Réforme des retraites : « les carrières gruyère des femmes vont se payer cash »

Avec les interruptions de carrière pour élever les enfants et le travail à temps partiel à 80 % féminin, les pensions des femmes sont déjà inférieures de 38 %. Mais loin de corriger ces inégalités, la réforme des retraites à venir devrait les accroître. Sophie Binet, la responsable de l’activité femme-mixité de la CGT nous a expliqué pourquoi.

 

Le rapport Delevoye affirme mettre en place des mesures pour mieux prendre en compte les préjudices de carrière et arriver à plus d’équité entre les femmes et les hommes. Qu’en pensez-vous ?

 

Il faudrait déjà que Delevoye donne des simulations sur un avant et un après la réforme. Quand on s’intéresse aux questions d’égalité femme homme, il faut regarder à deux niveaux : les mesures qui ont un impact direct et puis les mesures générales qui ont un impact particulier sur les femmes. Pour les mesures directes, c’est-à-dire tout ce qui concerne les droits familiaux, nous pouvons constater des reculs importants sur la pension de réversion. Actuellement, elles sont acquises, même s’il y a un divorce, avec une proratisation du nombre d’années passées ensemble. Demain avec le système Delevoye, s’il n’y a pas eu de close dans le divorce sur la réversion, la pension ne sera plus acquise. Nous savons très bien comment les divorces se passent. La priorité d’une femme qui divorce est d’abord de garantir la garde des enfants et la pension familiale. Penser à la pension de réversion est quelque chose qui n’arrive jamais aujourd’hui. Deuxième chose, pour ouvrir des droits et avoir accès à la pension de réversion il faudra attendre d’avoir liquidé sa retraite. Aujourd’hui, c’est à partir de 55 ans. Comme dans deux tiers des foyers les femmes ont un salaire moindre que celui des hommes, si le conjoint décède pendant que la femme est en activité, cela entraînera une grosse chute du niveau de vie. Enfin, il n’y a pas de nouveaux droits : l’ouverture de la pension de réversion aux couples pacsés est absente de la réforme.

Sur les majorations pour enfants, la grande mesure soi-disant féministe de Delevoye est d’instaurer un bonus de 5 % au premier enfant. Sauf que cette mesure vient remplacer deux mesures qui existaient auparavant. La première : des majorations de durée d’assurance de huit trimestres par enfant dans le privé et quatre dans le public. La deuxième : une majoration de 10 % et plus pour les femmes comme pour les hommes pour trois enfants et plus. En fait, Delevoye ne parle que de cette deuxième mesure, sans évoquer la première qui disparaît également. Auparavant, quand on avait trois enfants ou plus, la majoration pour le couple était de 20 %, 10 % pour les hommes et 10 % pour les femmes. Là, avec trois enfants ou plus, la majoration sera de 5 % par enfant. Cela fait donc 15 % pour le couple, puisque c’est au choix pour l’homme ou la femme. Sur la totalité des droits, ce n’est pas une avancée, même si nous demandions qu’une majoration soit donnée au premier enfant. Comme cela vient aussi remplacer la majoration de durée d’assurance, ce n’est pas une avancée. Pire, comme c’est laissé au choix des conjoints, il y a un vrai risque que ce soit les hommes et non les femmes qui la prennent (le salaire des femmes étant généralement inférieur -NDLR). Nous avons donc de grosses inquiétudes sur le volet droits familiaux.

 

Et qu’en est-il sur l’impact des mesures générales ?

 

L’argument de Delevoye sur l’équité est de dire que les droits seront moindres pour ceux qui avaient une carrière ascendante, mais que cela améliorera la situation de celles qui ont une carrière plate, avec la prise en compte de l’ensemble de la carrière. Mais pour les femmes, ce ne sont pas des carrières plates qu’elles ont, mais des carrières gruyères pour beaucoup d’entre elles. Pour elles, le résultat sera catastrophique, car aujourd’hui les interruptions de carrière peuvent être masquées par la prise en compte des 25 meilleures années. Demain, il y aura un impact direct sur le niveau de la pension. Donc, temps partiel, précarité, interruption pour enfant, tout cela se payera cash. De plus, quand on regarde ceux qui seront très pénalisés par la réforme, il y a notamment les fonctionnaires qui sont majoritairement des femmes, à 63 %. Pour eux, il sera pris en compte de toute la carrière au lieu des six derniers mois. Pour que la chute ne soit pas trop violente, les primes seront intégrées dans le calcul de la retraite. Cependant, tous les fonctionnaires n’ont pas de primes. C’est notamment le cas dans les filières très féminisées comme l’Éducation nationale. Mais là où des primes existent, leur distribution est extrêmement inégalitaire d’un point de vue sexiste. En général, plus la rémunération est individualisée plus cela nuit aux femmes. Enfin, il va y avoir un très gros recul sur les possibilités de départ anticipé sur tous les régimes spéciaux. Or, dans la fonction publique, le gros bataillon des professions médicales vont perdre énormément.

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