Où est Navalny

Voyage et pensées du prisonnier politique, surnommé le "patient de Berlin" par le Kremlin, dans la Russie du XXIe siècle.

Le 12 mars 2021, on apprend sur le compte Tweeter de Leonid Volkov, adjoint d’Alexey Navalny au sein de la Fondation anti-corruption que :

 « Les avocats d’Alexey Navalny se sont retrouvés aujourd’hui à la maison d’arrêt de Koltchugino n°3 dès son ouverture. Sous divers prétextes, ils n’ont pas été autorisés à voir Alexey (d’abord sous prétexte d’une fête, puis parce que quelqu’un serait tombé malade, apparemment, après avoir fait la fête…) Ce n’est qu’à 14 h qu’ils ont été informés qu’Alexey était parti. À quel endroit ? – on a refusé de leur dire.

Les avocats de Navalny se sont alors rendus à la maison de redressement de Pokrov. Là, on leur a dit qu’il n’y avait aucune information sur le transfert de Navalny et que l’établissement avait des « horaires d’ouverture réduits » Il était 15h30.
L’endroit où se trouve Alexey Navalny est encore inconnu. »

Trois jours d’inquiétude plus tard, tandis que le Kremlin par l’intermédiaire du porte-parole Dimitri Peskov déclare qu’il n’en sait pas plus, Alexey Navalny publie sur son compte Instagram une photo de lui le crâne rasé ainsi qu’un message dont voici la teneur :

Instagram Navalny 15/03/2021

« Trois choses ne cessent de m’étonner. Le ciel étoilé au-dessus de nous, l’impératif catégorique en nous, et cette sensation étonnante quand on passe sa paume sur son crâne fraîchement rasé.

Bonjour à tous du « Secteur de contrôle renforcé A ».

Je dois avouer que le système carcéral russe a réussi à me surprendre. Je n’imaginais pas qu’on pouvait installer un véritable camp de concentration à 100 km de Moscou.

Jusqu’ici je n’ai pas observé le début d’une violence, bien que d’après la posture tendue des condamnés, debout au garde-à-vous et craignant en outre de tourner la tête, je crois volontiers les nombreuses histoires racontant qu’encore très récemment ici au centre de redressement n°2 de Pokrov, on battait les gens avec des maillets en bois jusqu’à ce qu’ils soient à moitié morts. Maintenant, les méthodes ont changé, et franchement, je n’ai jamais vu d’endroit où les gens se parlent avec autant de politesse et, dans un certain sens, autant d’affabilité.

C’est ainsi que j’appelle ma nouvelle maison - « notre sympathique camp de concentration ».

Le régime, les règlements, la routine quotidienne. L’application littérale de règles sans fin. Les gros mots et l’argot de la prison sont interdits. Et cette interdiction est strictement appliquée. Vous pouvez vous imaginer une prison où on ne jure pas ? Terrifiant.

Des caméras de vidéosurveillance partout, on observe tout le monde, et à la moindre irrégularité, on fait un rapport. Je pense que quelqu’un là-haut a lu « 1984 » d’Orwell et s’est dit :

- Ouais, cool. On va faire ça. L’éducation par la déshumanisation.

Mais si on prend tout avec humour, on peut vivre.

Donc globalement, je vais bien.

Il y a même des moments colorés dans ce quotidien en noir et blanc. Par exemple, j’ai sur ma poitrine une tablette avec mon nom et ma photo, et elle est soulignée d’une belle bande rouge. Parce que j’ai tendance à m’échapper, vous vous souvenez ? La nuit, je me réveille toutes les heures car il y a un homme debout à côté de mon lit dans la cellule. Il me filme avec une caméra et dit : « Deux heures trente, condamné Navalny. Filmé dans un but préventif car enclin à l'évasion. Sur place ». Et je m’endors à nouveau tranquillement en pensant qu’il y a des gens qui se souviennent de moi et ne me perdront jamais. Génial, non ?

Vous aussi, ne perdez pas le contact avec vos proches. Je vous embrasse tous

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