Les jeunes pousses passeront elles le printemps ?

La crise sanitaire va s'abattre avec une force bien supérieure sur les entreprises de moins de 5 années, que sur le reste de l'économie. D'autant que beaucoup ne sont pas concernées par les mécanismes de soutien publics. Paradoxalement cette crise confirme l’urgence environnementale. Mais draine de nouvelles peurs sanitaires et jugule donc une créativité puissante et de long terme.

Il en va d'une crise sanitaire comme d'un élément régulant la démographie économique, en accroissant, en radicalisant les phénomènes jusqu'à leur caricature.

 

Jeunes entreprises : une immunité défaillante et accélérée par la crise sanitaire

En gelant une grande partie de l'activité économique, la situation actuelle interrompt totalement celle des entreprises récemment créées dans des domaines très larges du commerce, de l'artisanat, de la prestation de service ou autre, contrairement à des entreprise plus anciennes ou plus importantes pouvant télétravailler ou gérer des mécanismes d'attente, et ayant déjà eu à construire des cultures de crise et d'adaptation, avec leurs partenaires financiers ou sociaux.

De ce point de vue, l'analyse d'une mortalité économique tient de celle des humains : le dispositif immunitaire se construit dans les périodes difficiles. On passe le cap ou non.

Quand on sait la dépendance d'une nouvelle entreprise avec ses 1er mois d'activités, toute l'importance de sécuriser ses relations financières, économiques et humaines sur une phase de démarrage, le freinage économique actuel va signifier pour elle un arrêt pur et simple, sans redémarrage possible, car s'accompagnant de la destruction quasi totale des fonds propres et fonds de roulement.

Dès lors tout manquement au chiffre d'affaire passera dans leurs cas moins comme un accident historique ( comme pour les autres entreprises par contre) que comme un révélateur accéléré de fragilité tangible et structurel. Ce qui tient de l'injustice absolue mais inévitable.

 

Pas de mécanisme de soutien pour les plus petites entreprises

En gros, la crise actuelle ne leur sera pas pardonnée, et les mécanismes collectifs pour leur donner une nouvelle chance n'existent pas. Pour celle dont la création est récente, il n'y aura pas de prêt garanti pas l’État. Et pour les autres, vu les conditions rapides d’amortissement, et le taux d’intérêt finalement élevé, ce prêt ne peut s'adresser qu'à des entreprises assez fortes pour générer un remboursement accéléré. Il s'adresse à des entreprises en bonne santé avant la crise. Or si une entrepris est en bonne santé elle distribue des dividendes, ce qui peut paraitre logique.

L'État a choisi de ne pas financer par son mécanisme de prêt garanti les entreprises ayant distribué des dividendes.

De ce fait son mécanisme de prêt s'adresse à une frange étroite de l’activité, ce qui parait évident. Et révélera peut être d'un opportunisme économique particulier. Auquel cas, l’État devra à terme renoncer à être remboursé.

C'est ainsi toute une tranche de la démographie économique qui est menacée, contenant beaucoup d'activités de moins de 5 années d'existence, qui tentaient de vivre dans un contexte déjà complexe et qui n'avaient pas fait leur preuve de solidité définitive.

Je parle moins de entreprises de la French-tech, que de celles du quotidien, que de celles qui représentent un projet de vie pour leurs porteurs, dans une phase de création de sa propre activité pour échapper au chômage ou devenir son propre patron.

Ceux-là vont se trouver dans des situations que la crise sanitaire et ses fermetures forcées vont accélérer. Et finalement provoquer la cessation d'activité anticipée dans bien des cas.

Beaucoup d'acteurs économiques, pour ne pas dire la plupart, vivent dans des situations de tensions financières élevées, avec des besoins financiers récurrents, et quelquefois lourds.

 

Vers une destruction massive de valeur ?

Un arrêt d'activité de plusieurs semaines, une pause considérable donc, provoque la réflexion, le recul, et le doute au redémarrage.

L'horizon s’épaissit, se ferme, l'attente d'une reprise globale de l'activité bénéficiant à tous recule d'autant... Il est alors temps de se poser la question de recommencer à gérer et essayer de développer dans un contexte déjà difficile. La réponse positive ne va pas alors de soi.

Il est à rappeler que dans le contexte de la TPE, le porteur de projet, le chef d'entreprise, est le dernier à être rémunéré. Que l’État, les fournisseurs, les salariés éventuels le sont eux par nature et par priorité.

