L’évaluation interactive comme réponse aux refus scolaires anxieux

Conséquence directe de l’application du protocole sanitaire, les refus scolaires anxieux sont en forte augmentation en lycée, notamment sur le niveau de seconde. Développer des modalités d’évaluation interactive permettrait d’apporter des réponses à des parents et des enseignants démunis face à des élèves dont l’avenir scolaire ne semble pas vouloir se dessiner.

Suite au confinement généralisé du printemps dernier, les élèves sont arrivés en classe de seconde en septembre après une longue interruption de présence en établissement scolaire. La rentrée scolaire 2020 avait été marquée par un fort enthousiasme des élèves entrants, qui semblaient avides d’apprentissages et de construction de liens sociaux mais cet enthousiasme s’est vite heurté à la réalité du protocole sanitaire. Le port du masque ne permettant pas de découvrir pleinement les nouveaux camarades et les nouveaux enseignants, les dynamiques sociales des classes ont été à la peine pour s’installer. Si le retour en établissement scolaire a marqué la fin de la période virtuelle, il s’est accompagné d’une certaine forme de dépersonnalisation des relations liée au fait que le port du masque ne permet pas une communication pleinement expressive. Ce contexte, qui peut être vécu comme une perte de substance, est fortement préjudiciable à certains élèves. Dès les premières semaines de septembre, il a été constaté dans de nombreux établissements une augmentation significative du nombre de refus scolaires anxieux[1]. Les cas se sont multipliés en lycée, lorsque l’application du protocole sanitaire de l’automne a conduit à faire venir les élèves un jour sur deux[2], au point que la situation paraît désormais critique.

Le processus de refus scolaire anxieux

Si les refus scolaires anxieux ont concerné tous les lycées à la rentrée de septembre, la recrudescence récente est plus particulièrement visible sur les lycées qui appliquent une venue alternée des élèves. Il est cependant difficile de quantifier ce phénomène auquel les lycées sont déjà confrontés depuis plusieurs années. Si un lycée de taille moyenne pouvait connaître deux à trois élèves en refus scolaire anxieux les années précédentes, il semblerait qu’il y en ait maintenant une dizaine environ, ce qui porterait le chiffre à plusieurs milliers à l’échelle nationale[3].

Le refus scolaire anxieux est un processus complexe qui conduit les élèves à être submergé par une angoisse scolaire au point de ne plus être en capacité de venir dans leur établissement. Les symptômes sont ceux de la crise d’angoisse : la boule au ventre et l’incapacité grandissante à venir au collège ou au lycée dès que les échéances approchent.  

Ce processus complexe fait intervenir des nombreux facteurs liés à l’estime de soi, aux attentes personnelles en termes de réussite scolaire ainsi qu’aux attentes de l’entourage. Dans l’enchevêtrement des causes qui vont conduire à enclencher le processus, l’évaluation prend une part importante. Dans la grande majorité des cas, le refus scolaire est, en quelque sorte, l’expression exacerbée d’une angoisse face à l’échec scolaire. Cette perception de l’échec par l’élève prend souvent sa source lors des évaluations. Pour beaucoup, le refus scolaire concerne des élèves qui n’ont pas de difficultés d’apprentissage mais qui ont de fortes exigences envers eux-mêmes qui sont liées à leurs personnalités et à la pression tacite qu’ils ressentent de leur entourage. Très souvent, le refus scolaire naît de déceptions face à des évaluations qui sont perçues comme des échecs. Progressivement, ces déceptions se transforment en perte de confiance en soi puis en angoisse récurrente de l’échec. Le refus est d’abord celui de se soumettre aux évaluations avant de se généraliser à l’ensemble de l’activité scolaire avec les pairs.

Endiguer le processus, revenir sur la pente ascendante

Un refus scolaire est un épisode de la scolarité d’un élève. Cet épisode est plus ou moins long, avec plus ou moins d’intensité mais il raconte toujours la même histoire : celle d’une descente au fond de l’angoisse et de la dévalorisation avant le retour à la vie scolaire. Dès que les signes apparaissent, il faut chercher à endiguer le processus. Il s’agit de construire un parcours individualisé qui dispense l’élève de tout ou partie des évaluations et qui permet un accompagnement à la valorisation de soi. Dans la très grande majorité des cas, les élèves en refus scolaire anxieux n’ont pas de difficultés de compréhension ou de méthodes d’apprentissage, le problème se situe davantage au niveau de leur perception des acquis et des représentations qu’ils peuvent avoir de la réussite scolaire. Parfois, les efforts sont vains et le processus s’installe, conduisant à la déscolarisation totale[4]. Le parcours individualisé prend alors la forme d’un accompagnement à la scolarité à domicile et d’un protocole de retour progressif en milieu scolaire qui porte ses effets lorsque l’élève revient sur la pente ascendante.

