Le grand doute

L’humanité a besoin d’innovations de rupture importantes pour franchir la période actuelle et redéfinir sa feuille de route sociétale, économique et environnementale. Mais en a-t-elle les moyens ? Pour vivre et prospérer, une société a besoin de rêves et de paradigmes ; notre renouveau économique comme intellectuel en dépendent.

Tel qu’attendu, la fin de la crise COVID, pour le moins en Europe et en Chine, est passée sans transition à un « que faire ? » généralisé sur le plan des habitudes quotidiennes et des modes de vie ; sur le plan plus global, celui de la vie des Etats et des industries, cette question s’est focalisée sur la recherche énergétique, en propulsion, pour sauver la voiture individuelle, l’avion, le bateau, bref, tout ce qui aujourd’hui incarne le mode de vie polluant qui est le nôtre.

La solution miracle ?  L’hydrogène ! Mais il faudra attendre 2035 pour des applications grand public. Pourquoi cette date si éloignée ? Il est à craindre que ce ne soit qu’une hypothèse, et surement pas un calendrier précis. Car quand les industriels et les scientifiques tiennent une innovation majeure, ils se pressent de le faire savoir et de la mettre en pratique.

2035 n’est-elle pas plutôt la date de la fin de vie du cycle du pétrole ? Et donc une date qui en soit s’interdit de gêner l’ère pétrolière dans sa poursuite pendant de nombreuses années ?

De deux choses l’une : soit l’humanité s’interdit un grand bouleversement énergétique car il serait trop destructeur de capital et donc dangereux pour l’économie dans son ensemble, soit pour sauver des emplois encore très nombreux à dépendre du pétrole et donc sauver la régulation, soit … nous ne sommes plus capables d’innovations de rupture !

Cette hypothèse a de quoi semer le doute sur nos capacités de rebonds politiques et sociales mais aussi technologiques et scientifiques.

Mais d’abord, de quoi s’agit-il ?

Une technologie de rupture influence le sens de la civilisation dans son ensemble ; elle est LE nouveau paradigme et s’impose comme nouvelle norme tant sa puissance, ses potentiels, son utilité, sont manifestes et définitivement établis ; a aucun moment l’humanité ne peut s’en passer pour renoncer à ses innovations de rupture, tant on leur doit tout. Par exemple, la taille du silex, la roue, le fer, le charbon et l’acier, le pétrole, l’électricité, et l’internet. Et c’est tout.

Et encore, si on veut synthétiser, on associera le tout en seulement 3 groupes :

  • Primitif : Feu, silex biface, roue, âge de fer, agriculture ;
  • Productif : Charbon, acier, pétrole électricité ;
  • Prospectif : l’internet

Ce dernier se trouve seul dans sa catégorie. Toutes les innovations associées sont internes à sa nature primaire et déjà contenues en lui dès sa naissance : la DATA, l’Intelligence Artificielle (IA), et la multitude des applications liées au renforcement des puissances de calcul et de stockage.

D’où le nouveau combat industriel de l’Occident de chercher à se passer des terres rares chinoises pour progresser encore un peu dans ces domaines déjà bien balisés.

Mais à proprement parler, une grappe d’innovation n’est pas une rupture mais une logique déjà encours qui continue ses effets de rayonnement et de superposition jusqu’à sa magnificence et son dépassement.

Un grand doute nous saisit alors : sommes-nous devenus incapables de nouvelles innovations globales ? Les rêves humains s’arrêtent il sur Amazon et aux portes des nouvelles batteries de voiture ? A l’agriculture biologique pour tous ?

L’étoffe des rêves humains sont ceux de nos utopies et de leur poursuite.

La puissance de l’esprit d’un auteur tel que Jules Verne a clairement été non pas de prédire l’arrivée de l’homme sur la lune 100 ans avant que cela ne se passe, mais en réalité, de dire que c’était possible et que cela allait le devenir.

C’est bien différent. Il n’est pas un génie visionnaire ; il est un génie saisissant parfaitement les capacités du monde dans le cours de son évolution pour lui montrer ses nouvelles limites et nous aider à les mettre en œuvre. Il est un esprit d’avant-garde, ayant bien les pieds sur Terre, et s’autorisant de penser le futur au travers de l’esprit mécaniste de son temps projeté vers l’avenir.

Pour autant, ce qui nous intéressera ici est le lien entre la pensée de l’évolution de la civilisation, et sa réalisation concrète. Or Jules Verne était moins un ingénieur qu’un lecteur avisé et moins un écrivain qu’un homme capable d’une synthèse puissante de son temps. Moins un inventeur qu’un logicien déroulant une possible feuille de route humaine vu les éléments en sa possession.

L’écriture du projet humains dans son état d’innovations de rupture est à ce point des choses, et tiennent hélas en peu de mots aujourd’hui :

  • Prolonger la vie des plus riches pour qu’ils jouissent encore plus longtemps de leurs privilèges ; mais surement pas prolonger la vie de toute l’humanité ;
  • Aller sur Mars, pour y faire on ne sait quoi ; installer une base de vie sur la Lune ;
  • Créer autour du projet ITER une source d’énergie nouvelle nucléaire et infinie, et d’un cout très réduit.

