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Billet de blog 24 janvier 2026

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La France fait le choix du combat de coqs, pas celui de la diplomatie féministe.

La stratégie de « riposte informationnelle » incarnée par le compte X « French Response » relève moins d’une diplomatie innovante que d’une joute viriliste, fondée sur le clash et le ricanement. Ce choix du combat de coquelets interroge directement la crédibilité de la France lorsqu’elle affirme promouvoir une diplomatie féministe.

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Illustration 1
Profile du compte troll X piloté par le MEAE

Avec le compte X French Response, lancé en grande pompe, un malaise s’installe : le virilisme semble prendre le pas sur les ambitions pourtant affichées en matière de diplomatie féministe. En adoptant les codes du clash et d'humiliation sur X, la parole diplomatique française s’inscrit dans une logique qui contredit ses propres engagements.

Car en 2019, la France a officiellement adopté une doctrine de diplomatie féministe, affirmant placer l’égalité de genre et la lutte contre les violences sexistes et sexuelles au cœur de son action internationale. Cet engagement a depuis été réaffirmé et structuré, notamment à travers la stratégie internationale 2025-2030. Si, dans cette stratégie, le Quai d’Orsay affirme que « la France combat toutes les formes de violences (…) en ligne et/ou facilitées par la technologie et l’intelligence artificielle, dont la manipulation ou le partage non consentis de matériels intimes, le cyberharcèlement et les discours de haine », cette ambition ne s’étend pas, à ce stade, aux usages de l’espace informationnel par le Quai d’Orsay lui-même.

Or une diplomatie féministe suppose une cohérence matérielle et politique, y compris dans le choix des plateformes, des outils et des registres de communication. Continuer à investir des espaces numériques qui monétisent la haine, le harcèlement et les violences sexuelles - en particulier à l’encontre des femmes et des mineur·es - revient à aller à l’encontre des ambitions affichées par la France et à neutraliser la portée transformatrice même de cette stratégie. X repose en effet sur un modèle économique qui monétise explicitement la haine, le harcèlement et les violences sexistes et sexuelles, notamment à travers la diffusion massive de deepfakes pornographiques et de contenus de nudification non consentie - visant de manière disproportionnée les femmes et les minorités politiques. Ce sont précisément ces violences fondées sur le genre et facilitées par la technologie que la France affirme vouloir combattre. Et pourtant, sur X, les contenus produits par le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères côtoient des images qui violent le consentement des femmes, des symboles néonazis et de la pédopornographie.

Ce renoncement à une cohérence entre ambitions et pratiques féministes en matière de diplomatie informationnelle révèle deux lacunes plus larges : celle des angles morts genrés et raciaux dans la lutte contre la propagande et la désinformation relevant des ingérences informationnelles étrangères (FIMI – Foreign Information Manipulation and Interference), ainsi que l’absence d’un cadre explicite de Do No Harm (principe de non-nuisance), tant dans les analyses et les pratiques de communication du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères (MEAE) que dans les doctrines et dispositifs publics de lutte contre les ingérences - notamment VIGINUM - ainsi que dans la doctrine de lutte informatique d’influence (L2I) du ministère des Armées.

Dans mon essai Agora Toxica - La société incivile à l'ère d'Internet (Éditions du Détour, 2022), je montrais déjà que l’espace informationnel est structuré par des rapports de domination intersectionnels. Les plateformes numériques y fonctionnent comme des infrastructures de pouvoir, organisant la visibilité, la hiérarchisation des corps et des voix, et la monétisation des vulnérabilités humaines. Dans ce cadre, la désinformation et la propagande autoritaire ne relèvent pas d’un simple affrontement narratif, mais d’opérations sémantiques menées par des acteurs étatiques ou non, antidémocratiques, porteurs de projets suprémacistes, masculinistes et blancs, qui exploitent les logiques mêmes des plateformes. Répondre à ces offensives en adoptant les mêmes terrains, les mêmes outils et les mêmes registres, au nom d’un universalisme faussement neutre et aveugle aux rapports de genre et raciaux, revient à produire une symétrie illusoire et à renforcer l’écosystème qui rend ces violences possibles.

Alors que le pouvoir du camp Trump - tout autant que celui du Kremlin - repose sur l’impunité, produite à la fois par l’évitement des arènes instituées que par leur investissement (ou construction de toutes pièces) d’arènes complices de leurs violences racistes et genrées, seule une approche féministe intersectionnelle permet d’en contrer les manipulations.

Il est temps de renoncer à nourrir cette machine à violer le consentement qu’est X et d’investir dans le financement d’alternatives - des arènes qui reflètent réellement des valeurs émanipatrices au lieu de rester afféodés à la brutalité. C’est précisément à cet endroit - celui du courage politique, budgétaire et stratégique - plutôt que dans des joutes fondées sur des flex puériles dignes du forum JVC 18-25, que l’on attend le Quai d’Orsay, s’il entend donner une traduction concrète et crédible à l’ambition affichée d’une diplomatie féministe.

Appuyons-nous sur le courage des femmes qui nous ont montré la voie - Virginie Despentes, Adèle Haenel, et toutes celles qui ont refusé de rester assises dans des espaces construites pour protéger les agresseurs, celles qui ont choisi la rupture plutôt que la compromission avec les fascismes. Face aux dispositifs de domination masculinistes, leur geste demeure une boussole politique : « on se lève et on se barre ».

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