Le numérique éducatif désigne l’ensemble des techniques et outils numériques permettant d’enseigner et d’apprendre. La logique est celle de la facilitation, il s’agit d’utiliser le numérique afin de faciliter la conception des enseignements et le processus d’apprentissage. Les promesses, nombreuses, sont contenues dans les fonctionnalités pédagogiques attribuées au numérique : aide à la recherche et à la présentation de l’information ; aide à la résolution de problèmes ; facilitation du travail collaboratif ; mutualisation de ressources et de pratiques ; auto-apprentissage des savoirs procéduraux grâce aux capacités didactiques de l’approche multimodale ; auto-évaluation des acquis reposant sur les capacités de questionnement multiples ; individualisation des contenus d’apprentissage en fonction des données éducatives spécifiques à chaque élève. Ces fonctionnalités pédagogiques comprennent une large part d’automatisation de processus. Pour les tenants inconditionnels du numérique éducatif, avec l’apport des procédés de l’intelligence artificielle (IA), celui-ci pourrait - dans l’absolu - remplacer les enseignants. L’interactivité des robots conversationnels permettrait « d’humaniser » l’interface numérique et les algorithmes de l’IA disposeraient d’une capacité de diagnostic éducatif et d’adaptation des contenus supérieure à celle des êtres humains.
Les enjeux sont colossaux. Le numérique éducatif est en passe d’opérer un basculement majeur des pratiques pédagogiques, remettant en cause les principes mêmes de l’éducation en tant que bien commun et service public universel. Car au-delà des divergences d’intérêt des acteurs, qui sont manifestes, c’est à un véritable affrontement des valeurs auquel se livrent les belligérants. L’issue de la bataille du numérique, qui est actuellement en cours, impactera durablement le fonctionnement du service public d’éducation. Car dans la réalité, les promesses du numérique éducatif sont loin d’être tenues. Seule une petite partie des élèves est motivée par les outils numériques au point de s’emparer spontanément des multiples possibilités d’auto-apprentissage. Si on constate que le numérique éducatif permet de faciliter le processus d’apprentissage, les élèves ont besoin d’être accompagnés vers cette facilitation. Mais surtout, le champ d’application du numérique éducatif, pour sa partie interactive et adaptative, se limite aux apprentissages procéduraux. Son efficience est faible, voire nulle, lorsqu’il s’agit d’aborder les compétences complexes. Dans les faits, le numérique éducatif est d’un piètre secours pour l’apprentissage de la pensée critique, l’apprentissage de l’analyse systémique, l’apprentissage de la coopération, des procédés de l’intelligence collective, pour la connaissance de soi, pour la compréhension des normes sociales, pour l’acquisition des compétences qui font que l’éducation est émancipatrice. Autrement formulé, dans le champ large des objectifs d’apprentissage, le numérique éducatif limite ses apports à la sphère cognitive et perd de sa pertinence pour les sphères socio-émotionnelles et comportementales.
Le numérique éducatif public
Une partie des applicatifs numériques éducatifs est portée par les opérateurs publics : ministères de l’éducation et organismes internationaux. L’investissement public dans le numérique éducatif repose sur des considérations d’intérêt général identifiées par la recherche universitaire. Le numérique éducatif est un sujet foisonnant pour les chercheurs. Il s’agit d’identifier les fonctionnalités pédagogiques, les modalités de déploiement, les gains potentiels à la facilitation des enseignements et des apprentissages, envisagés du point de vue de la collectivité. Il s’agit aussi d’analyser les travers sociétaux et les potentielles conséquences environnementales. Sur ces sujets, les éléments de consensus ont conduit à des recommandations et des préconisations incitant à développer des applications numériques publiques.
