attend les faits, le développement et les arguments qui viendraient nous éclairer sur cette supposée fonction qui amalgame et généralise une diversité d'approches théoriques, de méthodes et de points de vues contradictoires qui annulent en soi cette platitude interrogative. Il faut être ignorant des divers colloques, séminaires, journées d'études, etc. où dans une même discipline ou un même champ d'étude ou sur un même sujet peuvent se rencontrer des rapports de forces parfois féroces, donc garants d'une complexité qui échappe à une telle entreprise qui dit à mots à peine couverts que la recherche serait ici le dealer de l'activisme. À entendre cette question, on attend de toute évidence une étude sérieuse de terrain démontrant que certain.e.s des acteurs et actrices des universités sont vu.e.s tel.le.s des "idéologues" infiltré.e.s au profit d'une notion (l'islamo-gauchisme) encore trop polémique et de plus en plus utilisée comme un stigmate pour être valide et adoptée aujourd'hui en tant que véritable catégorie scientifique.

Le risque est donc qu'elle apparaisse comme une réponse réactionnaire et hystérique (vue l'expression de son ampleur), selon moi, face à une déferlante inhabituelle en France de voix invisibilisées (celles des minorités) jusqu'à maintenant, dans un contexte violent qui poussent ces dernières à prendre des positions puissantes de défense en vertu de leurs droits, et ce de différentes manières. De ces différences, on ne retient évidement que les plus spectaculaires, qui tendent à généraliser tous les mouvements d'émancipation des minorités dans leur ensemble comme extrêmes, violents, agressifs, etc., et comme par enchantement, ceci démontrerait que ce sont les recherches à la source des savoirs appropriés qui en sont la cause malheureuse. La question de Szlamowicz prend l'apparence d'un sophisme époustouflant, voir frôle un type d'aphorisme dénoncé lui-même dans la présentation du site de L'Observatoir du décolonialisme dont il est co-fondateur.

J'en reviens, là encore, à la liberté de l'appropriation des savoirs par la population, sous des formes diverses, garantie par le régime démocratique. Et ce que dénonce Szlamowicz peut tout autant lui être retourné dans la présentation de ce site qui caricature, simplifie, dénigre et ridiculise certains usages militants et théoriques du jargon issu des études dites décoloniales. Soit par ignorance, soit par intention de nuire. On ne sait pas. Dans les deux cas, l'ironie qui pourrait être son matelas, est pervertie par l'apparence sérieuse de l'entreprise.

Le site, comme les propos de l'auteur cités ici, offrent au final un prêt-à-penser qui tend à nourrir la paresse intellectuelle, voir à révéler, peut-être, une fatigue nourrie par la frayeur probable qui ébranle une idéologie naturalisée par des siècles de recherches et de pensées académiques qui ont alimenté les politiques impérialistes et colonialistes, et dont la puissance dominante puis hégémonique rencontre aujourd'hui sur son chemin des individus et collectifs qu'elle pensait assouvis à ses fictions politiques, mais qui ont réussi à s'émanciper du joug de l'oppresseur, et peut-être plus rapidement qu'on ne le croyait. Ce faisant, l'auteur fait preuve par défaut d'un nettoyage moral de l'université d'antan qui aurait comme par magie échappée elle-même à toute forme de porosité entre science, idéologie et activisme.

Maintenant, une question se pose, à revers : les chercheur.e.s des disciplines concernées sont-iels à ce point influencé.e.s par les dynamiques militantes (éventuellement les leurs) au point de laisser trop apparentes des biais idéologiques déformer leurs méthodes scientifiques ?

Cette supposition rhétorique ne se base, là encore, sur aucune données scientifiques, aucune études sérieuses, mais bien sur une suspicion de la convergence simplifiée, bêtifiée et discriminante, si ce n'est sur des amalgames (comme on amalgame islam, arabe et terrorisme — rappelons que la majorité des personnes de confession musulmanes ne se situent pas en Afrique du Nord ou au Moyen-Orient, mais en Asie (21 % contre 62 %) — à l'image des exemples que je viens de citer.

