Mouvements citoyens et partis politiques

Les élections municipales de 2020 ont donné l’occasion à une nouvelle espèce politique de naître : les listes participatives portées par des collectifs de citoyen-nes. Inspirées par l’expérience de Barcelone et de Saillans, de telles listes se sont présentées dans de nombreuses villes de toute taille. Qu’est-ce qui différencie un mouvement citoyen d’un parti politique ?

De Veigy-Foncenex (3700 hab.) à Chambéry (60 000 hab.) jusqu’à Toulouse (480 000 hab.), de nombreux collectifs de citoyen-nes se sont construits dans le but de présenter des listes participatives aux élections municipales de 2020. Leur diversité est liée à la taille des villes et à la façon dont ils se sont structurés. J’utiliserai dans cet article le mot « mouvement citoyen » pour désigner ces collectifs à visée élective.

Ils se sont construits en opposition aux partis traditionnels sur des bases culturelles différentes en se forgeant une identité distincte : leurs valeurs communes sont « démocratie, transition écologique et solidarité » avec une volonté de faire collectif et de permettre un renouvellement du personnel politique. Ces deux éléments permettent de les distinguer des faux-nez qui sont apparus durant la campagne : nombre d’anciens élus LR ou PS ayant joué la carte « hors-parti » tout en en gardant les valeurs et modalités. Entre identité et fonction, qu’est-ce qui distingue ces mouvements citoyens des partis politiques traditionnels ?

Si on prend le cas du Mouvement Citoyen du Grand Chambéry[1], ces fonctions ont été :

    • D’informer et de débattre sur des problématiques locales (PLUi HD du Grand Chambéry, la construction du parking Ravet) ou plus générales : la laïcité, le municipalisme, ...
    • De se constituer dans le but de présenter des listes aux municipales 2020, donc de se structurer pour mener campagne : liste présentée à Chambéry et 3 listes amies dans l’agglo.
    • De renouveler le personnel politique : en utilisant le tirage au sort et en présentant des listes avec une très grande majorité de citoyen-nes n’ayant jamais eu de mandat (un seul sur la liste Chambé Citoyenne, quelques militant-es de parti traditionnel).

Vote de tendance lors du débat sur le Parking Ravet © Chambé Citoyenne Vote de tendance lors du débat sur le Parking Ravet © Chambé Citoyenne

Leur identité est basée sur :

  • Une posture d’ouverture vis-à-vis du débat en terme d’idées et de techniques d’animation (pour avancer sans réunions à rallonge) dans un cadre de valeur : l’écologie, la démocratie et la solidarité.
  • L’inscription du renouvellement dans leur ADN.
  • Du collectif avant la mise en avant d’une personne

Qu’est-ce qu’un parti politique ?

Historiquement, les partis sont des réunions de notables puis, à gauche, une union de forces militantes pour contrecarrer les pouvoirs économiques, médiatiques et religieux qui soutiennent les notables. Sans parti, un quidam isolé ne peut pas gagner une élection. Sans parti, est-ce qu’un ouvrier comme Pierre Bérégovoy aurait eu quelques chances d’être candidat et élu face à quelqu’un qui est passé par la banque Rothschild ?

Le rôle des partis politiques est de participer à l’animation de la vie politique. Article 4 de la Constitution : "Les partis et groupements politiques concourent à l’expression du suffrage". [2]

Leurs fonctions:

  1. Les partis informent, débattent d’idées
  2. Les partis sont structurés pour mener des campagnes électorales et soutiennent les listes ou candidats.
  3. A ces deux fonctions, Sandra Breux [3] en ajoute une troisième : ils participent au renouvellement des candidat-es.

Au sens politique, les mouvements citoyens sont des partis

Logos de différentes listes citoyennes aux municipales 2020 Logos de différentes listes citoyennes aux municipales 2020

À partir du moment ou un collectif se structure pour présenter un ou plusieurs candidat-es à des élections, c’est un « parti ou groupement politique ». La seule différence réside dans l’aspect juridique : un parti politique est une association loi 1901 à caractère politique (avec une association de financement) alors qu’un collectif ou groupement peut présenter une liste sans association via un mandataire financier. Au sens politique, les mouvements citoyens sont des partis.

