Monde du travail: une vague de répression depuis la fin du confinement

À la traditionnelle chasse aux sorcières faisant suite à un important mouvement social, ici celui contre la réforme des retraites, s’ajoute cette année la répression contre celles et ceux dont la tâche était de prendre soin de la santé et de la sécurité des salariés pendant l’épidémie de Covid-19. Les sanctions pleuvent depuis trois mois.

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C’est à la fois la dernière en date et la plus ubuesque. Anthony Smith, inspecteur du travail dans la Marne et militant CGT, a été muté d’office vendredi 14 août sur décision du ministère dont Élisabeth Borne a récemment pris la tête. Son tort : avoir fait son travail en intentant une procédure contre une entreprise d’aide à domicile ne fournissant pas d’équipements de protection à ses salariés au plus fort de l’épidémie de Covid-19. Une action qui lui valut une interpellation de sa hiérarchie, puis une suspension de 136 jours, avant un conseil de discipline le 21 juillet. Et aujourd’hui, un déplacement forcé quelques jours avant que le port du masque ne soit rendu systématique dans toutes les entreprises.

C’est aussi la question des protections qui est au cœur d’un autre dossier disciplinaire. Celui du Centre hospitalier du Rouvray à Sotteville-lès-Rouen où une note interne de la direction en mars 2020 met le feu aux poudres. Elle indique que les masques des soignants doivent être réutilisés après séchage et que le port du masque pour les patients en psychiatrie potentiellement atteints du Covid-19 est inutile. Postée par des agents sur les réseaux sociaux et commentée en termes peu élogieux pour la direction de l’établissement, la note fait scandale. Démarre alors une chasse aux « lanceurs d’alerte » qui, après la convocation de neuf agents, aboutit fin juin à deux conseils de discipline pour « non-respect des obligations de réserve ». Le jury n’ayant pas réussi à se mettre d’accord, les sanctions de 10 et 15 jours d’exclusions temporaires sans traitement ont été prises par le directeur de l’hôpital.

À l’autre bout du pays, à Toulouse dans un Ehpad du groupe Domusvi, ce sont deux infirmiers qui en pleine crise sanitaire ont été mis à pied. Et même évacués par la police pour avoir réclamé avec insistance et répétition des masques afin de s’occuper de cas suspects de Covid-19 présents dans la maison de retraite. Cette fois-là, c’était avant le déconfinement.

 

Répression à l’encontre de grévistes de l’hiver

 

La répression contre des grévistes et des syndicalistes du long conflit contre la réforme des retraites n’a pas attendu l’arrêt des manifestations au moment du confinement. Plusieurs conseils de discipline se sont déjà tenus en janvier et février 2020 à la RATP. Après le déconfinement, les sanctions sont toujours de mise. Alexandre El Gamal, conducteur, syndicaliste CGT et secrétaire d’un CSE, a été convoqué le 22 juillet par sa direction à un entretien disciplinaire pour des blocages de dépôts ayant eu lieu pendant la grève cet hiver. La RAPT réclame sa révocation pure et simple. La décision devrait tomber en fin de semaine. Au mois de juin, un autre élu CGT du dépôt de bus de Pantin, Ahmed Berrahal, a lui écopé de deux mois de mise à pied pour les mêmes motifs.

L’Éducation nationale n’a pas été en reste pour engager ou menacer de procédures disciplinaires dans de nombreuses académies. La mobilisation contre la retraite à points s’est doublée chez les enseignants d’un rejet des réformes Blanquer. Celui-ci s’est notamment manifesté autour d’un inédit mouvement de blocage des E3C, ces nouvelles épreuves de contrôle continu comptant pour le baccalauréat. Dans l’académie de Poitiers, le rectorat n’y est pas allé de main morte. Juste avant le confinement, il convoque trois enseignants syndiqués à SUD Éducation pour un blocage des épreuves mené le 3 février avec 200 autres personnes. La sanction tombe : quatre mois de suspension. Une suspension prolongée de quatre mois supplémentaires par le rectorat au tournant de l’été.

 

Polisser et faire taire les voix discordantes

Pour compléter le tableau, deux autres salariés ont été « mis au pas » durant l’été, l’un à la SNCF, l’autre à Pôle emploi. Eric Bezou, membre du syndicat SUD Rail a été licencié le 21 juillet. Le tort de ce cheminot de 53 ans : s’être mis à genoux en mars 2019 devant sa direction pour protester contre un énième refus d’avancement. L’inspection du travail avait d’abord refusé sa radiation en septembre dernier, avant qu’un recours hors délai, selon son syndicat, ne relance la procédure disciplinaire.

À Pôle emploi, c’est Yann Gaudin qui fait les frais d’un été meurtrier pour les « fortes têtes ». Dans le collimateur de sa direction depuis des années, ce conseiller a fini par être licencié le 3 juillet, onze jours après son entretien disciplinaire. En 2014, il avait informé des milliers d’intermittents du spectacle d’une aide à laquelle ils avaient droit, mais que le service public de l’emploi ne leur proposait pas explicitement. Depuis, il avait permis à de nombreux allocataires de récupérer leurs droits en s’appuyant sur des failles dans leurs dossiers. La direction de Pôle emploi a eu sa tête.

La liste est loin d’être exhaustive et la série n’est pas close. Le 3 septembre, ce sera au tour de Vincent Fournier, un militant CGT à La Poste, d’être convoqué pour un entretien disciplinaire où il risque une mise à pied. Pendant la crise sanitaire, il avait été expulsé d’un bureau de poste des Yvelines par la police alors qu’il informait ses collègues sur le droit de retrait.

Rapports de force

 

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