La plateforme eTwinning, par exemple, développée au sein de l’Union Européenne et auprès des pays partenaires, permet de mettre en place des jumelages numériques entre établissements scolaires pour construire des projets pédagogiques à distance à l’aide de différents outils numériques. Créée en 2005, elle rassemble aujourd’hui une communauté de plus d’un million d’enseignants investis dans plus de 160 000 projets pédagogiques impliquant plus de 3 millions d’élèves. Les différents outils numériques de communication et d’échanges permettent aux élèves des différents pays impliqués dans un même projet pédagogique de mener une réflexion commune, de travailler ensemble et de produire ensemble des contenus ayant vocation à être partagés. Les enseignants accompagnent les élèves pendant toute la réalisation du projet, selon une démarche de pédagogie active. Avec cette plateforme, le numérique éducatif est mis au service de l’ouverture culturelle, de la coopération entre élèves, de la compréhension des normes sociales, de l’apprentissage des langues étrangères, mais aussi, selon les projets, au service de la réflexion critique, de l’apprentissage des procédés d’intelligence collective, du partage d’expérience et de la mutualisation de ressources. Les enseignants sont en posture d’accompagnement sur ces apprentissages.
La plateforme PIX est un autre exemple d’application numérique éducative à caractère public. Constituée en Groupement d’Intérêt Public (GIP), PIX est « le service public en ligne pour évaluer, développer, et certifier ses compétences numériques ». L’objectif est de disposer d’un outil numérique interactif intégré permettant aux élèves (et aux adultes) de s’autoformer à l’apprentissage des compétences numériques telles qu’elles ont été définies par le Cadre de Référence des Compétences Numériques (CRCN) européen (DigComp). Avec PIX, l’outil numérique est au service de l’apprentissage du numérique. En se connectant, les élèves réalisent différents parcours qui sont individualisés par la plateforme sur la base des données éducatives recueillies. Lorsqu’un élève a des difficultés dans un domaine, son parcours sera orienté prioritairement vers l’acquisition des compétences qui lui sont associées. La plateforme contient aussi les modalités de certification sur la base d’un scoring de 1 000 points qui atteste du niveau des acquis dans les différents domaines de compétences numériques. Les enseignants sont, là encore, dans une démarche d’accompagnement. Ils proposent les parcours, suivent les progrès des élèves dans les apprentissages à l’aide du tableau de bord et procèdent aux certifications en fin de cycle.
Les portfolios d’apprentissage numérique sont un autre exemple d’application numérique publique. Développés au début des années 2010, ils permettent de regrouper sur une plateforme les productions réalisées par un élève sur un cycle entier de sa scolarité. L’accès multiple, accordé aux différents enseignants, permet de suivre les apprentissages et procure une aide au positionnement de début d’année scolaire. Les versions les plus évoluées des portfolios intègrent des possibilités d’évaluation. En reliant les productions aux compétences, les élèves sont amenés à décrire ce qu’ils estiment avoir acquis et à expliciter les démarches qu’ils ont mis en œuvre pour permettre ces acquisitions. La logique est celle de l’évaluation interactive. Elle favorise la métacognition (le fait d’apprendre à apprendre).
Les applications numériques éducatives publiques ont en commun de répondre à des missions d’intérêt général portées par la recherche universitaire et le débat public. Elles entrent dans le domaine du Numérique d’Intérêt Général (NIG). Leur caractère public fait que leur déploiement est pris en charge par les opérateurs publics, ce qui les rend libre d’accès par les utilisateurs selon une logique d’équité d’accès aux ressources éducatives.
Les communs numériques
Beaucoup de ressources éducatives numériques sont conçues par des acteurs de l’éducation faisant le choix de diffuser librement leurs productions. La logique est celle du bien commun. Ces acteurs estiment que l’éducation, à l’image du savoir, doit être considérée comme est un bien commun universel. Pour cela, les ressources éducatives doivent être libres d’accès aux élèves, à leurs familles et aux enseignants. Il s’agit des ressources éducatives entendues au sens large, incluant tous les dispositifs permettant l’apprentissage de compétences simples ou complexes. Ces acteurs répondent ainsi à l’appel de l’UNESCO, formulé au début des années 2000, à généraliser la diffusion des ressources éducatives libres (REL) comme réponse à la tendance mondiale de marchandisation de l’éducation. L’objectif est alors de concevoir et de mutualiser des ressources éducatives à grande échelle, en autorisant le libre accès, la libre appropriation et la libre transformation. Dans cette perspective, les outils numériques sont particulièrement efficaces. Les ressources éducatives, au format numérique, sont facilement diffusables selon une logique de mutualisation. De nombreux réseaux éducatifs mutualisent ainsi les bonnes pratiques éducatives en favorisant le partage d’expérience et ressources éducatives. Au fil du temps, les dispositifs pédagogiques mutualisés ont intégré les fonctionnalités pédagogiques du numérique.