Alors d’où vient cet acharnement à se différencier des « partis » ?

L’image actuelle des partis politiques est rejetée sous différentes formes : un assemblage de notables (on revient aux sources), ils sont déconnectés des citoyen-nes (les militants dans les partis de gauche ont déserté) ou leurs membres sont empreints d’idéologie, donc on ne peut pas discuter avec eux. C’est devenu un sujet tabou de se déclarer adhérent d’un parti : on passe pour quelqu’un de fermer à la discussion.

Ce rejet des partis est basé sur une étiquette, l’identité des partis, plus que sur le rôle qui leur ait assigné dans notre démocratie représentative :

  • Les médias et les temps compressés de notre société empêche toute réflexion et débat serein : on passe d’un sujet à un autre, on répond dans l’urgence sans construire une réflexion de long terme.
  • Le rejet de l’identité de parti a fait disparaître les militant-es rendant compliqué l’organisation des campagnes, limitant de fait la fonction médiatrice dans de nombreux quartiers.
  • Le renouvellement est peu perceptible sur les postes en vue. Ce n’est pas l’objectif premier des partis actuels. Il y a des différences notables : Médiapart souligne que seul 21 % des colistiers aux municipales 2020 ont déjà fait de la politique sur les listes écologistes [4].

De fait tous les partis traditionnels de la politique française (France Insoumise, PC, Parti de gauche, Les Verts, LR, LREM, UDI, FN, PS, Modem, …) souffrent d’une base militante faible. Or les campagnes sont énergivores. L’essentiel des forces passent dans les campagnes qui se succèdent. Ils sont étiquetés chacun à leur façon dans une idéologie et une posture figée et sont la plupart du temps identifiés (quand ils le sont !) par une ou deux figures médiatiques.

Le bourgeonnement de mouvements citoyens « en dehors des partis » est un rejet de la manière de faire de la politique plutôt qu’un rejet de la fonction « parti ». Pour participer à un collectif, il faut être en accord avec l’identité qu’il porte.

Les succès des listes participatives aux municipales 2020 dans les villes de plus de 10 000 électeurs-trices

Les listes participatives aux municipales 2020 se sont construites sur un projet municipal, sur une envie collective de participer à la vie municipale.

Rendez-vous des listes citoyennes et participatives © Chambé Citoyenne Rendez-vous des listes citoyennes et participatives © Chambé Citoyenne
Dans les villes de plus de 10 000 électeur-trices comme Toulouse (Archipel Citoyen), Marseille (Le printemps marseillais), Poitiers (Poitiers collectif), Annecy (Réveillons Annecy) ou Chambéry (Chambé Citoyenne), la structuration de la campagne a été très largement portée par des partis ou des militants de partis. Une campagne sur une grande commune nécessite des connaissances, des pratiques, une organisation qui est complexe si on souhaite réussir.

Les succès de ces listes (Marseille, Poitiers ou Annecy) ou succès relatifs (la fusion qui a permis à 18 candidat-es de Chambé citoyenne d’être élu-es a été porté par un ancien ministre PS, Toulouse a échoué en obtenant quand même 51564 voix) n’auraient pas été possible sans les partis.

 

Dans une démocratie représentative, les partis ou groupements politiques et leurs fonctions sont par nature essentielle.

Construire des listes participatives aux municipales n’est pas suffisant, les fonctions politiques y compris « se structurer pour faire campagne » qu’elles incarnent doivent être assumées pour permettre la régénération de notre système démocratique quitte à reprendre aux Québecois la notion de « parti politique municipal »[3]. Ces mouvements dans les prochaines années sont donc face à un choix pour renouveler l’aventure :

  • Conserver cette ambiguïté des relations avec les partis tant pour l’appui logistique qu’en terme d’identité (notamment se placer sur un axe gauche-droite).
  • Se structurer dans la durée, c’est à dire se constituer en parti, pour avoir leur propre logistique et pouvoir se détacher de l’identité des partis qui les soutiennent.

