George Floyd: lynchage local, violences globales

Le lynchage policier de George Floyd illustre la violence du racisme et des inégalités socio-raciales à l'échelle locale et globale. Il oblige aussi à interroger les violences globales qui brisent la dignité humaine, à l'ère de la Covid et du néolibéralisme.

Déshumaniser devant les caméras à Minneapolis.

Le lynchage policier de George Floyd témoigne encore du mépris de la dignité noire aux Etats-Unis, dans la société et le système judiciaire. Cette violence ordinaire, terriblement choquante qui, pendant de longues minutes, nie toute capacité et tout droit à la victime noire de se défendre et d'être secourue, constitue une violation des droits élémentaires de l'être humain, héritière des lynchages ségrégationnistes, et légitimée par la violence institutionnelle. L’usage d’injonctions contradictoires, comme « lève-toi et monte dans le camion » par Derek Chauvin qui étouffe davantage George Floyd à chacun de ses gestes d’obéissance et de survie, rajoute à l’intention machiavélique de détruire toute volonté et toute virilité chez cet homme noir. Cette violence totale est en outre exercée par des policiers et par un système judiciaire qui ne sont alors plus garants de la sécurité des personnes, ni de la justice. Par conséquent, la capacité à se défendre et à survivre est revendiquée par les manifestant·e·s qui l’exercent en lieu et place de la victime annihilée.

La soumission ultime dans laquelle George Floyd est mis à mort illustre la violence de l’opposition extrême entre, d’un côté, un racisme qui tue souvent dans la destruction de toute humanité et, de l’autre, la frayeur qu’il produit sur des Africains-Américains, qui tentent eux, pour espérer rester en vie, d’invoquer humblement les formes élémentaires de l’humanité : ne pas résister, supplier, pleurer, crier, exprimer dans un râle leurs sensations et leurs réalités corporelles fondamentales et premières (« I can’t breathe »), avoir recours à la politesse (« please », « Sir », « I will »…), invoquer leur mère (« Mum ») ou leur Dieu (« God »). Humanité, éducation et autocontrôle qui sont annihilés finalement, quand le corps supplicié, piétiné et rompu cède, et que le flux de leur urine non contenue prouve leur reddition totale… Humanité à laquelle les passants impuissants tentent de rappeler en vain les policiers (acteurs et complices du crime) mus par une cruauté et un sadisme, que les procédures d’interpellation instituées voudraient nier.

Ce crime montre ainsi la façon dont le corps masculin noir doit être rabaissé, dévirilisé, maîtrisé, au point d'être brisé et tué, parce que, dans ce système raciste qui autrefois le castrait, il représente par essence un danger potentiel pour les policiers et l’ordre public. Ce faisant, ils reproduisent un droit de priver de défense un homme jugé violent (quand bien même il n’est pas armé), que la philosophe Elsa Dorlin ancre dans la perpétuation de la matrice esclavagiste [1]. La violence de la scène réside aussi dans le fait de montrer que la vie d'un être humain peut se terminer entre le trottoir, la roue d'un pick-up et une botte crantée, à un mètre du caniveau. C’est une forme de déshumanisation, que dénonce depuis longtemps l'influent mouvement Black Lives Matter, et à laquelle se sont opposés des foules en colère, mais aussi fort heureusement de nombreux policiers blancs et noirs agenouillés lors de manifestations publiques.

 Impunités et injustices sociales, pénales et sanitaires aux Etats-Unis.

Aux Etats-Unis, à la violence insoutenable qui multiplie les victimes noires dans les cimetières ou les prisons, s'ajoute la crainte légitime d'une impunité qui, elle, multiplie les auteurs blancs qui savent que, le plus souvent, ils ne seront ni inquiétés ni sanctionnés. A en croire l’attitude de Derek Chauvin et de ses collègues, tuer semble pouvoir se faire dans une confiance tranquille, dans une mise en scène rodée depuis des siècles, et dans une préparation implacable. Ce qui constitue de toute évidence une injustice sociale et pénale intolérable et prouve la faillite d'une partie du système judiciaire, législatif et politique américain.

Toutefois, suite au meurtre de George Floyd, les policiers incriminés ont cette fois-ci été licenciés par le chef de la police de Minneapolis. Cet homme, qui est un Africain-Américain, s'est adressé à la famille Floyd, dans la plus grande dignité, en retirant sa casquette devant les caméras de CNN. L'inculpation ultérieure des quatre policiers par la justice, pour meurtre non prémédité et complicité de meurtre, apporte une fine lueur d'espoir à la famille et aux manifestant·e·s. Espoir qui risque d’être mis à mal, tant les procès des policiers constituent habituellement des théâtres de violences supplémentaires, du fait de l'inversion des culpabilités, visant à prouver le caractère menaçant et agressif de l’homme lynché (lorsqu’il a osé tenter de se protéger, comme Rodney King par exemple), et la légitimité des actes défensifs des policiers (Dorlin, 2019).

Les procès sont aussi biaisés par des autopsies officielles qui laissent croire que les victimes sont d’abord coupables de ne pas être dans une santé suffisamment bonne pour supporter des méthodes qui seraient sinon jugées « normales ». Or, la triste réalité, c’est que la moitié des Américain·e·s souffrent de maladies cardiovasculaires. Et les Africain·e·s-Américain·e·s jeunes sont disproportionnellement plus victimes de maladies cardiovasculaires, respiratoires ou de toxicomanie, qui sont aussi le résultat des inégalités socio-économiques, spatiales et raciales et des violences structurelles qui les exposent plus aux stress et aux risques. Cela ne doit-il pas être pris en compte dans les méthodes d’interpellation qui multiplient sinon davantage encore les discriminations raciales ?