Pis, dans le contexte actuel, qui voit s'exprimer des rapports de forces violents, à l'aune d'un calendrier électoral présidentiel troublé par la pandémie, d'une mise en question générale et inégalée du paradigme sociétal capitaliste et néo-libéral (voir ultra-libéral) en Occident, elle pourrait être taxée de suspicion pathologique, du moins relevant d'une réaction disproportionnée par la peur de la part d'un ordre systémique politique et sociétal se développant jusqu'à présent avec un sentiment de toute puissance, là encore naturalisé, mais qui prend maintenant conscience de sa facticité par l'existence d'une partie de la population qui s'émancipe de cette ordre et de cette puissance.

Interpeller l'autre et devenir l'autre de l'autre

Il semblerait, selon mes propos, que je donne raison à la demande au CNRS par Frédérique Vidal "de définir ce qui relève de la recherche et ce qui relève du militantisme ?". La réponse est : non ! Premièrement, parce qu'on ne décide pas d'un tel projet sur la base d'une atmosphère empreinte de suspicions biaisées par un contexte de renversement inouïes et de déséquilibres des forces en présence dans la société qui tendraient à rendre l'entreprise encore plus suspicieuse en termes de manipulations politiciennes et idéologiques, et feraient de cette proposition une inquisition ou une chasse aux sorcières où il suffirait de pointer du doigt n'importe quel sujet ayant l'apparence du coupable que l'on recherche à tout prix.

Les processus de l'inquisition médiévale et de la chasse aux sorcières contemporaine partagent cette réaction face à des mouvements s'émancipant des doctrines oppressives et dominantes en pointant du doigt celui ou celle qui dénonce son oppression, afin de renverser la situation et de le ou la transformer en ennemi, désigner et interpeller celui ou celle par qui le "mal" arrive, puisqu'il faut bien trouver un coupable dans le chaos ambiant afin de "calmer les foules".

Deuxièmement, parce que contrairement à Jean-François Braunstein, je m'inscris en faux contre une idée très répandue d'une "arrivée rapide en France des théories (sic) (je souligne) qui sont en train de détruire (sic) (je souligne) les universités américaines". Cette formule révèle une méconnaissance historique des recherches sur les minorités et leurs interactions avec les normes sociales, en France comme aux États-Unis, et surtout, de ce riche échange transatlantique dont on peut situer une expansion autour des années 1970, au moment où les auteur.e.s rattaché.e.s à ce que l'on nomme la French Theory (Louis Althusser, Jean Baudrillard, Simone de Beauvoir, Hélène Cixous, Gilles Deleuze, Jacques Derrida, Michel Foucault, Félix Guattari, Luce Irigaray, Julia Kristeva, Jacques Lacan, Claude Lévi-Strauss, Jean-François Lyotard, Jacques Rancière et Monique Wittig…) ont reçu outre-Atlantique une ferveur qui a alimenté cet échange, avec un retour des recherches développées ensuite aux États-Unis et une partie du reste du continent américain vers l'Europe, pour ne cesser de circuler réciproquement entre les deux continents.

Sans parler des modèles d'actions militantes qui se sont progressivement alimentés, réciproquement là-aussi, comme dans une chambre d'écho au fur et à mesure de leur médiatisation (Act Up en est un des exemples marquants), sans pour autant se copier strictement. Outre cette ignorance, il existerait en France comme aux Etats-Unis, poursuit Braunstein, un  "“racisme systémique” [...] et un “privilège blanc” : Le racialisme devient une sorte de racisme à l’envers." L'usage du conditionnel rejoint le négationnisme du discours étatique sur les violences policières considérées comme un système. La systémique de ces phénomènes et son étude est là-aussi balayée d'un revers de main teinté de suspicion avant même d'en approfondir la description et la démonstration. L'usage du terme "racialisme" étant exempte ici de ces deux socles au fondement de tout usage heureux qui en ferait une description valable et nuancée de ses implications contextuelles. La procédure empreinte au discrédit son geste inquisiteur et diffamatoire au profit d'un idéalisme transcendant de la République imperméable à tout défaut de fonctionnement et donc à toute critique.

