Ce que le coronavirus me dit / Ép. 5 / Psychiatrie : regarder ces corps imploser

Dans mon précédant billet, je me désolais du manque d’informations sur la situation que peut provoquer la pandémie et le confinement chez les personnes ayant des singularités psychiques pouvant présenter des comorbidités somatiques et psychiques importantes. Encore une fois, tout ce qui touche à la psychiatrie est une exception ou une anomalie de l’information, reflet de sa situation en générale dans la société qui la considère naturellement à cette place marginale ou la refoule carrément. Certains journaux s’en emparent, entre autres Le Monde et Le Parisien*. Malheureusement, n’étant pas abonné à ces journaux, je ne suis pas en mesure d’avoir accès à la totalité des articles.

Je disais que la « folie » est tout le contraire d’un enfermement, que c’est un rapport au monde sans filtres symboliques et imaginaires qui donne un accès direct au réel, dans sa plus grande crudité. Les « fous » semblent parfois lire dans l’inconscient des autres. Ne pas s’en offusquer. Plutôt s’en réjouir. Dans l’article du journal Le Parisien, les journalistes Ludwig Gallet et Iris Péron formulent la chose ainsi : « C'était trois petits jours avant que cet hôpital psychiatrique rennais ne mette en place son dispositif contre le coronavirus. Une autre époque, presque oubliée après bientôt une semaine de confinement. L'avant prise de conscience, le sentiment de toute-puissance dans les bars, les restaurants, les parcs. Une femme, déjà, voyait bien que le Covid-19 menacerait tout le pays, comme elle l'a affirmé à son médecin sur la route de cet hôpital. Elle était alors prise en charge par les services des urgences pour des troubles psychiatriques qui la rendaient, c'est cocasse ou désolant, plus clairvoyante que beaucoup d'entre nous. »

« Cocasse ou désolant »… Une formule que l’on dira « maladroite », qui révèle en tout cas cette hauteur condescendante qu’on généralement les « gens normaux » vis-à-vis de singularités psychiques nommées ici « troubles psychiatriques »… même pas « troubles psychiques »… livrant le psychisme de la personne à l’autorité du corps médicale, et la déliant de toute possibilité d’être un sujet, quand bien même les journalistes reconnaissent une « clairvoyance » liée aux troubles.

Soyons plus «  clairvoyant.e.s » donc. Il y a les troubles, ou les singularités comme je préfère les nommer, et la personne. L’avoir et l’être. Le fonctionnement biochimique du cerveau au niveau des neurotransmetteurs, ce que cela provoque chez la personne et qui peut générer de effets de comorbidités somatiques et psychiques, et comment elle les prend en charge en tant que sujet. Mais tout cela n’est pas isolé d’un environnement. Tout au contraire. Ces fonctionnements biochimiques sont tout à la fois le résultat d’une interaction avec l’environnement et le produit d'une interprétation de cet environnement. Ce ne sont pas des « erreurs » ou des « anomalies » autonomes, étanches à des facteurs extérieurs. Du reste, la frontière entre intérieur et extérieur pour un corps psychotique est plus poreuse que pour un corps névrotique, voir inexistant selon l’intensité et la nature des psychoses (maniaco-dépression, schizophrénie, paranoïa, etc.). Apprendre à vivre avec un tel corps relèverait pour certain.e.s de l’héroïsme. Pour celles et ceux qui le vivent, de la normalité, du quotidien. Mon corps est ma norme, mais il n’est pas normatif, dirons-nous.

Alors oui, la psychose crée un rapport sensible au monde très intense. Un rapport singulier qui a toute sa légitimité, autant qu’un autre. Certaines cultures incorporent les personnes présentant les caractéristiques d’un fonctionnement psychotique du cerveau dans un relais magique et spirituel au sein de leur société. Les effets de comorbidités y sont alors moins présents. Ces personnes ont une place et un rôle en tant que sujet. Ils ne sont pas pathologisés, mais reconnus comme singuliers.

La psychose n’est pas une donnée naturelle, elle est une catégorie scientifique européenne qui nomme et classe différents symptômes dans une pensée médicale récente. Il n’y a rien d’universel là-dedans. La catégorie n’est pas l’évènement, et l’évènement n’est pas réductible à la catégorie. Comme disait les tenant.e.s de la psychothérapie institutionnelle : continuer à vous prendre pour un médecin, la personne continuera à se prendre pour un malade. Jeu de masques, jeu de rôles. Se souvenir de Franz Fanon. Délire réciproque et entretenu dans des interactions sociales qui classent et hiérarchisent selon des rapports de pouvoir.

La singularité fait peur pour certain.e.s. Que dire de cette « clairvoyance » supposée qui traverse un corps sensible délié des catégories et des protections symboliques et imaginaires normatifs ? Ce corps doit apprendre à ne pas avoir peur de cette énergie brute et violente. Ne pas s’en faire violence. Ne pas retourner cette violence contre lui-même. Apprendre à s'en servir, à la transformer en une énergie imaginative et symbolique porteuse de sens. Dans des circonstances exceptionnelles comme nous vivons aujourd’hui, ces corps sont exposés à une explosion ou une implosion comme jamais si on ne les écoute pas, si on les invisibilise, si on s’en moque, si on en rit, si on les enferme pour les faire taire, et, considérant que penser c’est délirer de toute façon, si on ne partage tous ensemble nos « délires ».

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http://www.leparisien.fr/societe/ca-va-faire-tres-mal-dans-les-hopitaux-psychiatriques-l-impuissance-face-au-coronavirus-24-03-2020-8286792.php
https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/03/25/coronavirus-la-situation-etant-inedite-il-est-difficile-de-prevoir-ce-qui-va-se-passer-sur-le-plan-psychiatrique_6034348_3224.html
https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/03/25/les-hopitaux-psychiatriques-en-plein-desarroi-face-au-coronavirus_6034308_3224.html

À suivre…

Singe au miroir, Alexandre Gabriel Decamps, 1843 Singe au miroir, Alexandre Gabriel Decamps, 1843

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