Lycées : construire les emplois du temps en intelligence collective

Si elle se fait, la reprise des cours en lycée commencera en juin. Les épreuves terminales n’auront pas lieu. Cela laisse du temps pour préparer la rentrée 2020. Pour la construction des emplois du temps, une approche consiste à associer les enseignants dans une logique d’intelligence collective de façon à privilégier la cohérence pédagogique. De quoi s’agit-il ? Quels sont les gains avérés ?

Construire des emplois du temps consiste à placer des cours[i] sur des grilles horaires[ii] en respectant différentes contraintes[iii]. Les possibilités de placements sont multiples et chaque placement suppose de prendre un arbitrage[iv]. Tous les choix ne sont pas équivalents et l’optimisation des emplois du temps consiste à trouver les combinaisons qui sont les plus satisfaisantes au regard d’un certain nombre de critères. Concrètement, pour construire et optimiser les emplois du temps, il faut être en mesure d’identifier toutes les contraintes, de connaître les préférences pédagogiques légitimes[v] des enseignants et il faut définir des principes[vi] qui vont guider la construction et sur lesquels vont reposer les arbitrages.

Deux logiques de construction des emplois du temps

Deux logiques s’opposent pour la construction des emplois du temps. La première est celle de la construction centralisée qui est généralement confiée à un personnel de direction. Selon cette logique, les arbitrages vont être opérés par une seule personne. Cela suppose un management vertical de type ascendant-descendant. Les enseignants remontent les contraintes qu’ils identifient ainsi que leurs préférences pédagogiques. Ces informations permettent à la direction de construire les emplois du temps qui sont ensuite communiqués de façon descendante. Plus les emplois du temps sont complexes, plus la construction devient difficile en intelligence unique. Des logiciels peuvent être utilisés pour aider cette construction, ce qui expose au risque de dérive techniciste[vii]. Dans la logique de la construction centralisée, la reconduite des emplois du temps d’une année sur l’année suivante n’est généralement pas recherchée.

L’autre logique consiste à associer les enseignants à toutes les étapes du processus selon une approche horizontale. L’idée est de prendre un temps collectif pour construire des emplois du temps qui seront largement reconduits sur les années suivantes. Il s’agit de recourir à l’intelligence collective[viii] pour mieux identifier les contraintes qui se révèlent au fur et à mesure des placements et pour ainsi optimiser les arbitrages. Cela suppose cependant de parvenir à trouver un consensus entre des enseignants qui ont des préférences pédagogiques souvent opposées[ix]. Là est toute la difficulté de l’approche horizontale. Elle permet de mieux appréhender la complexité mais elle est potentiellement conflictuelle si les parties prenantes n’arrivent pas à harmoniser leurs préférences individuelles. Dans la pratique, la fabrique du consensus peut se faire plus facilement si les principes pédagogiques, qui vont guider les arbitrages, sont définis collectivement. Cela suppose un temps long de concertation entre les enseignants qui doivent être capables de sortir de leur point de vue personnel pour mieux comprendre et accepter les logiques pédagogiques d’autrui.   

Complexité croissante avec la réforme du lycée

La réforme du lycée amène une complexité croissante. La distinction entre les enseignements de tronc commun et ceux de spécialité conduit à faire émerger de nouvelles contraintes. Elle nécessite de définir différents alignements de cours qui n’existaient pas auparavant et qui réduisent l’étendue des placements de séances pour un enseignement. Ainsi, les arbitrages opérés sont davantage impliquant pour les enseignants puisqu’ils vont conditionner une grande partie des possibilités de leur emploi du temps. Paradoxalement, ceux-ci sont plus faciles à construire car les arbitrages sont moins nombreux du fait de ces multiples alignements. La réforme du lycée pousse ainsi naturellement vers l’horizontalité dans la construction des emplois du temps. Le niveau de complexité qu’elle introduit fait qu’il ne semble pas raisonnable de confier son intelligence à une seule personne et le degré d’implication des arbitrages opérés amène les enseignants à s’intéresser à la construction des emplois du temps. Dans les faits[x], on constate que les emplois du temps construits en intelligence collective sont davantage optimisés[xi] et qu’ils permettent de faire ressortir une logique pédagogique d’ensemble. Une certaine corrélation a pu être mise en évidence entre le fait d’associer les enseignants et le climat scolaire de l’établissement.    

 

Changement culturel vers l’horizontalité

Construire en intelligence collective, introduire des principes d’horizontalité suppose des changements de posture[xii] de la part des enseignants comme de celle des personnels de direction. Ces changements de posture semblent être des préalables aux évolutions de pratiques qui peuvent en résulter. Pour les enseignants, il s’agit de s’ouvrir à la compréhension globale de la logique pédagogique de leur établissement scolaire. Le consensus ne peut se faire que si chacun intègre les approches des autres dans sa conception globale du service public. Fabriquer du consensus ne signifie pas négocier des avantages en donnant des contreparties mais suppose plutôt d’harmoniser l’ensemble des pratiques individuelles en les faisant évoluer. Pour cela, il faut reconnaître le rôle spécifique de la direction qui n’est plus de décider unilatéralement mais de conduire l’action collective en suscitant les réflexions, en associant les enseignants et en facilitant le processus de décision collective dans le sens du service public.

