Sous les statues, la race

Les résistances au mouvement décolonial qui souhaite modifier le patrimoine et la toponymie de l'espace public en France montrent l'attachement à des valeurs et des principes qui ne correspondent plus à la pluralité de la société française actuelle, et évoquent la défense d'un capital racial que les conservateurs et extrémistes refusent de partager.

Basse-Terre, Guadeloupe. © Stephanie Mulot Basse-Terre, Guadeloupe. © Stephanie Mulot

Sous les statues, la race.

Stéphanie Mulot, Professeure de sociologie et anthropologie, Université Toulouse Jean Jaurès, CERTOP et Laboratoire Caribéen de Sciences sociales.

Pour une République décoloniale et décolonisée.

Alors que plusieurs villes américaines dont Richmond viennent de décider de retirer des statues évocatrices de l’esclavagisme, pourquoi le débat sur la statuaire et la toponymie suscite-t-il autant d’émois en France ? Le Président Macron, qui s’est opposé au fait de reconsidérer l’histoire et le patrimoine français, semble oublier les mobilisations populaires et les enseignements des productions scientifiques françaises qui, depuis le XVIIIe siècle, interrogent la domination mémorielle dans l’espace public. Et pourtant, la République a déjà entrepris, sur son sol hexagonal ou dans les Outre-Mer, de modifier son patrimoine matériel et la toponymie de l’espace public, pour les rendre plus représentatifs du présent et des enjeux contemporains, que du passé.

L’exemple des Outre-Mer est très éclairant. Les mouvements associatifs y ont depuis longtemps abordé la question du droit des peuples dominés, ayant été colonisés, à choisir leurs figures historiques. Ils ont également souligné la nécessité de valoriser les luttes émancipatrices (comme celle de Louis Delgrès en Guadeloupe contre le rétablissement de l’esclavage par Richepanse et Napoléon en 1802) et de condamner les symboles de l’histoire coloniale et esclavagiste ou de la permanence des privilèges raciaux et économiques.

En Martinique et en Guyane, les militant·e·s qui ont coupé la tête de la statue de Joséphine de Beauharnais ou fait chuter celles de Victor Schœlcher dénoncent en fait, bien qu’en s’en prenant à des personnages fort différents, un présent qui ne passe pas : la perpétuation actuelle des inégalités et injustices héritées de l’esclavage colonial. Joséphine en incarne l’origine, par son mari empereur et partisan de l’esclavage. Schoelcher, qui a le tort d’être blanc et d’incarner le schoelcherisme qui lui a succédé (mais dont il n’est pas responsable), est perçu comme un faux allié, dont les actes et la mémoire auraient effacé les luttes émancipatrices des esclaves noirs. Tous deux évoquent la difficulté, pour les militant·e·s, à vivre dans une société qui semble ne pas reconnaître leurs situations et leurs combats, ni accorder un égal traitement à tous ses membres.

La mairie de Basse-Terre, chef-lieu de la Guadeloupe, a quant à elle décidé, au nom de la République, de décoloniser plusieurs sites. Les noms de certaines rues ont été modifiés, en barrant d’une croix rouge des plaques à référence coloniale, pour leur en apposer d’autres, surplombantes, rendant chacune hommage à un·e illustre descendant·e d’esclavisé·e·s (cf photo). Christophe Colomb, décolonisé, n’y est ainsi plus présenté que comme simple navigateur, sans découverte particulière. Le nom du Fort principal, autrefois Saint-Charles puis Richepanse, est devenu Delgrès en 1989. Ainsi, ce mouvement d’inversion mémorielle s’appuie souvent sur la banalisation ou la condamnation des « héros » coloniaux, qu’il s’agit de déchoir de leurs titres de gloire aujourd’hui révolus.

Totem et tabou.

Pour mieux comprendre l’émoi autour de tels changements potentiels dans l’Hexagone, au sein d’un pays anciennement colonisateur où les populations issues des pays colonisés sont minoritaires, il faut questionner ce que les statues ou les noms de rue évoquent, non pas du passé auquel ils se réfèrent, mais pour le présent auquel ils s’adressent. Choisies en un moment singulier de l’histoire, ces références historiques donnent sens à l’espace public, patrimonial, symbolique et donc politique, pour performer l’adéquation entre des héros ou des martyrs et une société qui doit s’inscrire dans leur lignée morale. A travers ce patrimoine, arme de l’unification, de la colonisation et de l’assimilation, cette société est donc invitée à s’identifier à ces parcours valeureux incarnant les vertus de la nation et de l’identité françaises.

Cette propagande se nourrit souvent des valeurs que l’Etat, la nation, ou la patrie souhaite promouvoir pour organiser un ordre politique, moral, social, et malheureusement racial et colonial, destiné à structurer la société présente et à venir, en fonction de l’héritage du passé. Elle établit donc un ordre de domination impliquant, pour les dominé·e·s, la nécessité d’adorer et de se soumettre à ces symboles élitistes, comme des totems, pour espérer valider leur appartenance et leur assimilation à la nation. Que les racisé·e·s, descendant·e·s de colonisé·e·s, les remettent en question, en souhaitant sortir de la domination par une égalité de traitement mémoriel, peut alors être perçu par les conservateurs comme la transgression d’un tabou, celui de l’ébranlement de leurs propres fondations identitaires[1].

