L’État sans le peuple?

Dans un pays qui n’a pas été capable de donner un seul masque à sa population, le 11 mai et l’exposition en premier des enfants dans le monde déconfiné font froid dans le dos. A aucun moment l’exécutif n’a semblé gérer cette crise. Et ce sont les institutions qui sont désormais menacées.

   La V°  République institutionnalise la fonction du chef de l’Etat de manière quasi sacralisée. Elle lui donne une centralité complète dans tout le dispositif institutionnel, sans finalement aucun contre-pouvoir réel. Le chef de l’Etat français est à ce titre le plus puissant de tous les pays développés par l’étendue de son pouvoir et sa force (intégrale et immédiate) sur tout le territoire.

La crise algérienne qui a donné à la naissance à notre actuelle République et ses soubresauts jusqu'en 1962 ont contribué  à façonner les Institutions autour d'un régime de crise politique passagère mais réelle afin de donner au Président la possibilité de pouvoir la gérer.

Et donc de gérer également les crises de l’avenir. Cette Constitution prudentielle était faite pour gérer la crise du Corona avec un autre niveau d’efficacité possible.

Mais les Institutions dépendent des hommes qui les dirigent. Et si de Gaulle avait parfaitement analysé le pouvoir et l’ampleur de l’action dont il avait besoin en son temps, son dernier successeur s’est, lui, enfermé dans une série de décisions incompréhensibles, contradictoires, difficiles à justifier. Et surtout d’un ressort strictement personnel, n’ayant même pas partagé avec son gouvernement sa date de déconfinement du 11 mai, date que rien  ne justifie. Le tout sous le sceau d’une crise « d’une ampleur inhabituelle » qui servira à justifier toute cette masse d’erreurs considérables aujourd’hui comme demain.

Le pouvoir n’a pas réussi à expliquer la crise aux français

Dans un pays qui n'a pas été capable de donner un masque à sa population et qui a exposé ouvertement ses services publics et ses travailleurs à un virus toujours inconnu et mortel, sans protections appropriées, il a été décidé par un pouvoir personnel présidentiel un confinement trop tardif. Ce retard inexcusable a tué et rendu malade une génération entière d'élus et de candidats aux élections municipales et largement touché la population. Bien plus, il a favorisé la mort de milliers de personnes âgées dans des conditions odieuses et dont le nombre de décès n’est pas près d’être réellement connu.

Au doigt mouillé,  la date du 11 mai a été décidée.

Le Président a décidé ce coup-ci que ce seront les enfants qui seront la « chair à canon » du COVID ainsi que nos enseignants, exposés en premiers aux assauts du déconfinement, alors qu’à ce moment-là rien n’aura globalement été organisé pour rendre ce moment sécure. Par contre, toujours impossible d'aller boire un verre en ville, ou de manger dans un restaurant ; c'est trop dangereux voire subversif.

Bref, à ce moment-là des choses, cette manière, non maîtrisée, de gérer la crise est devenue incompréhensible par la population car sans cohérence sur l’ordre des priorités. L’amoncellement et le caractère contradictoire des explications médicales ou sociétales rendent encore plus opaque et illisible la gestion de  cette crise.

Or à quoi sert le pouvoir politique si ce n’est à rendre audible et acceptable par la population des mesures prises dans son intérêt ? Cette inintelligibilité  de la décision politique pose un problème sérieux d’adhésion aux Institutions et à la paix civile, à la construction de la suite, à la légitimité même du pouvoir. Autrement dit au sens même de l’avenir et à la confiance collective.

 

Indifférence générale ou fatalité ?

65% des gens ne souhaitent pas faire retourner leurs enfants à l’école. On les comprend. Ce retour devient alors devient donc optionnelle. Étrange revirement d’un État incapable d’expliquer sa décision ni de la partager avec sa population comme ses propres fonctionnaires !

L’affaire des masques (on l’appellera surement ainsi dans l’avenir) est de même nature : l’État étant incapable de fournir toute sa population, il valait mieux le présenter pendant toute la crise comme non recommandé. 

Mais plus encore, et ce qui est nouveau, ce consensus politique visible, laconique, ce silence intégral qui entourent toute cette situation, ont de quoi inquiéter.

Pour la population,  il ne s’agit pas de consensus, mais plutôt d’indifférence, de fatalité, de courbure … d’une posture profilant la suite logique de ce qu’était déjà une opinion largement éloignée de sa classe politique.

