Macron Louis-Philippe ou le rêve d’un France de notables

L’hypothèse aussi triste que malheureuse du maintien du second tour des élections municipales fin juin risque d’accoucher d’un scrutin illégitime, sous la pression forcenée d’une France politique provinciale, bourgeoise, de droite comme de gauche, composée de propriétaire du pouvoir local et qui comptent bien le rester.

 

Les français regardent ailleurs, vers leur avenir, vers leurs jours difficiles ; eux regardent leurs nombrils et ont bien compris que c’était le moment d’agir et de dépecer l’animal démocratique de sa dernière survivance : l’élection municipale. Eux, ce sont les élus, candidats frustrés du 1er tour ; non pas les perdants, mais les « presque gagnants » ; ceux qui aurait dû l’emporter, qui sont en tête. Mais qui n’ont pas gagné. Et qui en veulent à tout le monde de cette situation qui s’éternise … et notamment à leur population de ne pas avoir assez voté pour eux et être ainsi élus au 1er tour.

Et s’ils sont en tête, (et ne sont donc qu’en tête sans avoir gagné), c’est qu’en fait dans une élection « normale », ils auraient dû perdre. Mais que voulez-vous, le Covid est arrivé et avec lui sa vague immense d’abstentionnistes apeurés qui a resserré la clientèle électorale sur un petit nombre d’obligés de leurs élus, encore capables d’aller compter les signatures sur les listes électorales pour voir qui est venu voter et qui ne l’est pas.

Paysage idéal pour toute cette bourgeoisie politique de province, plus ou moins déclassée, qui se plait à rêver d’un second tour facile que Macron, en total désarroi politique, est d’ailleurs prêt à leur lâcher pensant en recueillir leurs faveurs par la suite… Plus précisément, là où leur aventure politique pouvait bien basculer, les voilà étrangement en selle à nouveau grâce à des circonstances dont il va falloir cueillir les fruits jusqu’au bout.

Voter fin juin, au moment des départ en vacances, proposer aux français qui pour leur plus grande partie n’a pas été voté au premier tour d’aller au second voter pour des gens qu’ils n’ont pas choisi, amputer l’électorat de nos anciens comme des plus fragiles… mais plus encore, empêcher toute campagne électorale, meeting, réunion, revient à faire automatiquement élire les sortants, les plus connus, bien heureux de cette situation éliminant tous les outsider de manière mécanique. Non pas les opposants idéologiques, mais finalement tous les autres candidats.

Voilà une démocratie au visage masquée, à la parole vissée et confisquée, aux idées ligotées ; nous revoilà plongés sous Louis Philippe 1er, roi de France après l’Empire, en pleine Restauration, dans ces années du suffrage censitaire, de l’abolition des droits sociaux et politiques du peuple, et plus encore d’une pensée conformiste épouvantable relevant de la tartufferie permanente au profit d’un roi dont plus personne ne voulait mais rendait bien des services à la bourgeoisie industrielle naissante.

Les parallèles avec notre époque sont saisissants !

Une France de petits monarques locaux, de notables pécunieux qui sous prétexte de relancer au plus vite (sois disant) l’action économique des collectivités locales veulent avant avoir la maitrise pleine et entière de tous les leviers du pouvoir. En ne passant que formellement par la case de l’élection si possible.

Eux qui il y a encore quelques semaines se définissaient comme les mal aimés de la macronie font le gué dans les allées du pouvoir afin de solder les comptes et de demander maintenant cette élection si pressante pour leur propre confort en l’échange d’une accalmie politique.

Car qui ira voter fin juin pour les candidats fantômes d’un premier tour de mi-mars déjà oubliés ?

Qui ira faire l’analyse des circonstances, des discours, des idées ?

Bien peu d’entre nous. Le corps électoral aura bien changé. Le caractère d’ailleurs très distendu des deux tours exige l’automaticité d’une nouvelle élection selon le code des communes. La loi sanitaire convient de l’inverse si nous votons en juin le second tour.

Et le Conseil constitutionnel, qu’en pense-t-il ? Ce serait bien qu’il le dise ou qu’à défaut on le lui demande enfin. Car sa compétence technique et juridique sur ce point est surement plus élevée que celle du conseil scientifique de l’épidémie.

Le ressort de la démocratie locale est aussi fragile que celui des urnes nationales. Mais il résistait à tout. Et il fallait le préserver. Au lieu de cela, et au profit de se recherche de nouvelles alliances de fin de mandat, Macron ouvre la grande braderie du pouvoir locale pour laisser le mandarinat lascivement se l’accaparer espérant un regain de confiance.

L’atmosphère qui en résultera sera aussi détestable que sous la Restauration, régime uniquement bourgeois agissant contre le peuple dans le plus grand cynisme.

Tout ce qu’on déteste : un pays de notables, de mandarins, de poncifs, un sommet de la pensée toute faite, du pouvoir confisqué par les analyses scientifiques contradictoires dans lesquelles le pouvoir politique puise pour mener tranquillement ses va et vient sur à peu près toutes les questions.

Je ne vois pas qui peut soutenir cette hypothèque à par une oligarchie d’État meurtrière de nos derniers droits démocratiques et qui entend bien organiser un tournant dans la lecture de nos institutions, en parfait accord avec cette bourgeoisie provinciale confortablement installée dans ses privilèges.

Vue les circonstances, nos futurs élus ne devront pas à leur population leur réélection et ils le savent. Celle-ci s’en est déjà retirée. Ce risque est encore plus grand que celui du COVID. Il est localement d’ouvrir de nouvelles brèches là où les maires avaient le rôle et la capacité d’apaiser les tensions idéologiques et de fédérer.

Elus par du vent et sur l’air de rien, ils n’en auront plus le pouvoir. Et le verront bien vite.

Peut-être aurait il fallut en profiter pour rénover la démocratie, créer et permettre le scrutin par correspondance … ? Que non ! L’urne ou rien. Ce sera donc rien pour beaucoup de français.

En cette triste fin juin 2020 de canicule, de vacances empressées faites pour évacuer les frustrations complexes et vexatoires d’un confinement bien trop long, en l’attente d’une rentrée explosive sur fond de crise économique majeure, de tensions politiques mondiales, on va oser vous demander d’aller voter. Et on vous reprochera de ne pas y aller.

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