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 l’âge de 16 ans, un épisode dépressif profond me pousse vers un suivi psychothérapeutique avec une psychologue clinicienne, il a été le premier d’une longue série avec toutes sortes de psy- qui m’a mené à débuter une analyse à 38 ans. Lors d’une séance, je suis aveuglé par un voile noir, paralysé par un épisode d’angoisse généralisée. Alors qu’il prend en charge le désamorçage de la crise, le psychanalyste m’invite à m’asseoir sur un fauteuil, le temps que je reprenne mes esprits. Il me propose ensuite de me diriger vers un collègue psychiatre. J’accepte sans trop savoir pourquoi. Le psychiatre en question, tout comme le psychanalyste, font partie d’un collectif de praticiens et praticiennes expérimenté.es à la psychothérapie institutionnelle et à la schizo-analyse. Le diagnostique est tombé en 2015 : psychose maniaco-dépressive, ou trouble bipolaire suivant les nosographies. Le traitement de première intention est prescrit en plus des séances hebdomadaires de psychothérapie, entre 30 et 45 minutes à chaque fois.
En 2017, après une rupture violente avec mon ex-compagnon, je quitte Paris et je fais une grave décompensation qui se termine aux urgences d’un HP durant trois jours. Trois jours délirants entre le chaos psychique, les molécules sédatives et le harcèlement du personnel afin que je me décide à partir « parce que ce n’est pas un hôtel, ici ». Au cours de ces trois jours, j’ai vu une seule fois un psychiatre, en pleine nuit après un réveil angoissé ; il a eu pour acte médical la délivrance d’un autre benzodiazépine, sans autres paroles que des questions. Je retombe ensuite dans un grave épisode dépressif. J’engage un suivi chez un psychiatre libéral. Après avoir refusé avec véhémence de contacter mon ancien psy à Paris pour un échange d’avis éventuels, en une séance, il me propose de remplir un test afin de savoir si j’étais plutôt maniaque ou dépressif et il change en presque totalité le protocole moléculaire initial, arguments à l’appui auxquels je m’accorde avec le peu d’éclairage possible que me laisse encore la passivité de cet état dépressif. Un cocktail surprenant que j’ai immédiatement arrêté après avoir eu des pensées suicidaires à un rythme inhabituel et des effets secondaires insurmontables. Après une errance d’un an et un nouvel épisode de décompensation, j’ai été suivi en CMP (Centre médico-psychologique). Je voyais la psychiatre 3 à 4 fois par an pour le renouvellement des molécules, en plus d’un suivi psychothérapeutique avec une psychologue clinicienne tous les 15 jours (un mélange entre une approche classique freudienne et les TCC).
Depuis 2020, après deux nouvelles décompensations et un constat de prise en charge inefficace par la psychiatre (j’ai appris qu’elle ne lisait pas les rapports de la psychologue), j’ai décidé de me diriger de nouveau vers le libéral. La psychologue ayant argumenté son refus de poursuivre en collaboration avec un médecin libéral hors protocole encadré par l’hôpital public, j’ai continué avec le psychiatre au rythme d’une séance hebdomadaire entre 10 et 25 minutes. À partir de 2021, après le troisième confinement, aux thymorégulateurs et aux anti-dépresseurs s’est ajouté un anti-psychotique. Le délire de catastrophe imminente prenait trop de place. Les voix intrapsychiques étaient envahissantes. Depuis, la posologie a été ajustée et diminuée progressivement, réduisant de trois-quart le dosage initial. Les voix ont disparu, j’apprends à prévenir les délires. Je sors également du brouillard moléculaire qui avait endormi toute émotion et activité intellectuelle. Tout affect disparaissait progressivement. Les relations sociales semblaient spectrales. Le désir était devenu un désert improductif. Je ne bandais plus.
Depuis un an, je reprends du poil de la bête. L’été dernier et jusqu’en novembre, je traverse un épisode maniaque, replongeant le nez dans la cocaïne, en plus de ma consommation quotidienne de cannabis (depuis une quinzaine d’année). Sevrage de la C depuis un mois, à la campagne chez mon compagnon. Je vais y passer l’hiver, au minimum, la tentation étant trop grande dans le bourg où je vis ; il suffit que je traverse la rue pour tout avoir : cocaïne, shit, beuh, 3MMC-Viagra (le combo de base pour une soirée chemsex), Taz, etc. Aujourd’hui, à ses côtés, dans le calme au milieu des arbres argentés par les matins en négatif, je ressens malgré tout les remous de l’actualité concernant une proposition de loi du Sénat qui vise à intégrer les centres experts en santé mentale dans le code de santé publique, et le débat qui se polarise entre neurobiologie et psychanalyse. J’essai d’entrer dans la discussion en cours de commentaires d’un billet publié dans les pages du Club, cela devient impossible ; la fatigue psychique se fait vite ressentir, comme à chaque fois, dans un chaos linguistique qui ne fait pas le poids devant l’ordre du langage du maître, celles et ceux qui savent, mu.es par la volonté de savoir sur le corps psychiatrisé. Toutefois, cette polarisation du débat fourmille de résonances qui font écho à mon expérience en tant que personne et objet de connaissance à la fois, dont la subjectivité du corps est médicalisée depuis mes 16 ans. Une subjectivation bien particulière qui se fonde sur une schizé fondamentale de la société occidentale : la séparation corps/esprit, le mind/body problem selon la terminologie anglo-saxonne, qui ira jusqu’à cristalliser violemment le débat philosophique entre tradition continentale et tradition anglo-saxonne. Il ne s’agit pas ici d’entrer dans le débat philosophique en tant que spécialiste que je ne suis pas, mais parce que cette polarisation est ce qui a configuré l’esprit de l’occident, celui sur lequel la psyché occidentale s’est développée jusqu’à l’invention du sujet moderne, individualiste, subjectif, identitaire. Un sujet à la conscience cohérente, unique et ordonnée, tel que le considérait Émil Kraepelin, fondateur de la psychiatrie scientifique moderne.
C’est sur ces fondations que mon parcours psychiatrique se situe, étant un sujet européen, ayant grandit dans un environnement hétéronormatif et patriarcal. Si ce cadre est mouvant et poreux, la puissance de mon chaos s’est malgré tout heurtée systématiquement à l’épreuve de cette séparation. J’ai pris des chemins de traverse, réflexes d’auto-défense ou lignes de fuite indéterminées ; ils m’ont fait expérimenter les contradictions et paradoxes de cette fondation qui régule le psychisme avec des techniques de subjectivation selon des normes qui ont toujours été pour moi inatteignables et en total contradiction avec la manière dont je vis mon corps. C’est ce cheminement chaotique que je vais raconter ici. Il soulèvera des questions, qui attendront moins de réponses que le souhait d'articuler cette expérience et de tenter d’élaborer une réflexion partagée.
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