La loi n’est pas la même pour tout le monde

Le bilan sanguin du 17 avril d’Alexey Navalny montre un potassium sanguin à 7,1 mmol/l. Tous les médecins sont d'accord pour dire qu'il s’agit d’une hyperkaliémie très grave et d’une urgence vitale, qui peut engendrer des troubles cardiaques entraînant la mort. Dans son message du 16 sur Instagram, Alexey tient encore le coup car il se sent soutenu, un soutien qui a des origines très diverses :

Le chanteur russe Vyacheslav Khakhalkin (né le 18 avril 1983 à Perm, à 1493 km à l’est de Moscou) alias rappeur Syava, DJ Slava Mook, acteur et animateur de radio, se présente sur scène comme un « voyou de quartier ». Les sites de rap russes le présentent comme jouant « un personnage grotesque, intrépide et bad guy, pour qui l’argot est la norme, et faire la fête avec des copains, une nécessité vitale ». Sur sa chaîne YouTube, Syava « ne discute quasiment jamais de thèmes politiques, et la chanson qu’il dédie à Alexey (Lyosha) Navalny exprime plutôt une réflexion à voix haute sur le mal actuel, et bien sûr, sans aucun appel [à manifester] … »

Voici traduites ci-dessous, les paroles de la chanson « Lettre à Navalny en prison » dont le lien suit :

https://www.youtube.com/watch?v=SkJ5aqf6dpA&t=16s

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Je t’écris une lettre, mon vieux copain Lyosha

Chez nous c’est le printemps et c’est pas mal pour ça,

Pour le reste, tu le sais, on croise tous les doigts,

Pour parler honnêtement, tant qu’t’es détenu là-bas !

Tant qu’t’es détenu là-bas, on est perdu ici,

Tant on n’est pas d’accord avec ce système-ci !

Ici, on est filés, mon frère, et on n’ose pas

Sortir dans le quartier, et y faire quelques pas

Ici, faut obéir à leurs règles du jeu !

Ils t’imposent l’algorithme, dépasse pas les limites !

Ce message que j’t’envoie, c’est comme un coup de dés !

Je s’rais pas étonné de les voir débarquer !

 

Refrain

De l’hiver à l’été, ces lettres sans réponses,

Volent vers un seul côté : celui qui fait l’Histoire.

 

 

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Avec eux, c’est toujours comme un jeu de bascule.

On est des musiciens, mais des ennemis aussi.

Beaucoup de créatifs sont copains avec eux,

Je donnerai pas de noms. Qu’ils en soient responsables !

Que tu étais malade, on l’a vu aux infos,

Les anciens le disent, mec, faut pas tousser là-bas !

Beaucoup voudraient ici... avec humanité,

T’exprimer leur soutien et sans rien y gagner !

On s’fie pas aux « nouveaux », nous, on regard’ les actes !

Les autres pensent qu’ton départ veut dire qu’on t’a mangé

Eux, ils savent bien compter, c’est les meilleurs pour ça !

C’est aux règles que nous, on n’peut pas échapper,

Eux, à la vérité !

 

De l’hiver à l’été, ces lettres sans réponses,

Volent vers un seul côté : celui qui fait l’Histoire

 

                                     3

Mais tous ces grands discours, ça ne m’intéresse pas,

Et on oublie toujours les expériences vécues,

Je veux dédier, mon frère, ces phrases à ton courage !

Leurs atouts : coquilles vides, pour nous en imposer !

Détruire, ils savent le faire, détruire c’est pas bâtir !

On m’a bien conseillé de ne pas trop écrire !

Bonjour la surveillance et adieu mon statut !

La roue tourne, pour moi, mais les leurs, sans carrosse !

Je sais Lyosha qu’après un crépuscule maussade,

Le temps r’met tout en place. Je te ferai un « check » !

Pour l’instant la radio dit de croiser les doigts !

Prends soin de toi Lyosha dans ta prison là-bas !

 

De l’hiver à l’été, ces lettres sans réponses,

Volent vers un seul côté : celui qui fait l’Histoire

De l’hiver à l’été, ces lettres sans réponses,

Volent vers un seul côté : celui qui fait l’Histoire

Et comme pour répondre, à ces paroles de rap envoyées sur la Toile, c’est Navalny lui-même qui écrit sur Instagram, le 16 avril, ces quelques lignes :

« La vie est un éternel recommencement.