Enfin, l’"islamo-gauchisme" engloberait selon Braunstein d’autres champs, que le philosophe liste ainsi : "les théories indigénistes et décoloniales, les études de genre, l’écriture inclusive, les études sur le handicap, le poids, ou la pornographie. Ce n’est plus l’objet qui compte précise l'auteur, mais l’adhésion à certains présupposés [...] en accord avec l’approche militante et victimaire de ces “studies”". Non seulement la souffrance de l'expérience individuelle et collective des corps soumis à l'oppression dominante que sous-tendent ces catégories est niée dans une qualification dégradante (victimaire), mais elle est aussi niée en tant qu'objet d'étude légitime. Comme si la description et la représentation que nous avons du corps n'avait pas évolué dans le sens du renouvellement qu'a opéré l'étude historique concernant l'objet de la politique par excellence depuis la modernité, et qui, de Locke à Nietzsche, en passant par Arendt, Foucault, Deleuze, Butler, entre autres, nous a montré qu'il n'était plus la gestion de la cité mais bien la discipline et le contrôle du corps.

Le corps en philosophie pouvant ainsi se transformer à partir d'un partage binaire entre substance et esprit, en un site de liaisons entre matière, chimie, énergie, matérialisme social et matérialisme linguistique (sémantique sociale, médicale et politique) qui le situe dans un champ de forces interdépendantes et le rend vulnérable. Disqualifiant ainsi le corps, amalgamant "victime" au sens juridique et "victimaire" en tant que vécu psychologique et moral, Braunstein dénigre avant d'apporter une description et une réflexion. Enfin, il semble opposer sujet et objet soumis à l'étude et à la recherche. Dans une illusion pré-freudo-lacanienne du corps séparant sujet et objet dans des espaces étanches, et une vision de la science qui ne soit pas une fabrication d'objets par des sujets à une période donnée, mais une révélation objective absolue d'un certain ordre immuable du monde. L'implication du sujet dans l'objet de la recherche est justement un des fondements critiques sérieusement pris en compte dans les méthodes de ces disciplines des sciences humaines discriminées par ces auteurs et la ministre.

Elles s'y sont attaquées avec démonstration après avoir déconstruit une telle implication inévitable, mais neutralisée par naturalisation objectivante dans les cercles académiques dominants. Elles ont créé des méthodes afin de ne pas laisser infiltrer les biais impliquant le militantisme et l'expérience dite subjective qui entraveraient de manière irrémédiable leurs études. Ceci en mettant à jour au regard des lecteurs et lectrices ces implications et en s'imposant une auto-critique, par exemple. Cet espace critique étant toujours ouvert vers l'extérieur pouvant s'y introduire comme régulateur. Le débat plus que jamais sollicité.

Bien entendu, comme dans toute discipline universitaire, les champs d'études sur les minorités ne sont pas des terrains où se profilent des anges de miséricorde ou des hérauts porteur d'une voix(e) en vertu d'un salut bienheureux immanent à la société contemporaine. Ils peuvent être autant traversés par des saintes-nitouches que dans les champs plus classiques.

Ils offrent avant tout des outils et des savoirs qui éclairent la reproductions des normes de la société et des dominations qui entravent l'émancipation des sujets et donc l'équilibre démocratique. Ils sont suffisamment dynamiques pour produire eux-mêmes leurs propres zones de débats contradictoires et critiques qui les font avancer par des mises en questions de leurs propres résultats et outils méthodologiques.