C’est à peu près tout.

Après suivent les vœux pieux que j’aurais voulu épargner à mes lecteurs, mais je les sens bouillir dans l’esprit de chacun : cesser de polluer, redonner vie à la biodiversité,  dépolluer les océans, sauver tous les humains de la famine etc.

Bref, des « rêves techniques » d’un côté, et de l’autre une utopie de la vie sur sa planète reprenant ses droits.

Les deux seraient conciliables à long terme, tant il est vrai qu’une nouvelle source d’énergie infinie et gratuite résoudrait surement nos questions de pollutions.

Tout cela s’accordera peut être un jour, mais quand ?

La réalité est que nous stagnons furieusement et curieusement !

  • Sur le plan de l’allongement de la vie, pas de technologie radicales nouvelles contre les cancers, les virus pourtant bien connus tels que le SIDA ou autres ;
  • Sur le plan de notre éloignement de la Terre, nos stations spatiales végètent dans des orbites toujours bien proches de la Terre et la vie sur Mars n’est pas du tout à l’ordre du jour !
  • Sur la plan abyssale, la conquête du fond des océans est loin d’être réalisée, ni du centre la Terre d’ailleurs ;
  • Sur la plan énergétique et mécanique, nous n’avons aucune source d’énergie nouvelle en grande quantité et non polluante capable de générer le bien être de 10 Milliards d’humains ;
  • Sur le plan des déplacements, rien de plus rapide que le supersonique dont l’invention est déjà très ancienne ;

 

Bref, nous voilà cloués au plancher des vaches, et pour longtemps encore.

Or, sans un rêve humain, sans une feuille de route utopique, la civilisation va s’essouffler et rentrer en entropie ; elle va s’auto digérer, repartager ses richesses à l’infini sans plus rien produire ni faire de grand.

Cette crise, révélé à mon sens par le COVID, nous ouvre sur une ère de néant de l’innovation et marque en pleine lumière notre doute à poursuivre finalement l’aventure humaine plus loin, plus haut, plus fort, pour le meilleur monde possible.

Pour quelle raison ?

La croissance des capacités cérébrales et cognitives humaines doit autant à la stimulation de notre environnement et de notre esprit de lutte, que des conséquences de nos changements de mode de vie et d’habitudes alimentaires.

Pour autant, l’abandon par confort et évolution des efforts externes à chacun de nous nous permet de nous centrer sur certaines taches productives ou non. On ne chasse plus pour vivre, ou rarement, on ne lutte plus contre les loups la nuit pour éviter la mort de toute sa famille.

Et c’est tant mieux ! Pour autant, nos capacités d’adaptation d’aujourd’hui sont-elles toujours intactes ? Notre réactivité face au monde et à la nature existe-t-elle toujours ? Bref, sommes-nous toujours en phase avec le monde, l’univers, le vivant, la vie ?

Une humanité finalement protégée d’elle-même et des autres s’est isolée du monde et retranchée sur sa multitude quantitative autant que dans une impuissance individuelle à la fois bucolique, exagérément solitaire, et sordidement dépendante de tout sans plus aucune autonomie productive personnelle, sceptique de tout mais prêt à croire n’importe quoi.

Nous voilà nous, les « anciens modernes » abandonnés à notre non-foi alors que la modernité portait l’espoir de renouveler et de transformer le monde plus et mieux encore.

Mais sans posture, sans conviction, cela n’est pas possible. Sans foi en l’Homme, en la liberté, en la profondeur des changements nécessaires, rien de grand ne s’accomplira plus. Ou s’accomplira dans le silence et la promesse de la servitude pour tous.

C’est ainsi. Une civilisation humaine, terrestre, pourrait exister maintenant que l’on sait bien tout ce qu’il se passe au moins à la surface de cette planète.

Et les rêves auraient bien pu  se construire ensemble, devenant le nouvel horizon humain.

Lesquels d’ailleurs ? Oh ! Que des choses marquées du sceau de l’impossibilité définitive, comme voyager à la vitesse de la lumière, visiter le cœur de notre planète, disposer d’une énergie capable  de nier la pesanteur et l’effort mécanique, plonger au plus profond de notre cerveau et savoir ce qu’il s’y passe, connaitre tous nos ancêtres, acquérir chacun le savoir universel, la maitrise parfaite des arts, etc.

Contrairement à Jules Verne qui en aurait fait une feuille de route pour l’humanité, nous n’en feront que des hypothèses de film de science-fiction.

Pour vivre et prospérer, une société a besoin de rêves et de paradigmes ; notre renouveau économique comme intellectuel en dépendent.

A moins que par miracle, l’idée de vraiment investir dans la recherche revienne au rang des priorités.

 

 

 

 

 

 

 

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