La prison et le rap

Le 17 février 2021, Navalny est déjà en prison à Moscou en attente de procès ; il écrit un texte sur Instagram pour répondre à une question fréquemment posée : « Est-ce que c’est dur pour vous, la prison ? » À l’époque, il n’a pas encore perdu 13 kg, ni entamé de grève de la faim, et ses conditions de détention sont très différentes de celles d’aujourd’hui.

Sa réponse qui commence par ces mots « La prison, c’est bien connu, c’est dans la tête… » et qui utilise la métaphore du voyage spatial pour décrire le séjour en prison a été transformée en chanson par le groupe de rap russe Elysium, qui l’interprète maintenant à chacun de ses concerts, devant un public qui allume la lampe de ses portables en suivant le rythme de la chanson.

Au dernier en date à Moscou, le 3 avril, Dimitri Kuznetsov un des membres du groupe raconte sur sa page Facebook qu’avant le concert, les organisateurs les ont menacés de ne pas ouvrir les portes de la salle et d’annuler l’évènement s’ils s’obstinaient à projeter la photo de Navalny avec le slogan « Liberté pour les prisonniers politiques » pendant la chanson. L’artiste confie qu’il y avait 1500 personnes à l’entrée, et qu’il leur a fallu céder et remplacer la photo par une vidéo de ciel étoilé, sur le fond de laquelle ils ont néanmoins interprété la chanson.

Sur leur chaîne YouTube, les rappeurs dédient leur chanson à Navalny, à travers ces remerciements :

« Merci Alexey, et pas seulement pour ton audace et ton courage, mais aussi pour ce texte génial ! Tu es désormais aussi un parolier de chanson :-) »

Voici le lien vers la chanson sur la chaîne YouTube d’Elisyum avec sous-titres en anglais https://www.youtube.com/watch?v=rvJejkRt0pI

Paroles traduites des couplets de la chanson « Salut, c’est Navalny » Musique – Groupe Elysium. Texte – Alexey Navalny

Couplet 1 : la prison, c’est bien connu, c’est dans la tête. Et quand on y réfléchit bien, il est clair que je ne suis pas en prison, mais en voyage dans l’espace. Voyez vous-même : ma cabine a une allure simple et dépouillée : un lit en fer, une table, et une table de chevet. Dans un vaisseau spatial, ce n’est pas le luxe qui importe. La porte de la cabine ne s’ouvre que sous le contrôle du centre de commandement. Il y a des gens en uniforme qui viennent me voir, ils ne prononcent que des phrases de routine, la lumière d’une caméra-vidéo allumée brille sur leurs poitrines : ce sont des androïdes. Je ne prépare pas mon repas, c’est un chariot automatisé qui me l’apporte directement dans ma cabine. Mes assiettes et mes cuillères sont faits dans un métal qui brille. Exactement comme dans les films sur l’espace, le PC de commandement du vaisseau communique avec moi, par une voix qui sort du mur à travers un interphone : « 3,2,1, préparez-vous à la décontamination » et je réponds : « Ah, OK, dans 10 mn. Je finis mon thé. »

Couplet 2 : c’est pourquoi, bien sûr, je comprends à ce moment-là que je voyage dans l’espace, et que je vole vers un monde nouveau et parfait. Moi, le fan de livres et de films sur l’espace, est-ce que je pourrais refuser de voyager ainsi, même si le trajet dure trois ans ? Evidemment que non. Bien sûr, de tels voyages sont dangereux. On peut n’arriver nulle part. Le vol peut s’avérer beaucoup, beaucoup plus long, à cause d’erreurs de navigation. Un astéroïde inattendu peut détruire le vaisseau, et te tuer. Mais tu reçois souvent de l’aide, un signal ami, ou bien un tunnel se perce dans l’hyper-espace et hop, tu es arrivé. Tu embrasses ta famille et tes amis dans ce monde nouveau et parfait. Mais la grande différence avec les films sur l’espace, c’est que je n’ai absolument aucune arme ; et si des aliens attaquaient le vaisseau ? Ça m’étonnerait qu’on puisse les combattre avec une théière, je vais peut-être aiguiser ma cuillère contre le mur.

Une situation qui s'aggrave

À l’heure actuelle, Navalny qui a été transféré à la colonie pénitentiaire de Pokrov, une des plus dures de Russie, souffre de violentes douleurs au dos, d’une insensibilité des deux jambes, d’une perte de poids de 13 kg ainsi que de séquelles probables de son empoisonnement d’août. Il a entamé une grève de la faim contre ses conditions de détention et se trouve à l’infirmerie de la prison, car une fièvre avec toux s’est ajoutée aux autres symptômes. Trois de ses codétenus ont été évacués pour tuberculose probable. Anastasya Vasilyevna, la médecin responsable du syndicat Alliance des médecins, a été interpellée puis relâchée, ainsi que des journalistes (dont Matthew Chance correspondant international senior de CNN) devant la prison de Pokrov où elle était venue en compagnie de collègues pour tenter de voir l’opposant malade et lui prodiguer des soins. Le personnel de la prison a refusé de transmettre sa lettre à la direction sous prétexte que le document pouvait communiquer le Covid.

Devant ce tableau inquiétant, Agnès Callamard, secrétaire générale d’Amnesty International et ancienne Rapporteure spéciale du Conseil des droits de l’homme de l’ONU pour les exécutions extra-judiciaires, a écrit à Vladimir Poutine à propos de « l’arrestation arbitraire d’Alexey Navalny et de la détérioration de son état de santé ». Elle souligne aujourd’hui l’urgence de la situation sur Twitter : « Il y a une possibilité réelle que la Russie l’expose à une mort lente », en appelant à l’action commune : « REJOIGNEZ-NOUS », et en concluant : « Il a été privé de liberté car il critique sans détours les autorités russes. »

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