Un pour tous, tous pour un

Le 21 avril, les Russes sont descendus dans la rue pour manifester contre la corruption et la répression, et demander la libération de Navalny et de tous les prisonniers politiques ; ils ont défilé dans de nombreuses villes, de Vladivostok à Saint-Pétersbourg, aux cris de « Poutine, va-t’en ! », « Libérez Navalny ! », « Poutine, voleur ! » et « La Russie sera heureuse ! »

Sur Instagram, le jour suivant, Navalny toujours en grève de la faim fait le bilan de la journée avec les informations dont il dispose :

Instagram Navalny 22/04

« Salut, ici Navalny,
C’est de plus en plus compliqué pour moi d’évaluer ce qui se passe de votre côté, à l’extérieur de ma cellule.

Je n’ai en ce moment qu’une télé sans télécommande, dont tous les boutons sont bloqués (y compris le bouton "volume" !) de sorte qu’on ne peut regarder que la chaîne "Culture",  et encore, une heure par jour.
Mais mon avocat qui est arrivé m’a parlé un peu de ce qui s’est passé hier et - je peux le dire sincèrement - deux sentiments bouillonnent en moi : la fierté et l’espoir.

La fierté de faire partie de quelque chose de grand et de magnifique. Je suis l’un de vous, gens honnêtes qui ne restez pas muets devant l’injustice et l’iniquité, qui n’avez pas peur, malgré toute la colère et la haine qui jaillissent du Kremlin en ce moment. Des gens honnêtes qui comprennent qu’avoir peur maintenant, c’est perdre, vendre et gaspiller leur propre avenir.

Vous avez marché avec moi hier, et aujourd’hui je vais m’allonger sur ma couchette et m’imaginer marchant avec vous et pour vous.

Et l’espoir est très clair. Voilà le salut de la Russie : vous qui êtes sortis dans la rue, ainsi que ceux qui ne sont pas sortis mais qui vous ont soutenus, et même ceux qui ne soutenaient pas publiquement, mais qui sympathisaient.

Notre pays s’enfonce dans les ténèbres. Dans un XXIe siècle prospère, le peuple d’une Russie riche en ressources, s’appauvrit d’année en année. Nous ne nous développons pas, nous prenons du retard et nous dégringolons chaque année davantage. Les seuls responsables en sont les vieillards séniles, sournois et stupides (mais cruels et rusés) du Kremlin, qui troquent tous les jours la vie décente et prospère de leurs concitoyens russes contre des palais et des vignobles pour eux-mêmes.

Mais voilà que les gens descendent dans la rue, ça veut dire qu’ils le savent et le comprennent. Ils ne renonceront ni à leur avenir, ni à celui de leurs enfants, ni à celui de leur pays.

Oui, ce sera difficile et sombre pendant un certain temps. Mais ceux qui tirent la Russie en arrière sont condamnés par l’histoire. Nous sommes de toutes façons plus nombreux.

La Russie sera heureuse."

Les médecins de Navalny réagissent:

Toujours le 22 avril, les médecins de Navalny font alors savoir que leur patient a été pour la première fois transféré dans un hôpital civil de la région de Vladimir où il a été examiné par un néphrologue, un neurologue et un neurochirurgien au sujet des symptômes dont il se plaignait, suites possibles de son empoisonnement du mois d’août aux organo-phosphorés. Les résultats de ces examens leur ont été transmis à Moscou. Devant cette ouverture, ils lui demandent instamment de cesser la grève de la faim avant qu’il ne soit trop tard, et qu’aucun traitement ne puisse être entrepris.

Le 23 avril, Navalny fait alors de nouveau passer un message sur Instagram :

« Comme le disait « Alice au Pays des Merveilles » : ici, il faut courir pour rester où on est, et pour aller quelque part, il faut courir deux fois plus vite.

J’ai couru, j’ai fait tous mes efforts, je suis tombé, j’ai fait la grève de la faim, mais de toutes façons, sans votre aide, je n’ai réussi qu’à m’ouvrir le front.

Grâce à l'extraordinaire soutien des personnes de bonne volonté dans tout le pays et dans le monde entier, nous avons fait d’énormes progrès. Il y a deux mois, on ricanait devant mes demandes de soins médicaux, sans donner ni transmettre aucun médicament. Il y a un mois, on se moquait de moi quand je demandais : « Est-ce que je peux connaître mon diagnostic ? » ou « Puis-je voir mon propre dossier médical ? ».

Grâce à vous, je viens d’être examiné deux fois par une équipe de médecins civils. La dernière fois juste avant le rassemblement. Ils font des investigations et des analyses et me donnent les résultats et les conclusions.

Les médecins en qui j’ai pleine confiance ont publié une déclaration hier disant que tous ensemble nous en avions fait assez pour que j’arrête la grève de la faim. Et, pour parler franchement, leur phrase sur ce que montrent les analyses, à savoir "dans très peu de temps, il n’y aura plus personne à soigner"... Mmm... me semble digne d’attention.


Un autre argument peut-être plus important pour moi était qu’en signe de solidarité avec moi, différentes personnes dont des représentantes des "Mères de Beslan"* [association de parents des victimes de la prise de 1100 otages pendant 2 jours et demi en 2004 dans l’école de Beslan en Ossétie du Nord, Fédération de Russie, où périrent lors de l’assaut donné par le FSB, 314 otages dont 186 enfants] ont commencé une grève de la faim. J’avais les larmes aux yeux quand j’ai lu ça. Oh, mon Dieu, je ne connais même pas ces personnes, et elles font tant pour moi.

Mes amis, mon cœur est rempli d’amour et de gratitude à votre égard, mais je ne veux pas que quelqu’un souffre physiquement à cause de moi. Je ne retire pas ma demande de faire venir le médecin qui m’est indispensable : je perds la sensibilité dans certaines zones des membres supérieurs et inférieurs, et je veux comprendre ce que c’est et comment le traiter, mais compte tenu des progrès et des circonstances, je vais commencer à sortir de ma grève de la faim. Suivant les règles, cela prendra aussi 24 jours, et on dit que c’est encore plus pénible. Alors, souhaitez-moi bonne chance.

Encore une fois, c’est uniquement grâce à vous, bonnes personnes concernées, du monde entier. Je vous remercie et je ne vous décevrai pas."

Et maintenant :

La Novaya Gazeta du 23 avril rapporte que les médecins traitants de Navalny à Moscou insistent sur l’importance de poursuivre les investigations en environnement spécialisé sur les polyneuropathies très douloureuses, pouvant être d’origine toxiques, dont souffre Navalny, et d’assurer un traitement correct de la douleur, ce qui n’est pas le cas depuis deux mois. D’autre part, ils s’inquiètent des résultats des bilans sanguins effectués qui sont très déséquilibrés et présentent toujours un risque vital pour leur patient. Enfin, ils rappellent que la sortie réussie d’une grève de la faim demande un environnement médical compétent et spécialisé et l’administration d’une nutrition particulière, tous ces éléments ne leur paraissant pas présents dans l’environnement carcéral.

Par ailleurs, l’annonce inopinée faite par le Kremlin de rendre fériés tous les jours de mai, du 1er mai au 11 mai, signifie l’impossibilité pour ses avocats et ses proches d’avoir des nouvelles de Navalny durant cette période clé, car les visites sont impossibles pendant les jours fériés

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