Pour beaucoup d’élèves, l’évaluation[5] est le point nodal du processus de refus scolaire anxieux. Celui-ci naît d’évaluations mal vécues et il disparaît lorsque l’élève parvient à faire évoluer son rapport à l’évaluation. Concrètement, les refus scolaires sont largement atténués lorsqu’on change de méthode d’évaluation[6]. En insufflant un processus réflexif, le passage à une évaluation interactive, qui consiste à demander à l’élève d’expliciter les démarches qu’il a mis en œuvre pour maîtriser les acquis, produit rapidement des effets[7]. Ces résultats probants s’expliquent aisément par les changements de posture induits par la nouvelle démarche. Tout d’abord, le classement implicite qui existe dans la pratique de l’évaluation sommative disparaît lorsqu’on bascule à l’évaluation interactive. La référence de l’évaluation est l’élève lui-même, envisagé au regard des compétences qu’il acquière et non la comparaison avec les résultats des autres. Ce recentrage sur l’élève est primordial. Ensuite, on peut constater que l’évaluation sommative, pratiquée en lycée, procède par inférence. Lorsqu’on attribue une note à la production scolaire d’un élève, c’est par inférence qu’on en déduit les compétences qu’il a acquis pour réaliser cette production. Dans le cas des refus scolaires anxieux, l’inférence est pour beaucoup dans le processus de dévalorisation qui se met à l’œuvre. Sortir de l’inférence suppose de changer le sujet d’évaluation, de la faire porter directement sur les compétences acquises en insistant sur les démarches mises en œuvre plutôt que sur les résultats obtenus. Avec l’évaluation interactive, cette évaluation prend la forme d’un dialogue entre l’élève et l’enseignant, ce qui permet d’accompagner l’élève vers un meilleur équilibre dans la perception qu’il peut avoir des acquis existants et de ceux qui restent à obtenir. Ce qui permet surtout de lui faire expliciter les démarches à venir pour renforcer les apprentissages.

L’urgence d’une évaluation interactive en lycée  

Les refus scolaires anxieux en lycée ne se limitent plus à un épiphénomène. Pour les élèves de la cohorte actuellement en seconde, qui ont connu le confinement généralisé du printemps, il serait illusoire de croire qu’il est possible de sortir du refus scolaire sans faire évoluer les modalités d’évaluation. Si le service public ne veut pas les laisser au bord du chemin, il devient urgent de développer des modalités d’évaluation appropriées à leurs besoins éducatifs. Cela suppose généraliser des modalités d’évaluation descriptive en élaborant des référentiels nationaux sur les trois niveaux de lycée, assortis d’échelles descriptives[8]. Cela suppose aussi de développer des moyens pour l’évaluation interactive qui est souvent facilitée par l’utilisation de l’outil numérique[9]. Cela suppose surtout de faire évoluer la culture évaluative de certains enseignants qui reste fortement empreinte des pratiques descendantes de l’évaluation sommative.   

 

[1] Sur les refus scolaires anxieux, voir https://www.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2005-3-page-98.htm

[2] Le protocole sanitaire et son annexe sur la continuité pédagogique imposent la présence minimum des élèves un jour sur deux en lycée. Certains lycées ont fait le choix de ne pas restreindre l’accès à leur établissement quand d’autres font venir les élèves la moitié du temps. Voir : https://www.education.gouv.fr/protocole-sanitaire-des-ecoles-et-etablissements-scolaires-annee-scolaire-2020-2021-305630

[3] Le nombre de lycées faisant venir les élèves un jour sur deux n’est pas connu. Si on estime qu’il représente la moitié des lycées et que le taux de refus scolaires anxieux est de 4%, cela porterait à environ 10 000 le nombre de refus scolaires anxieux en classe de seconde. Il s’agit de l’hypothèse haute. L’hypothèse basse est de 4 000 élèves concernées au niveau national. Une enquête nationale permettrait de connaître le chiffre avec plus de précision.  

[4] Les refus scolaires anxieux concernent principalement l’activité scolaire mais ils peuvent conduire à une rupture des liens sociaux. L’angoisse des élèves porte alors aussi sur leur capacité à faire du lien avec les autres élèves.     

[5] Pour un résumé synthétique sur les fonctions et les démarches d’évaluation, voir jean-marie De Ketele https://www.cairn.info/revue-francaise-de-linguistique-appliquee-2010-1-page-25.htm

[6] Pour une présentation des outils d’évaluation qui croise les méthodes et les finalités de l’évaluation : https://drive.google.com/file/d/1jkAhw89yVIP-_mr5ZlhZRBt9pyykoBkF/view?usp=sharing

[7] Une des leçons de la continuité pédagogique à distance a été l’importance de développer les méthodes d’évaluation interactive. Voir Jean-Marie De Ketele : https://youtu.be/poRQpkCYFXI

[8] La réforme du lycée prévoit une évaluation en contrôle continue mais selon des modalités d’évaluation sommative contrairement à l’évaluation continue qui existe en primaire ou en lycée professionnel qui es majoritairement descriptive. Ces modalités sommatives, assorties d’un formalisme national, ont eu pour effet de renforcer la pression évaluative.

[9] Les outils numériques qui permettent l’évaluation interactive sont les questionnaires en ligne et les portfolios. La démarche de portfolio est développée au niveau européen, notamment au travers du Portfolio européen des langues PEL (https://www.coe.int/fr/web/portfolio)et du portfolio des compétences pour la culture de la démocratie (https://www.coe.int/fr/web/reference-framework-of-competences-for-democratic-culture/portfolios). Sur la démarche de portfolio, voir notamment : https://electronicportfolios.org/reflect/03-JAAL-50-6Barrett.pdf, http://www.eportfolio.eu/resources/contributions/research/towards-mature-eportfolio-some-implications-higher-education et aussi https://pdfdokument.com/grab-your-future-with-an-e-portfolio_59f32f8b1723ddad2dbe0962.html

 

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