La durée de vie de ces références devrait pourtant être limitée par l’évolution voire l’abandon des valeurs qu’elles illustrent. Le débat sur l’intérêt de maintenir ces statues n’interroge pas tant le passé qu’elles incarnent, que leur capacité à représenter le présent, les valeurs et les diverses composantes de la société actuelle. Le patrimoine doit-il continuer de glorifier des valeurs, même obsolètes, du passé, ou plutôt montrer les leçons que l’humanité et la nation tirent de leur histoire ? En l’occurrence, le mouvement antiraciste et décolonial qui dénonce les exactions colonialistes des personnages historiques (comme Colomb, Colbert, Napoléon, Faidherbe) ne procède pas par anachronisme, comme on le lui reproche souvent, mais au contraire par souci de cohérence entre des symboles et les valeurs de la société actuelle qui est censée s’identifier à eux. Or, en 2020, la société hexagonale est composée de populations d’origines socio-raciales multiples, issues de la colonisation et des migrations, et dont les histoires sont peu intégrées (voire effacées ou blanchies[2]) dans le récit national français, qui reste colonialiste et hégémonique, quand il ne retient que les vainqueurs ou les martyrs. De surcroît, en 2020, l’avenir de la France dépend de sa capacité à lutter contre le racisme et les extrémismes radicaux.

Jouir de la race : défendre un capital et ne pas le partager.

La question qui est donc soulevée est celle du droit non seulement à la visibilité, mais surtout à la représentativité des individus qui ne sont pas considérés par les racistes comme Français blancs « de souche », catégorie qui n'existe pas, on le sait, mais qui opère toujours des divisions. Quel régime de représentativité édicte le droit ou l’interdiction des populations minoritaires et/ou dominées et/ou racisées à être érigées comme symboles du récit national français ? Le droit à représenter et à être représenté dans la mémoire nationale constitue un avantage, si ce n’est un privilège, conquis ou hérité, qui est conféré à un groupe ou une classe que la nation honore et reconnaît. Il accompagne souvent le droit à la citoyenneté, à la visibilité, à la prise de parole et consacre une légitimité sociale, morale, culturelle et politique.

L’ensemble de ces droits constitue donc un portefeuille de ressources et un capital sédimenté, qui permettent aux populations ainsi représentées (jusqu’ici quasi systématiquement blanches), de jouir de ces avantages, en oubliant souvent de se poser la question de leur bienfondé. Seule la conscience de la « supériorité » historique de leurs références identitaires semble prévaloir. Mais ne pas avoir besoin de questionner un passé honteux constitue justement un privilège de dominant. Par effet induit, les bénéficiaires de cette domination historique, symbolique et politique, inscrite dans le patrimoine et dans les corps, évitent toute réflexivité critique et refusent de partager leurs droits. Les défenseurs des statues de la discorde, ou ceux qui ont prétendu ne pas devoir s'excuser d'être blancs (ce que personne ne leur demande), ou ont refusé de voir des blancs s’agenouiller contre les violences policières, souvent affiliés à l’extrême droite et la droite ou certaines branches de la gauche, ont clairement exprimé leur refus de remettre en cause les statuts et les privilèges accordés aux plus nantis de ce groupe dominant.

Les inégalités de traitement mémoriel défendues par ces conservateurs perpétuent donc les inégalités ethno-raciales. Le système de distinction de race s’exprime ici dans une forme de blanchité qui repose sur un capital, des statuts et des avantages, hérités ou acquis, que cette catégorie dominante blanche veut défendre et, par effet de cliquet, ne pas partager avec les minorités sociales et racisées. Or, celles-ci sont exclues (et priées de rester invisibles, muettes et passives) du fait d’attributs socio-culturels et ethno-raciaux, qui seraient soi-disant inconciliables avec les valeurs assimilationnistes ou universalistes françaises. Pire, ils mettraient en péril à la fois l’identité nationale pour les uns, mais aussi l’unité républicaine pour les autres. Alors qu’ils ne font que combattre des symboles archaïques et incompatibles avec les valeurs républicaines contemporaines (comme le colbertisme, le colonialisme, le racisme, l’eurocentrisme, le patriarcat), pourtant revendiqués comme socles identitaires et politiques par les privilégiés de la mémoire et de la race.

Rétablir l’égalité républicaine.

Sortir de cette dichotomie stérile implique de préciser les règles de l’égalité républicaine. Peut-on reconnaître à l’ensemble des populations de France une égalité dans le droit à la représentativité (fût-elle proportionnelle) ? Peut-on concevoir que les minorités soient réellement traitées avec une égalité citoyenne et accèdent à la représentativité dans la mémoire, l’histoire et l’espace public ? Le leur refuser constituerait une perpétuation des inégalités politiques et raciales et des violences symboliques, et une profanation de la devise républicaine « liberté, égalité, fraternité ». Leur accorder ce droit n’est pas un acte communautariste, loin de là. Que la République abandonne ses minorités et ne reconnaisse pas, de façon nationale, les symboles historiques républicains qu’elles portent, et qu’elles seraient alors amenées à défendre chacune séparément, le serait. C’est le parallélisme des mémoires qui construit le communautarisme, pas leur partage.

C’est pourquoi il est urgent que les politiques publiques décident de reléguer les statues archaïques dans des musées, et de faire entrer de nouvelles figures dans l’espace public et éducatif français, afin de les porter en modèles de tous les enfants et habitants de France, y compris les conservateurs. Il en va non plus de l’assimilation, mais d’un petit pas, symbolique, pour la réconciliation nationale. Et n’ayons crainte ! Des personnalités majeures représentent à la fois ces minorités, les combats républicains et la nation, telles que, par exemple, Jean-Baptiste Belley, Louis Delgrès, Aimé Césaire, Gaston Monnerville, Gerty Archimède, Christiane Taubira et tant d’autres.

 

[1] Merci à Mehdi Alioua d’avoir proposé ce prisme du Totem et du tabou, de la statue et des statuts sur sa page Facebook.

[2] Voir le blanchiment des troupes africaines de la seconde guerre mondiale, par le Général de Gaulle : https://www.youtube.com/watch?v=vGqKl7S67-k.

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