Il faut souligner que tout ceci se passe en pleine crise désespérante de la COVID-19 qui a particulièrement éprouvé les Africain·e·s-Américain·e·s. Déjà victime des inégalités raciales dans l'accès à la prévention, à l'éducation, à l'emploi, au logement, à la santé et la couverture maladie, cette population s’est finalement et fatalement retrouvée discriminée dans l’accès aux soins face à l’épidémie. Rappelons que les populations les plus exposées sont celles qui vivent dans la pauvreté, ou qui occupent les jobs au contact des publics et du virus, dans les secteurs mal rémunérés du transport, de l’entretien, de la sécurité, de la distribution, de la santé, où les minorités ethniques se retrouvent majoritairement… Rappelons aussi que l'obésité, qui est un facteur aggravant de la COVID, est elle aussi une maladie sociale et politique, fruit de la malbouffe et des inégalités socio-économiques et raciales, du manque d'accès à l'alimentation équilibrée, à la prévention précoce, à l'éducation à la santé, et du fait de déserts alimentaires fréquents dans les quartiers défavorisés.

Ces multiples peines que les Africain·e·s-Américain·e·s cumulent sont des causes de désespoir et de colère légitimes. Ces drames démontrent qu'ils et elles paient un tribut disproportionné non seulement à la crise sanitaire (manque d'accès aux soins), mais aussi économique (chômage), sociale (discriminations) et politique (administration capitaliste néolibérale, patriarcale et fascisante de Trump). Dans un pays qui n’a pas su apporter les bases de l’équité et de la justice sociale et sanitaire à tou·te·s ses administré·e·s, le coronavirus n’a fait que s’engouffrer dans les failles des politiques publiques américaines pour en achever les victimes. Le meurtre de George Floyd apparaît donc comme une injustice de trop, inacceptable, pour une population noire déjà largement éprouvée par le cumul des inégalités et du racisme, pour une part conscientisée de la population américaine, y compris blanche, et pour une opinion publique internationale que la crise sanitaire et écologique planétaire a renforcée dans son besoin de justice sociale.

Violences et mobilisations globales.

La mobilisation des jours précédents dépasse largement la communauté africaine-américaine et bénéficie de l'influence majeure et grandissante de Black Lives Matter. "Le silence des blancs est la violence des blancs" disait une pancarte à Minneapolis. Ce qui est nouveau, c'est que des populations noires, blanches, latino, asiatiques et métisses jeunes se rassemblent au-delà des frontières communautaires. Elles se relient dans la dénonciation d'un ordre policier abusif, mais surtout d'un système politique et économique mondial fondé sur la violence, l'exploitation et le racisme, dont les catastrophes écologiques et les guerres sont la manifestation, dont les inégalités sociales et raciales sont le terreau et la conséquence, dont la pandémie et la surmortalité des noirs sont les révélateurs, et finalement le lynchage de George Floyd la preuve. En cela, la mobilisation qui part des Africain·e·s-Américain·e·s, qui sont les plus menacé·e·s par ce système raciste, dont il serait pourtant hasardeux de diluer la spécificité, concerne plus largement l'humanité. Dans ce contexte d'épidémie éreintante, les consciences citoyennes, déjà alertées par les injustices écologiques, économiques et sanitaires à l'échelle globale, ont permis une réactivité internationale nouvelle face aux violences raciales, policières et institutionnelles qui leur sont corrélées.

Par sa réponse militaire, le Président Trump, préférant affirmer un contrôle martial, rate une fois de plus l’occasion de montrer sa compréhension d’un problème non seulement local, mais aussi plus global que la seule mort, emblématique, de George Floyd. Or, c’est la congruence entre des problèmes locaux (lynchage, inégalités sociales, raciales et de genre, épidémie, chômage) et des violences structurelles à l’échelle mondiale (impérialismes américain et chinois, spoliations des ressources naturelles et humaines, violation des systèmes écologiques et mise en danger de la vie humaine, surtout chez les minorités, contrôle social et judiciaire par des intelligences numériques, soutiens à des Etats dictatoriaux) qui fait de ce moment, une occasion de repenser l'interconnexion des divers systèmes de domination, comme nous y invite Cornel West [2].

Partout dans les grandes villes américaines, mais aussi à Londres, à Berlin, à Paris, à Tokyo, au Cap, à Auckland, à Sao Paulo, à Pointe-à-Pitre, et ailleurs dans le monde occidental, les manifestant·e·s plutôt jeunes, épargné·e·s par la pandémie, mais affecté·e·s par la récession économique en cours, prêt·e·s à construire le monde d’après, réclament une justice sociale, socle du monde de demain, qui a déjà commencé à Minneapolis. Cette exigence de justice et de care, étape indispensable pour qu’un monde, des communautés et des familles éplorées trouvent la paix, pourrait être la base de mobilisations politiques susceptibles de faire vaciller davantage l'empire américain, en cette année d’élections. Elle pourrait aussi être l’occasion d’amener les pays concernés par diverses formes de racisme institutionnel et par le néolibéralisme qui l’utilise, à s’interroger sur leurs propres systèmes.

[1] Elsa Dorlin, Se défendre. Une philosophie de la violence. La découverte. Paris, 2019.

[2] https://www.youtube.com/watch?v=d9b0T4hwguY  

Stéphanie Mulot.

Professeure de sociologie et anthropologie, Université Toulouse Jean Jaurès

CERTOP (UMR 5044) et Laboratoire Caribéen de Sciences Sociales (UMR 5083)

 

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