Ce matin, une colonelle debout à mon chevet m’a dit : vos analyses de sang montrent une détérioration de votre santé et des risques sérieux. Si vous n’abandonnez pas votre grève de la faim, nous sommes prêts à passer immédiatement à l’alimentation forcée.

Et elle m’a décrit ensuite les beautés de l’alimentation forcée : la camisole de force et autres joyeusetés.

Pendant que je l’écoutais, je suis retourné en pensée à la maternelle. J’ai trois ans, et une femme qui lui ressemble me force à manger la peau d’un poulet bouilli. Mais je dis non, à travers mes larmes. Et cette femme me jure elle aussi qu’elle va me nourrir de force, en m’enveloppant dans des langes et en me liant les mains.

Mais il y a une grande différence: à la maternelle, j’ai instinctivement compris qu’on n’avait pas le droit de me nourrir de peau de poulet bouillie dégoûtante, et maintenant, je pointe du doigt l'article de loi et je dis : excusez-moi, ne me gavez pas de force, je mangerai moi-même. Alors que j’ai absolument le droit d’être examiné par un médecin civil indépendant, pourquoi l’avoir abrogé dans mon cas, et pourquoi dois-je faire la grève de la faim pour l’obtenir ?

La réponse, bien que simple, se compose de deux parties :

a) Ils craignent qu’il ne s’avère que la perte de sensibilité des extrémités soit liée à un empoisonnement, l’empoisonnement que j’ai déjà subi, ou un nouveau, je n’en serais pas surpris.
b) La règle générale en détention, c’est que, pour le système, la personne est un esclave, d’autant plus un prisonnier politique auquel on doit toujours tout refuser. Et s’il proteste, mieux vaut le nourrir de force que de répondre à ses légitimes demandes.

Je suis conscient encore une fois que je proteste non seulement pour moi-même, mais aussi pour des centaines de milliers de personnes privées de leurs droits. Seulement eux ne disposent pas en plus d’Instagram pour écrire. Voilà.

J’ai la tête qui tourne beaucoup, mais pour le moment je fonctionne parce que je sens que vous me soutenez. Merci ! 

Réponse des autorités, consultable à la page « Nouvelles du Parquet de la ville de Moscou » sur le site du Procureur de la ville de Moscou, et qui vise les trois structures opérées par les partisans d’Alexey Navalny à Moscou et dans de nombreuses villes de Russie, le 16/04/2021 :

Il y est mentionné que « Sur instruction du Bureau du Procureur général de la Fédération de Russie, il a été procédé par le Bureau du Procureur de Moscou à une inspection des organisations à but non lucratif “Fondation de lutte contre la corruption” (FBK), “Fondation de défense des droits civils”(FZPG) et “QG de Navalny”.

Le bureau du procureur poursuit en disant :
« Sous le couvert de slogans libéraux, ces organisations sont engagées dans la création de conditions propices à la déstabilisation de la situation sociale et sociopolitique.
Les objectifs réels de leurs activités sont de créer les conditions propices aux modifications des fondements du fonctionnement constitutionnel, y compris en utilisant le scénario des «révolution des fleurs/couleurs»*.[*Révolution des Roses en Géorgie 2003, orange en Ukraine 2004, des Tulipes au Kirghizstan, en jean en Biélorussie, et du Cèdre au Liban 2005] 

Le parquet de Moscou continue ses accusations ainsi : « Dans le même temps, à travers ces structures, agissent des organisations étrangères et internationales sur le territoire de la Fédération de Russie, desquelles il a été décidé de déclarer les activités indésirables. » et il conclut :

« Selon les résultats de l'inspection par le bureau du procureur de la ville de Moscou, une requête administrative a été adressée au tribunal de la ville de Moscou pour que soient reconnues comme organisations extrémistes le « FBK », « FZPG » et « QG de Navalny » en liaison avec la mise en œuvre effective d'activités extrémistes par celles-ci. »

 

Concrètement, être désigné comme organisation extrémiste signifie pour les membres de ces structures, ainsi que pour les bénévoles et les sympathisants de Navalny, actuellement en danger de mort, la menace de poursuites judiciaires suivies de peines de prison, ne serait-ce que pour un tweet ou un like, alors que le FBK vient d’annoncer que le site recensant les inscriptions au rassemblement pour la libération de Navalny et qui compte maintenant près de 440 000 participants vient d’être piraté.

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