Ils n'ont pas besoin d'une police morale qui viendrait leur dicter la manière dont Ils doivent élaborer leurs recherches. La République n'est pas une abstraction toute puissante qui doit régir par la loi ce qui doit être pensé et exprimé, mais un espace concret qui doit légiférer sur le respect des lieux qui produisent des savoirs libres et autonomes avec des outils émancipateurs qui ont pour objectif de permettre une auto-régulation des pires dérives tyranniques ou totalitaires.

L'interpellation de "islamo-gauchisme" à outrance dans les médias en direction d'un corporatisme imaginaire au sein des universités est de la seule responsabilité de celles et ceux qui en font usage et des médias qui les diffusent. À l'image de l'écueil concernant l'usage répété du jargon universitaire dans ce même cadre ultra-médiatique qui peut déformer les savoirs qui sont à la base de catégories pourtant précises au sein de la recherche, et peuvent ainsi alimenter les pires réactions, car mal comprises. Comme, par exemple, le terme "hétérosexuel" qui ne renvoie pas à la préférence et à l'acte sexuel en soi, mais à un système dominant ou hégémonique qui privilégie les personnes pratiquant l'hétérosexualité dans le but de la reproduction au détriment des autres formes de sexualité hors reproduction qui sont alors discriminées, criminalisées, réprimées, etc.

Il est important de comprendre l'usage académique des termes construits sur la base des études des faits et phénomènes sociaux-politiques et des implications qu'elles engendrent, afin de se prémunir de toute identification personnelle, de tomber dans le piège de l'enfermement identitaire psychologique à défendre à tout prix, mais de prendre conscience qu'en tant que tel, malgré soi, on peut être agent d'un système oppressif sans pour cela remettre en cause ses propres préférences (dans le cas précité) ou attributs corporels (le fait d'avoir une peau noire ou blanche), par exemple, mais réfléchir à la manière dont nous reproduisons des normes et dominations de ce système auquel nous n'échappons pas. Le "privilège blanc" historique tant décrié, est avant tout celui de produire l'assignation de l'autre en le dévalorisant.

Lorsque des recherches universitaires montrent ce processus à l'œuvre dans la société, elles produisent une catégorie qui interpelle et désigne frontalement ce qui jusqu'à présent ne se manifestait que par la négative de l'autre. Il est évident qu'une telle procédure n'est pas facile à accepter. Toutefois, aucun individu n'échappe au pouvoir de l'assignation. C'est aussi ce que révèlent ces recherches. Là-dessus, nous sommes tous égaux. La différence se situe dans le degré de valorisation que cette assignation engendre ou non. Dans le degré du pouvoir qui la rend active : si cette procédure est un abus ou une légitimité.


De même, en tant que pédé, gouine, noir.e, arabe, etc., quelle part donnons-nous à ces assignations dans notre vécu en tant qu'individu ? quels stéréotypes nous performons nous-mêmes de manière inconsciente et qui participent de la reproduction des normes ? Le second degré, après une prise de conscience, est plus efficace qu'une dénégation ou une réaction épidermique face à ce qui nous renvoie vers nos propres manquements. Franz Fanon, dans Les Damnés de la terre, donne une importance éclairante à cette question du langage et de l'interpellation de l'autre : "[…] Le langage du colon, quand il parle du colonisé, est un langage zoologique. On fait allusion aux mouvements de reptation du Jaune, aux émanations de la ville indigène, aux hordes, à la puanteur, au pullulement, au grouillement, aux gesticulations. Le colon, quand il veut bien décrire et trouver le mot juste, se réfère au bestiaire." Cette importance se jauge à l'aune de l'humiliation, du rejet, de l'exclusion de l'autre de l'humanité, qui a pour finalité de l'utiliser comme objet de sa propre valorisation. Telle est la violence performative du langage dans cet usage. Elle marque les corps dans une histoire qui ne s'arrête pas aux portes des progrès les plus apparents au sein des sociétés vers plus de respect et d'égalité.