A l’image de la plateforme Wikipedia regroupant la communauté des acteurs œuvrant pour la diffusion libre de la connaissance, la diffusion des ressources éducatives libres est structurée autour de différents réseaux éducatifs. Certains relèvent d’initiative individuelle à l’image de La Digitale qui propose tout un bouquet de services libres pour l’éducation. D’autres sont de véritables collectifs comme La Forge des communs numériques éducatifs qui est une plateforme de création, de mutualisation et de partage de ressources éducatives libres. Longtemps laissés à l’écart, les réseaux éducatifs libres ont fait l’objet d’une forme d’institutionnalisation. Un virage a été initié en 2020, avec la création de la plateforme Apps.education.gouv , marquant une inflexion nette en faveur de la promotion institutionnelle du numérique libre. La plateforme Apps.education.gouv met à disposition des enseignants un ensemble d’applications libres garantissant la protection des données des utilisateurs, la sécurité des systèmes informatiques et la souveraineté nationale. Cette plateforme participe à familiariser les enseignants aux outils éducatifs numériques libres tels que BigBlueButton (classe virtuelle via visio-agents), PeerTube (diffusion de vidéos), Tchap (messagerie instantanée), Tribu (espace collaboratif), Nextcloud (partage de documents), Magistère (plateforme de formations) et bien d’autres. Une autre initiative salutaire est la généralisation de la plateforme d’apprentissage Eléa qui vient supplanter les solutions des éditeurs privés. Eléa permet de proposer des parcours pédagogiques scénarisés aux élèves. Adaptée de la plateforme libre Moodle, Eléa est un système de gestion de contenus d’apprentissage ayant vocation à être alimenté par la communauté des enseignants de l’éducation nationale. En utilisant l’IA de Création Assistée de Ressources et d’Activités Magistère et Eléa (CARAMEL) proposé par la Forge des Communs numériques, les enseignants peuvent créer des activités pédagogiques interactives avec un gain de temps considérable grâce au recours à l’intelligence artificielle. Ainsi, progressivement, avec le soutien de l’institution, se crée tout un écosystème de production et de diffusion de ressources éducatives libres tendant à faire devenir une réalité la conception de l’éducation comme un bien commun universel.
L’immixtion des EdTech
L’écosystème des ressources éducatives libres est cependant menacé par l’immixtion des EdTech dans le champ du Numérique d’Intérêt Général (NIG). Les EdTech désignent l’écosystème des entreprises privées qui proposent des « services éducatifs numériques » dans les domaines de l’éducation et de la formation professionnelle. Structurées sous forme d’écosystème de start-ups, ces entreprises développent des applications, reposant sur les technologies éducatives, permettant de construire et d’adapter des contenus éducatifs en fonction des données éducatives recueillies auprès des utilisateurs. La logique des EdTech est de considérer l’éducation comme un marché en postulant qu’une partie de l’activité humaine des enseignants peut être remplacée par des outils numériques. Les enjeux financiers sont importants. Le marché mondial des EdTech était valorisé à 255 milliards de dollars en 2021 et estimé à 605 milliards de dollars pour 2027 (Business Wire, Global EdTech Market Outlook and Forecast Report 2022-2027). Plus modestement, à l’échelle française, l’écosystème des start-ups de la EdTech regroupe plus de 400 entreprises et génère un chiffre d’affaires annuel de 1,6 milliards d’euros, en progression de 10% par an, ce qui permet de générer d’importantes levées de fonds qui s’inscrivent dans la logique de développement des start-ups. La filière EdTech française est structurée autour d’une association EdTech France dont l’ambition est de « mettre le meilleur de la tech française dans les mains de nos enseignants, de nos formateurs, de nos apprenants, de nos salariés ». Pour fonctionner les entreprises de la EdTech ont besoin de procéder à la captation de données éducatives permettant l’analyse de l’apprentissage. L’écosystème fonctionne grâce au partage des données recueillies entre partenaires, notamment avec les géants de la Tech américains habitués à la captation des données. Toutes les GAFAM disposent de programmes spécifiques de captation des données éducatives au travers de différentes applications, Google for Education ou ChatGPT étant les plus utilisés par les élèves et les enseignants.