La question des masques est à ce titre symptomatique : impossible d’en acheter et d’en trouver. Pourtant, presque tous les français en ont. D’où viennent-ils ? Allez savoir !

Notre attitude de contournement, de déni, de lutte silencieuse finalement semble établie.

Cette crise transforme en profondeur notre rapport au pouvoir tout en le précisant de manière claire.

Mais elle expose aussi cruellement nos Institutions et notre Constitution, l’organisation de l’Etat et son rapport à la société.

 

Une fragilisation considérable de tout l’édifice institutionnel

La justification d’un hyper pouvoir présidentiel n’existe plus au sortir de cette crise.

Si une très forte majorité des français rejette l’action présidentielle et gouvernementale, c’est bien que le dysfonctionnement est profond. Or les institutions ont besoin qu’on y adhère. Car les individus seuls sont atomisés et ont besoin de leurs institutions pour évoluer en société et vivre en paix.

Ce pas de recul des français sur l’exercice du pouvoir de crise signifie pour le moins que l’homme qui actuellement est à la tête de l’Etat n’a pas incarné ce pouvoir et que son action est trop faible, contradictoire et donc illisible pour s’imposer aux français.

La mise en danger de la population par un confinement tardif démarrant le 17 mars, alors qu’il devait largement commencer avant, a été le fruit d’un consensus politique mou mais affirmé de la part de toutes les forces politiques du pays. Il a servi de rempart comme de justification au Président.

 

Trahison de l’esprit des institutions

Et depuis quand ce sont les partis politiques qui dans notre pays déterminent l’intérêt général et les analyses sanitaires ? Quelle trahison de l’esprit et des règles de la V° République !

L’acceptation mordicus par la Président du maintien du cycle électoral des élections municipales porte en lui la déchéance même de la parole et de l’action politique par la mise en danger délibérée de la vie d’autrui.

Cela aurait pu servir de leçon au pouvoir et lui permettre de réfléchir à ses erreurs au moment de sortir du confinement, par le choix d'une méthode plus respectueuse de la population…

Mais non. Solitaire, le pouvoir est également exercé de manière autoritaire, cynique, quasiment subversive et donc aveugle par un homme se permettant de stigmatiser les français et leur attitude avant même le confinement ! Tout en persistant et signant d’avoir eu raison d’organiser le 1er tour des municipales, renvoyant le faute de la contamination sur les français et non pas l’organisation politique de l’Etat.

Quel abandon ! Voilà le pouvoir fuyant en rase campagne sa responsabilité première : protéger la population.

Mais ce n’est pas finit, car le pouvoir décide dans un élan d’action devenue nécessaire (pour avoir quelque chose à dire à l’opinion) de faire émerger dans la précipitation une date fictive, le 11 mai, qui ne correspond à rien, et, contre l’avis de l’Ordre des médecins, de faire retourner les enfants en classe, dans des conditions grotesques !

 

Les enfants vont expérimenter en premier le déconfinement

Sacrifice des élus et des candidats en début de confinement tardif, sacrifice des enfants et des enseignants en première ligne du déconfinement ? Etonnante alchimie politique d’exposition au risque des populations …

Cela n’a pas de sens. Mais ce qui a encore moins de sens, c’est de ne rien dire et de ne pas s’y opposer. Les forces politiques de ce pays, désormais absentes, laissent ainsi les français décider sans filtre. Pourquoi pas d’ailleurs.

Et ils n’enverront pas tous leurs enfants à l’école, on les comprend.

En effet, deux mois de confinements et d’informations anxiogènes changent notre état d’esprit. Et la proposition de l’Etat, plutôt que de déconfiner l’économie, est de sortir, d’exposer, les enfants et leurs enseignants.

On aimerait comprendre !

 

Pour l’État, ce sont les français les responsables de la crise sanitaire

On peut prétexter effectivement qu’il faut bien que les enfants aillent à l’école pour que les parents travaillent. Alors, disons-le, l’école est devenue une garderie. Mais non : au contraire, Blanquer invente une valse indansable à 3 ou 4 temps de reprise des études qui n’a plus aucun sens et qui finit par renvoyer la décision sur chacun. Autrement dit, ce sont encore nous les responsables si nos enfants sont malades.