Le pire ennemi dans cette histoire, à mon sens, est bien le paradigme identitaire de la personne (au sens psychologique et non mathématique). Dans ce paradigme, la construction par assignation de la personne s'inscrit dans une histoire greffée à celle de la construction du sujet occidental émancipé de la tutelle divine et souveraine. Elle montre que les individus se vivent différemment suivant les époques, les sociétés et les cultures. Les constructions identitaires de classe, raciales ou sexuelles, par exemple, ne sont pas des données universelles et anhistoriques.

Leur prédominance sur la manière dont les individus se vivent et les conséquences que cela implique sur la société et la politique (le vivre ensemble) est une question majeur à notre époque actuelle de métamorphose concernant notre rapport au monde, au vivant, à l'environnement qui nous maintient en vie. Et son histoire est intimement liée à la politique impérialiste et colonialiste occidentale qui a instauré cette procédure d'enclosure (de cloisonnement) des individus et leur hiérarchisation dans la société dirigée par un système à domination masculine, blanche et hétérosexuelle. Reproduction et production vont de paire dans une société marquée par l'idée de "progrès civilisationnel".

Ce fait a créé un système où ledit dominant s'est attribué le privilège de l'auto-détermination sous la forme de la neutralité (non exprimée, car conçue comme naturelle, c'est-à-dire sans la transitivité des signes qui ferait de lui une fabrication). Il ne faut pas non plus, à mon sens, cacher les déformations, les abus éventuels, les formes extrêmes que prennent aujourd'hui les conséquences multi-centenaires de cette politique qui a imposé aux individus des assignations identitaires dévalorisantes et la façon dont elles se sont inscrites dans l'inconscient collectif et individuel. Car finalement, le risque est de s'enfermer dans des postures aveuglantes, inconciliables et délétères.

Mais ce contexte nous impose de ne pas juger trop vite, de prendre le temps d'édifier un espace critique propice au débat, plutôt que celui du déferlement syntaxique et sémantique médiatique qui contribue à un brouhaha anxiogène, voir délirant. Plutôt que d'asséner des interpellations, des assertions un peu trop rapides, il serait plus pertinent et efficace d'essayer de comprendre et d'expliquer, et donc de commencer par refonder les questionnements, mettre en cause les anciens, observer ce que ces nouveaux phénomènes font surgir comme nouvelles questions avant de camper strictement sur ce qui nous semble acquis comme méthodes d'analyse. Sur le racialisme (ou le sexualisme) par exemple : quelle est son histoire ? comment il s'est développé et a évolué ? comment fonctionne aujourd'hui l'identification à l'assignation des races chez celles et ceux qui sont les descendant.e.s des premières politiques instituées du paradigme identitaire de l'individu, à l'époque moderne et de l'esclavagisme ? quelles en sont les traces encore présentes ? comment fonctionne l'appropriation de ces assignations discriminantes dans un retournement de l'insulte qui maintient un individu dans une image positive et agissante de lui-même ? comment ce retournement peut devenir une identité émancipatrice ou bien aliénante ? quelles interactions, liens organiques, avec les rapports de classes ? Lorsque la réalité fait dérailler les théories, même les plus anciennes, cela oblige à revoir la théorie, et non à déformer la réalité en boursouflant les outils conceptuels pour les faire chuter dans des usages fatigués et pernicieux.

Sans doute, somme-nous dans une traversée temporaire qui est une métamorphose par-delà un paradigme humaniste épuisé, vers une alternative encore inconnue à construire ensemble. On peut s'insurger, manifester sa colère, son indignation. Mais il y a plus à gagner en prenant aussi le temps de l'écoute et celui de la réflexion critique, plutôt que celui des formules à l'emporte-pièce qui dirigent les rapports de forces dans une impasse de la violence permanente.

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