Le développement accéléré des EdTech est favorisé par un contexte particulier de remise en cause du service public d’éducation. Cette remise en cause est mondiale. Elle prend différentes formes : prof bashing généralisé, délégitimation des enseignants, recentrage des attendus de l’éducation sur les fondamentaux au détriment des compétences complexes, nécessité de tailler dans les dépenses publiques à la tronçonneuse pour abaisser la charge des impôts qui pèse sur le contribuable, mise en concurrence des élèves pour l’accès aux études supérieures, vision majoritairement utilitariste de l’éducation comme levier d’accession à l’emploi permettant de focaliser sur les apprentissages technicistes facilement « numérisables ». Dans ce contexte, les opinions publiques se familiarisent à l’idée que les technologies éducatives promues par les entreprises privées deviennent incontournables pour se substituer en partie à un service public grandement défaillant. En venant remplacer les enseignants sur de nombreuses tâches d’accompagnement aux apprentissages, les services numériques éducatifs proposés par les EdTech permettent ainsi de réduire le taux d’encadrement des élèves et de recruter les enseignants à un niveau inférieur à celui d’ingénieur. Devenus animateurs de séances pédagogiques à haute valeur ajoutée numérique, les enseignants deviennent ainsi de simples techniciens des outils numériques, l’ingénierie pédagogique devenant le fait des entreprises des technologies éducatives. Dans ce contexte, les clients des entreprises EdTech sont les services publics eux-mêmes. Les EdTech, proposant chacune des contenus éducatifs spécifiques basés sur leurs technologies éducatives, deviennent ainsi des sous-traitants de l’Etat. L’impôt ne finance plus les enseignants, trop souvent absents, mais les services numériques éducatifs accessibles aux élèves à tout moment. Le raisonnement est fallacieux, bien sûr. Les « services numériques éducatifs » des entreprises privées coûteront toujours plus cher que leurs équivalents libres élaborés par des enseignants et par définition gratuits. Pourtant ce raisonnement séduit les décideurs publics. En France déjà, la capacité de positionnement des élèves, en début d’année scolaire, a été retirée aux enseignants pour être confiée à un opérateur privé des EdTech américaine, Open Assesment Technologie. En France déjà, la Doctrine technique du numérique pour l’éducation prévoit d’ouvrir les données éducatives des élèves aux « partenaires » privés que sont les EdTech.
Affrontement d’écosystèmes numériques
Ainsi, c’est à une véritable guerre que se livrent actuellement les acteurs du numérique éducatif. Pour les EdTech, il s’agit d’une guerre commerciale classique consistant à pousser ses produits, attirer la clientèle afin de prendre les parts d’un marché éducatif en pleine expansion. Du côté des acteurs du service public, le ressenti est plutôt celui d’une guerre coloniale où des intrus viennent piller les ressources éducatives communes pour faire du profit.
L’entrée en guerre est généralement motivée par la défense d’une vision du futur de la société qui s’oppose à celle que la partie adverse entend imposer. Pour le numérique éducatif, c’est bien de cela qu’il s’agit. Les belligérants défendent chacun leur vision de l’éducation de demain. Pour les uns, celle-ci est un bien commun universel dont il convient de laisser le libre accès à tous. Pour les autres, l’éducation est un vaste marché, source de profits vertigineux pour ceux qui sauront imposer leurs services numériques éducatifs en les produisant à moindre coût. Cette guerre se livre à tous les étages de l’institution éducative : au sommet du ministère comme dans les établissements scolaires, se trouvent des partisans des deux camps. Cette guerre suscite des débats vifs et animés voyant se confronter deux visions de l’éducation. Mais surtout, elle voit s’affronter deux écosystèmes numériques qui semblent difficilement compatibles. Des batailles se mènent pour chacune des fonctionnalités numériques. La gestion de la vie scolaire a déjà été remportée par l’écosystème privé, de même que l’apprentissage de l’orthographe. Les batailles sont en cours pour l’aide à l’orientation ou le soutien aux apprentissages fondamentaux. D’autres batailles semblent déjà se profiler. L’issue de ces affrontements verra s’imposer un des deux écosystèmes. Cela façonnera durablement l’avenir de l’éducation.
Stéphane Germain