La révolte vient d’Espagne, du quartier de Poblenou à Barcelone. Comme le montre un documentaire disponible sur Arte, le mouvement « Adolescents sans portable » est en train de gagner toute l’Espagne. Ce mouvement fait aussi des émules dans le monde Anglo-saxons, avec le collectif Smartphone Free Childhood. En France, c’est le Pacte Smartphone qui fédère les parents protecteurs.
Inverser la norme sociale
Beaucoup de parents sont conscients des dangers auxquels leurs enfants sont exposés avec la possession d’un smartphone. Dans un souci de protection, certains d’entre eux n’envisagent pas d’achat avant 15 ans, âge de la majorité numérique. Cependant, quand ils annoncent leur intention à leur enfant, ils se heurtent à un mûr d’incompréhension qui devient vite conflictuel. Les jeunes arguant que, sans smartphone, ils vont être mis à l’écart. Incapables techniquement de participer aux activités sociales portées par les smartphones, ils vont devenir des exclus, vivants à la marge du dynamisme numérique de la génération alpha. Isolés, les parents ne peuvent pas faire grand-chose face à ce constat et cèdent généralement à la pression sociale poussant à l’achat prématuré d’un smartphone. Collectivement, cependant, les parents peuvent tout à fait inverser la norme, à l’échelle des établissements scolaires.
Les pairs parlent aux pairs
« Let’s change the norm » (Changeons la norme), tel est le titre d’une vidéo d’appui, proposée par le Smartphone Free Childhood, et largement utilisée en introduction de la démarche de changement de la norme sociale. Tout l’enjeu est là. Que la norme sociale d’achat du smartphone ne soit plus dictée par les enfants, qui revendiquent leur besoin d’interconnexion numérique, mais par les parents, qui mettent en avant la nécessité de protection. Ce changement social est tout à fait possible quand il s’opère de pairs à pairs. L’expérience montre que les approches académiques explicatives et moralisatrices (venue de conférenciers, projection de documentaires, organisation de débats avec des professionnels) n’ont que peu d’impact en termes d’évolution des pratiques. A l’inverse, quand les parents parlent aux parents, la norme sociale évolue, et vite. Dans les établissements scolaires qui se lancent dans le Pacte Smartphone, l’achat différé d’un smartphone à l’âge de 15 ans devient rapidement une réalité partagée.
Plan de communication
La réussite de la démarche tient beaucoup à la façon de communiquer. A l’origine, un petit collectif de parents, bien décidé à convaincre les autres parents des bienfaits d’une enfance libérée des smartphones, s’engage pour des actions de communication. Le soutien de l’établissement scolaire (direction et/ou professeurs) est nécessaire. Les cibles privilégiées sont les parents de CE2 (20% des achats de smartphone se font pour l’entrée en CM1) et les parents de CM2 (80% des achats de smartphone se font pour l’entrée en 6ème). La communication commence généralement lors des Journées Portes Ouvertes des écoles et des collèges. Une sensibilisation est alors faite par les parents engagés dans le Pacte Smartphone. Des réunions spécifiques peuvent être organisées par la suite, en avril ou en mai, ce qui permet de lancer les promesses d’engagement de non achat. Les retours doivent être faits avant la fin de l’année scolaire car les achats de smartphone se font majoritairement en septembre, au moment de l’entrée en CM1 ou en 6ème.