En prenant garde à leur identité basée sur l’ouverture, le renouvellement et le collectif, les citoyennes et les citoyens seront fières et fiers de faire de la politique dans ces partis.

Les listes participatives n'ont pas réduit l'abstention dans les grandes villes

Si on prend Veigy-Foncenex par exemple taux de participation : 46,5 % et qu’on le compare à deux villes aux population similaire de la même agglo : Douvaine (37,95 %) ou Allinges (39,91 %) ou Thonon-les-bains (35,7%), on s’aperçoit que la participation à Veigy-Foncenex a été plus forte que dans les communes voisines. On peut noter qu’à Chambéry globalement il y a moins d’abstention sur les bureaux de vote où Chambé Citoyenne a eu le plus de voix.

Si on regarde la participation au premier tour des municipales 2020 à Chambéry (38,95%), Poitiers (36,4%) ou Toulouse (36,66 %) - pour rappel la participation nationale était de 46,5%. Le fort taux d’abstention aux municipales 2020 – à relativiser en prenant en compte les circonstances exceptionnelles – laisse penser que ces listes participatives ont touché essentiellement les électeur-trices qui votaient déjà.

Le pari des « listes citoyennes » pour renouer avec les électeurs-trices qui se défient des politiciens semble perdu. Est-ce dû à cette relation ambiguë aux partis ? Les abstentionnistes sont probablement tellement éloignés du vote qu’il va falloir plus d’une élection pour les convaincre qu’une autre démocratie est possible.

La structuration des mouvements citoyens

Les partis traditionnels sont organisés pour durer… « Pour être éternel » selon Christian Proust. Cela impacte leur identité : il se fixe une identité

Couverture du livre de C. Proust : Oser s'impliquer dans la vie politique locale Couverture du livre de C. Proust : Oser s'impliquer dans la vie politique locale
qui est reconnaissable dans le temps et leur structuration est souvent hiérarchique autour de politiciens professionnels et de cadres. Le financement de ces cadres de parti – outre les adhésions et dons [5] - est possible en France via le financement des partis politiques lié aux résultats des législatives et au nombre de parlementaires. Le cadre légal du financement impose donc de « durer », de présenter des candidat-es aux législatives et de trouver des donateurs riches (plafond des dons de particulier : 7500€).

 

Des mouvements éphémères indépendants des partis politiques traditionnels pour des élections municipales ne semblent pas à même de répondre – dans les grandes villes – à la problématique de conquête par les urnes. Les mouvements citoyens qui ont porté des listes aux municipales 2020 doivent donc réfléchir à leur devenir : se structurer pour être plus efficace dans le cadre de notre démocratie représentative avec le risque de se scléroser dans des structures hiérarchiques et/ou figées qui les conduiraient à renier leur identité de départ : ouverture aux débats, renouvellement, collectif.

  • Pour remplir la fonction médiatrice entre les citoyen-nes et les élu-es, faut-il inventer des structures intermédiaires ?
  • Plus largement comment ces nouveaux collectifs peuvent-ils avoir une influence sur les prochaines élections où les centres de pouvoir sont plus éloignés : sénatoriales, départementales, régionales, présidentielles et législatives ?

Le défi qui s’ouvre devant eux est dans leur ADN : continuer d’innover.

 

[1] https://chambecitoyenne.fr/public/en_savoir_plus

[2] https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexteArticle.do?idArticle=LEGIARTI000019240999&cidTexte=LEGITEXT000006071194&dateTexte=20080725

[3] https://cjf.qc.ca/revue-relations/publication/article/quoi-servent-les-partis-politiques-municipaux/

[4] https://www.mediapart.fr/journal/france/050720/municipales-la-representation-des-femmes-et-des-minorites-progresse-lentement?page_article=2

[5] Julia Cagé, auteure du Prix de la démocratie : https://www.youtube.com/watch?v=WKRAY_t7U3c

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