CQFD ;  le début de cette crise, c’est votre faute : « Les français se sont contaminés dans les restaurants et en boites de nuit », disait le Président mi-avril à propos de la semaine précédant le confinement. Autrement dit, ce n'est pas celle du gouvernement qui maintient le 1er tour des municipales. Et maintenant : «  c’est vous qui voyez si vous envoyez vos enfants en classe ». Autrement dit, la crise du COVID c’est vous.

L’incurie et l’exposition, sans doctrine sanitaire solide ni méthode, de la population, des plus âgés comme des plus jeunes à un virus inconnu rendent caduques toutes les mesures prises de confinement dont l’effet, de ce fait, n’est sûrement pas garanti.

Une parole présidentielle incompréhensible

Dans un consensus quasi général, le chef de l’État décide seul de déconfiner le 11 mai, et d’exposer dans un silence inquiétant les enseignants et les enfants au virus toujours non maîtrisé et largement inconnu. Fait du Prince, Jupiter arrête seul dans son bureau cette date fatidique sans concertation avec l’appareil d’État. L’univers doit désormais tourner autour et s’adapter.

Pire : c’est sans méthode et dans des propos dilués et incompréhensibles que cette annonce est faite par le Président. Basée sur rien et impossible à justifier, cette date hypothétique prouve toute la fragilité de la décision politique pendant cette crise au cœur de laquelle à aucun moment L’État et ses représentant n’ont tenu la corde, incarné l’autorité, montré des axes clairs et fermes.

On comprendra d’ailleurs vite que cette date est fictive et que là encore, ce seront les français qui seront les responsables de l’échec du déconfinement et pas l’État bien sûr.

 

Un Etat absent, sans culture de crise

Bref, l’Etat s’est baladé au cœur de cette crise sans jamais à aucun moment avoir clairement expliqué ses décisions ni pris d’orientations fortes montrant à la fois un esprit de protection des populations et de renforcement politique de notre pays. Ce qui est l’essence des crises même.

A aucun moment, une anticipation issue des crises sanitaires précédentes n’a éclairé l’action publique et politique ; et à chaque fois l’État s’est caché derrière le faux argument d’ « une crise d’une ampleur inconnue ». C’est totalement faux. Ce point d’ailleurs, d’une importance historique, explicite la vidange volontaire par l’État d’une culture du risque et le rejet de toute stratégie prophylactique en la matière. L’orientation libérale de l’État actuel est surement responsable de cette volonté de ne pas investir dans ces questions et de considérer comme improbable une crise sanitaire d’ampleur.

La France aurait dû à l’inverse de ce qui se passe être au 1er rang et exemplaire dans cette crise. Vu la puissance chez nous d’un Etat centralisé, vu les précédents sanitaires (crise du SRAS), vu l’importance de nos organisations de recherche et de nos corps médicaux, notre pays aurait dû mener le tempo de la gestion mondiale de cette affaire.

 

Reniement du principe de précaution

Vu surtout l’importance désormais opposable du principe de précaution, et vu également les condamnations de l’État dans l’ensemble des crises sanitaires de ces 50 dernières années (amiante ; nucléaire ; charbon…), on aurait pu attendre une réaction différente.

Mais non ; la culture de l’État reste étrangement la même qu’il y a 3 siècles dans ce genre de situation : l’exposition des populations est un fait secondaire. Ce qui compte pour l’État, c’est de paraitre gérer la crise. Mais nous ne sommes plus sous Louis XIV. Et l’intelligence collective, un peu éteinte par le confinement va reprendre très vite tous ses droits. Et rentrer dans des démonstrations sans appels.

 

Effondrement de la confiance sanitaire

Nous allons, à l’inverse, ressortir lessivés de cette crise. L’État s’est assis sur les avis médicaux et a préféré n’écouter des experts allant dans son sens. Et pas l’inverse.

Les conséquences en seront considérables : défiance des français envers leur système politique et les avis scientifiques ; peur permanente du retour de la pandémie.

Cet affaiblissement psychologique de la population, lié à ces éléments, est pour moi un donnée clé car elle réduira l’angle de lecture et de compréhension du monde par les français et désajustera durablement le pouvoir et les citoyens.

L’affaire Raoult est de ce point de vue symptomatique : à aucun moment un dialogue n’a été établi objectivant l’attitude de l’État sur le protocole du chercheur marseillais.

C’était pourtant nécessaire. Le voilà désormais iconographié en super-héros, et gardien d’une vérité intangible, celle du peuple lui-même.