Dès lors, la motivation forte de l'entrepreneur peut fondre. Mais dans le cycle de la quotidienneté, une saison pousse l'autre ... par contre, une pause comme celle d'aujourd'hui peut réveiller la défaillance définitive de l'entrepreneur, et lui donner toutes les raisons de ne pas poursuivre son aventure, d'autant que l’horizon économique , sociale et politique est loin d’être écrit.

On s'achemine vers une destruction massive de valeur.

Comme on dira :"la crise du corona est passée par là". Certainement, oui, comme mécanisme d'ajustement massif et de requalification des volontés et des ambitions individuelles, la crise actuelle va contraindre une génération entière d’entrepreneurs fragiles à cesser leurs activités car la dégradation de l'horizon est trop forte.

 

Pause ou rupture ?

Il est ainsi hélas à parier que la crise actuelle va voir se dessiner non seulement un taux accru et logique de disparition d’entreprises, mais également un taux opportun dont on ne peut pas dire le chiffre qui sera celui de toutes les sommes de non réalisation possibles des projets de croissance.

Autrement dit, une crise d'envergure comme celle-là avait déjà bien des chances de casser les entreprises les plus fragiles, mais plus encore et nous le comprendrons, celle dont le projet de croissance est le moins établie.

Il va ressortir de la situation actuelle, dans le cas de la fin de la crise sanitaire, un paysage économique lessivé de nombres d'activités et dont la nouvelle régulation va s'orienter vers des horizons peu lointains.

 

Vers un "court-termisme" généralisé?

La régulation économique et la structuration du comportement des acteurs issus du positionnement de l’État sur le prêt garanti avec comme on l'a dit des exigences de remboursement fortes et accélérées, va provoquer une lecture nouvelle de la vie financière par l’ensemble de entités prêteuses et preneuses. Et le "court-termisme" va se généraliser logiquement.

Pour autant, la tutelle de l’État va probablement se déployer aussi de par une volonté omnipotente de sa part de se saisir de la nouvelle régulation post crise et pas seulement de la crise elle-même. Ce changement majeur provoquera indéniablement un reclassement d'ensemble des acteurs du jeu économique.

Et structurera pour longtemps le profil de nos entrepreneurs.

 

Une gestation économique nouvelle et résiliente ? 

Mais, et au-delà de ce constat évolutif, un paysage riche de tout un tas de nouveautés et de velléités va apparaitre, déjà tapies dans le ventre de la crise sanitaire et basées sur l'observation des comportements sécures, des évolutions de la consommation, de nouveaux modes de vie, bref, de ce qu'on appelle la résilience à savoir la capacité d'un corps social à bâtir l'avenir dans tous les cas, à s'adapter et à générer des projet à la fois répondant à des besoins et anticipant l'avenir lui-même.

Il conviendra de bien mesurer la somme des conséquences de cet ensemble, en valeur de rattrapage du PIB. Il est à parier que les valeurs d’entrainement économiques éventuelles perdues seront supérieures aux nouvelles valeurs possibles.

Pourquoi ? Car la notion d'immobilisation à moyen et long terme va être détruite massivement  par les nouvelles peurs collectives et limiter l'engagement à long terme. De ce fait, le nouvel entrepreneuriat sera celui d'une massification de l’internet et de la virtualité. Et pas de la construction et de la production.

De ce fait, le poids des activités nouvelles dans l'économie va être limité et ne sera pas un vecteur de sortie de crise par la faiblesse de ses besoins comme de ses immobilisations.

 

Et la planète dans tout ça ?

Sera-t-il plus en phase avec la planète ? Ce ne sera pas sa logique première. Car dans nos jeunes pousses laissées sur le carreau, il y aura nombre d'activités environnementalistes.

On connait l'étendue des besoins d'une société comme la nôtre, très convaincue de sa nécessaire transition écologique. On connait le prix à payer pour y parvenir. Seule une nouvelle génération d'entrepreneurs  tentée par le long terme et l'action structurante peut y parvenir. Et pas des acteurs de court terme.

Cette distorsion entre les besoins réels de notre société et le profilage de l'entrepreneuriat post crise sanitaire est pour moi une question clé de notre destin collectif et de nos conditions de vie futures.

Les réticences aux engagements de long terme ne jouent évidemment pas en faveur de créations structurantes. De ce fait, quand on connait l'étendue des besoins en matière de transition écologique, on peut douter de notre capacité collective actuelle à se projeter dans le long terme.

De ce fait, la crise sanitaire est un alpha et un oméga : elle confirme l’urgence environnementale. Mais, paradoxe évident, elle draine de nouvelles peurs sanitaires et jugule donc une créativité puissante et de long terme.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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