Déconfinement : expérience du spectre

Ça s’est passé comme rien. Ou presque. Une sorte de retour, où le train train nous promettait enfin un rendez-vous trop longtemps reporté. Et puis, tout est apparu étrangement inconsistant. Le corps, déjà entraîné à la très grande limitation des contacts, commence à se distancer de son propre corps. Sans le contact de l’autre, le corps s’absente volontairement de l’espace qu’il est censé traverser.

Il y eut une forme de frénésie les premiers jours. Des hordes dans les magasins, les supermarchés. Et puis. Des espaces toujours clos. Des bureaux de poste asséchés où deux corps à la fois hantent les lieux, tandis que dehors, suivant les heures de la journée, s’étirent un filament de silhouettes espacées, diaphanes.

Aucun rassemblement. Les corps ne se croisent pas, ils s’évitent. Même la rue a disparu. On n’entend plus les voix portées par un engouement soudain pour le temps qui passe. Les bistrots sont devenus des aires abandonnées, en sursis. L’espace politique du quotidien a un goût d’ombre.

Les journaux se transforment en archives. L’évènement n’a pas eu de prolongation. Il traîne, ici et là, des retombées insipides, spéculatives. Des manifestes qui agitent des portes ouvertes d’où aucune respiration ne sort.

C’est avant qui reprend son bonhomme de chemin, mais pas comme avant. On est suspendu. Avant sans lendemain qui traîne son spectre, persistant sans souffle ; plus que jamais sans âme, puisque les corps ont tant donné de leur peau, déserté leur chair, qu’elle n’a plus rien à recouvrir.

La psyché cherche alors à repousser la captation dont elle est l’objet, qui voudrait la rendre perméable à ce soucis sécuritaire total qui se clame en prêches sanitaires pour convaincre.

Que faire quand l’invisible est allié au mensonge ?

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