On objectera à ce propos qu’il s’agit d’une crise sanitaire et pas politique. C’est en fait une crise sanitaire devenant politique.

Syndrome final d’un pouvoir désagrégé par une crise qu’à aucun moment il n’a géré intellectuellement, et que plus rien ne justifie sous sa forme institutionnelle actuelle.

La stigmatisation des français par le Président plutôt que la prise de ses responsabilités  atteint incontestablement le statut présidentiel qui sort très affaibli de cette crise.

 

L’État contre le peuple ?

Avec l’exposition délibérée des enfants dès le 11 mai, la Vème République prend le risque de sa dissolution dans un scandale sanitaire hors norme.

De plus, en rendant les français coupables et responsables de l'expansion de la pandémie dans ses propos, le Président a étonnamment oublié son statut de « protecteur de la Nation » que la Constitution lui donne et qui régule et justifie l’importance considérable des pouvoirs qui sont les siens.

Vous ne voulez pas être à la place de Macron actuellement entend-on ? Ça tombe bien lui  non plus. Le voilà dans son pays se baladant pour regarder l’étendue des dégâts comme un aristo du 18ième allant voir le petit peuple avec condescendance.

Que reste-t-il de la Vème République et de l’importance des pouvoirs d’exception comme du statut du Président au sortir de cette crise ? Qu’est ce qui justifie désormais qu’un homme seul dirige une Nation de 65 millions d’habitants ?

 

La disparition de l’exception sanitaire française

Payer beaucoup, énormément d’impôts, pourquoi pas, si nos administrations fonctionnent et notamment celle de la santé.

Cette crise  a mis à nu ce mythe d’une France certes fiscalement ruineuse en impôts mais qui protégeait sa population.

Or, ce n’est sûrement pas L’État qu’il faut remercier, mais nos soignants, qui non seulement ont fait face à cette crise avec un sous-effectif national estimé à 100 000 personnels hospitaliers, mais également en sous dotation technique que ce soit en blouses, masques ou autres, et eux même sous-payés.

On peut ajouter qu’avec une très large majorité de médicaments et de matériels médicaux fabriqués à l’étranger et notamment en Chine, c’est bien notre souveraineté sanitaire qui a disparu.

Bref, où va l’argent public ?

Le lien entre le système constitutionnel lourd, pesant, inutile désormais de notre pays et les finances publiques doit être établi de manière certaine.

En décentralisant des collectivités nouvelles toujours plus nombreuses, l’État central est pourtant resté fermement établi dans ses fonctions régaliennes sans partage. Il n’a créé que des trompes l’œil politiques privés de pouvoir de régulation.

Mais du sommet, que dire, de l’immensité de son pouvoir institutionnel, le pouvoir politique français coûteux et inefficace n’a fait qu’accoucher dans cette crise d’actes sacrificiels contre sa population et à aucun moment d’une doctrine sanitaire solide. Et mettant toute l’économie sous sa dépendance, et pour une efficacité minimum.

De ce fait, la France a un système politique dual, dans lequel L’État finit toujours par casser le bras de ses collectivités et de sa société civile. Et par l’emporter.

La misérable affaire de réquisition des masques commandés par le département des Bouches du Rhône pour ses fonctionnaires et finalement pris par L’État n’est pas un épiphénomène, mais l’anecdote qui résume le mieux la situation de ce pays dont L’État n’a plus aucune agilité, et dont l’arrogance, l’agressivité, et finalement le bon vouloir royal sont ses maîtres mots.

Quant à la sortie de crise, pas de plan de financement de l’avenir, mais uniquement des rustines dans un système économique à bout de souffle. Autrement dit, là encore, les français vont devoir inventer eux même la suite. Avec un million ou deux de chômeurs de longue durée de plus qu’avant la crise, le retour de la faim et de la grande pauvreté de masse, 400 ou 500  milliards de dettes françaises nouvelles non négociables, la situation va rapidement devenir ingérable.

Souhaitons qu’il n’y ait pas de seconde vague épidémique.

Pour conclure, au tournant de cette crise, voilà nos exceptions françaises bien malades de ce COVID. Que ce soit le statut du Président, la forme de nos institutions, l’organisation sanitaire, voilà notre pays bien triste de ce qu’il est désormais.

Et le vague sentiment du peuple de ne pas vraiment comprendre tout cela, ni d’être comprit dans ses doutes et ses souffrances.  

              

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.