Les changements dans la perception du rôle de chacun sont généralement révélateurs des changements de posture. L’ouverture d’un établissement scolaire à l’intelligence collective traduit généralement une évolution de la culture professionnelle de ses acteurs. Les enseignants s’ouvrent davantage au travail collectif et à la concertation pédagogique. La direction accorde davantage sa confiance aux enseignants dans leur capacité à trouver collectivement les réponses aux problématiques éducatives du service public. Celui-ci gagne en pertinence, en efficacité et en équité. Pour des enseignants qui revendiquent le pouvoir d’agir, à l’image de ce qui se pratique dans d’autres pays, la preuve de la capacité à construire les emplois du temps en intelligence collective semble être un préalable avant d’envisager un approfondissement de l’horizontalité qui pourrait aller vers l’initiative curriculaire. 

 

[i] Le nombre de cours à placer varie en fonction de la taille de l’établissement. Il y a entre 30 et 50 cours par division selon les découpages opérés. Ainsi, pour un lycée ayant 40 divisions, le nombre de cours à placer est compris entre 1 200 et 2 000.

[ii] La grille horaire dépend de l’organisation du lycée : heures de début et de fin des cours, durée de la pause méridienne, ouverture du lycée les mercredis après-midi ou les samedis matins, etc. L’amplitude des grilles horaires varie ainsi de 36 à 45 heures hebdomadaires selon les lycées.

[iii] Les contraintes pédagogiques et organisationnelles sont nombreuses : disponibilité des salles, du matériel, des équipements, etc. Toute limitation de placement d’un cours peut être considérée comme une contrainte. Les disponibilités restreintes de salles, d’enseignants ou d’équipements sont des contraintes. Les contraintes sont dynamiques en ce sens que chaque placement effectué amène des contraintes pour les placements à venir. 

[iv] Pour un créneau horaire donné à l’emploi du temps, il faut choisir entre plusieurs cours à placer. Envisagé sous un autre angle, pour un cours donné à placer, il faut choisir entre plusieurs créneaux horaires. Dans les deux cas, il s’agit de procéder à un arbitrage : un choix entre plusieurs possibilités.

[v] Par exemple, pour un même volume hebdomadaire de 4 heures de cours, certains enseignants préfèrent avoir deux séances de deux heures afin de disposer de temps pour des mises en situation d’apprentissage complexe quand d’autres préfèrent étaler sur quatre séances afin d’établir des régularités de travail personnel au domicile sous forme d’exercices d’application.

[vi] Il existe trois niveaux pour définir les principes pédagogiques. Au premier niveau, les principes pédagogiques sont définis par la seule équipe de direction. Au second niveau, les principes sont élargis aux parties prenantes que sont les élèves et leurs parents qui donnent leur avis par le biais du Conseil de la Vie Lycéenne. Au troisième niveau, les principes sont élargis aux parties prenantes et aux enseignants. Les principes pédagogiques sont alors arrêtés en conseil pédagogique.

Quelques exemples de principes pédagogiques :

- les cours en classe entière prioritairement le matin,

- le créneau 16-18 heures uniquement pour les groupes à petits effectifs,

- pause méridienne de deux heures pour les élèves, si possible,

- un créneau horaire commun sans cours afin de permettre la concertation pédagogique entre les enseignants,

- utilisation de toute l’amplitude horaire hebdomadaire pour chaque classe,

- alignement de toutes les LV2 sur le même créneau,

- début des cours à 8 heures pour toutes les classes,

- créneau de 4 heures de cours le mercredi matin pour tous les élèves,

- annualisation de l’EMC dans une logique de projet,

- créneaux d’accompagnement personnalisé en barrettes de classes et en fin de journée, etc.

[vii] La dérive techniciste existe lorsque les placements de cours sont opérés par le logiciel de façon automatique. Les logiciels sont efficients pour optimiser en fonction des différentes contraintes mais ils ne sont pas opérationnels lorsqu’il s’agit de respecter des principes pédagogiques (ils n’offrent pas de possibilité de paramétrage en ce sens). Il en résulte des emplois du temps qui sont techniquement efficients mais qui sont peu optimisés d’un point de vue pédagogique.

[viii] Pour une approche de la réforme du lycée en intelligence collective voir Les Cahiers pédagogique n° 556, page 62-63 Novembre 2019

[ix] Pour une présentation complète de la démarche, voir ManagEduc : https://manageduc.fr/contenu/construction-des-emplois-du-temps-intelligence-collective-lycee

[x] Sur environ 2 600 lycées accueillant des lycéens généraux et technologiques, moins d’une dizaine se sont lancés, lors de la première année de la réforme, dans une logique de construction en intelligence collective. Pour la rentrée prochaine, environ 600 lycées ont connaissance de la démarche, 60 se disent très intéressés et une trentaine indique vouloir réellement construire en intelligence collective. Si le nombre de lycées qui adhèrent à la démarche triplait chaque année, il suffirait de 4 ans pour la généraliser.

[xi] Certains lycées procèdent à une enquête de satisfaction sur les emplois du temps en interrogeant de façon anonyme les élèves, les parents et les enseignants. Afin d’éviter les biais de subjectivité, le questionnement porte sur le respect des principes pédagogiques qui ont présidé à la construction des emplois du temps.

[xii] Introduire de l’horizontalité dans les pratiques de management du service public d’éducation revient à déplacer la logique des conflits d’intérêts. Ceux-ci s’exprimaient auparavant de manière verticale entre la direction, qui prenait des arbitrages dans le respect des principes d’intérêt général, et les enseignants qui défendaient leurs intérêts professionnels particuliers. Avec l’horizontalité, des conflits d’intérêts peuvent naître entre les enseignants qui participent aux arbitrages, lorsqu’ils défendent des préférences pédagogiques qui sont parfois opposées.

 

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