Force des témoignages
Sociologiquement, ce sont toujours un peu les mêmes profils de parents engagés dans le pacte Smartphone que l’on retrouve dans les établissements scolaires. Les plus actifs sont ceux qui veulent préserver leurs cadets de ce que leurs aînés ont subi. Ils viennent témoigner de leur vécu de parents face à l’addiction de leur enfant, au repli sur soi, à l’isolement, aux difficultés de socialisation, au sommeil perturbé, etc. Ils viennent aussi témoigner de la dureté des conflits intrafamiliaux liés à la possession d’un smartphone par leur enfant. Un autre profil est celui des parents qui sont aussi enseignants. Ils viennent témoigner des difficultés cognitives liées à la surexposition aux smartphones, de l’attention fragmentée et limitée des élèves, de leurs difficultés de concentration. Autre profil, les parents gendarmes, policiers ou avocats viennent témoigner des cyberviolences que des adolescents, cachés derrière leur écran, font subir à d’autres adolescents : propos diffamatoires ou discriminatoires, propos agressifs, humiliants, injurieux, divulgation d’informations ou d’images personnelles volées, modifiées, parfois choquantes, diffusion de contenus choquants, traumatisants (pornographie, hyperviolence), propagation de rumeurs, incitations aux comportements à risques, intimidations, insultes, moqueries, menaces, incitations à la haine, usurpation d’identité, piratage de compte et, bien sûr, harcèlement. Le plus souvent, celui-ci naît sur les réseaux sociaux avant d’arriver dans les établissements scolaires. Cyberviolences et cyberharcèlement : la liste est longue des préjudices causés par l’utilisation des smartphones pouvant faire l’objet de dépôts de plaintes. Autre profil, lorsque des parents psychologues font partie du collectif, ceux-ci viennent témoigner de cette jeunesse en mal-être qu’ils voient défiler dans leur cabinet. Ils viennent décrypter les méfaits de la e-socialisation et de la mise en avant personnelle (personal branding) d’une partie de la jeunesse accro à la dopamine numérique. Enfin, quand des parents informaticiens intègrent aussi le collectif, ils peuvent témoigner des procédés de l’influence qui sont à l’œuvre avec la captation des données sur les réseaux sociaux. Influence commerciale, bien sûr, mais aussi influence sociétale qui commence dès le collège avec les influenceurs masculinistes, virilistes, racistes, etc. C’est la force de tous ces témoignages qui fait basculer les parents hésitants à rejoindre le mouvement.
Dumbphone de substitution
Certains parents réticents à différer l’achat d’un smartphone, avancent souvent la nécessité d’être rassurés par la possibilité d’un contact permanent grâce aux smartphones. Les animateurs aguerris des collectifs sans smartphone savent lever cette objection. Ils sortent de leur poche un dumbphone (téléphone basique) : outil qui offre toutes les possibilités de communication immédiate sans avoir les inconvénients du smartphone. Dans les établissements sans smartphone, l’entrée en 6ème consacre alors la généralisation des téléphones basiques et le début d’une vie numérique équilibrée.
Preuve par les statistiques
Lorsque les doutes sont levés, lorsque les collectifs commencent à s’élargir, il est temps de passer à l’action et de se compter. Concrètement, il s’agit de recueillir les engagements individuels des parents qui refusent l’achat d’un smartphone pour leur enfant avant l’âge de 15 ans. Ces engagements sont formalisés par des coupons écrits avec signature. Rassemblés par les acteurs du Pacte Smartphone, ils permettent de diffuser des statistiques montrant la réalité concrète du changement de norme sociale. Dans certains collèges, il n’est pas rare que plus des deux tiers des parents des élèves entrants s’engagent dans le Pacte Smartphone. Après deux années de mise en place, avec deux tiers des élèves de 6ème et de 5ème sans smartphone, le taux global d’élèves sans smartphone passe à 40%. La bascule majoritaire s’opère dès la troisième année, preuve que la norme sociale est alors solidement implantée.
Interrogation sur la génération beta
Cependant, la plus grande preuve du changement social vers des enfances libérées du smartphone vient des élèves. Dans les écoles et collèges sans smartphones, lorsqu’on interroge les élèves, leurs réponses montrent qu’ils ont pleinement intégré la volonté de protection de leurs parents. Ils ne revendiquent aucunement la possession d’un smartphone. Ils apprécient, au contraire, d’être tenu à l’écart de cet accessoire de tous les dangers. La centaine d’établissements scolaires engagés dans le Pacte Smartphone voit ainsi émerger une nouvelle génération de jeunes, beaucoup plus distants et critiques à l’égard des outils numériques. Ces jeunes contrastent avec leurs pairs des autres établissements scolaires qui, en plus de l’addiction aux smartphones, procèdent à un recours massif aux intelligences artificielles. Ceci amène à une réelle interrogation sur les traits caractéristiques des jeunes de la génération à venir : la génération beta. Si le changement social, en cours dans certains établissements scolaires, ne se généralise pas, elle sera celle de la fuite en avant numérique d’une jeunesse nourrie à l’intelligence artificielle. A l’inverse, si la bascule vers l’enfance libérée des smartphones s’opère à grand échelle, la génération beta pourra être celle du retour à davantage de raison dans des rapports sociaux redevenus plus humains.