La force est dans la vérité

Russophone passionné par la presse démocratique russe, je partage ici ma traduction non-officielle de l'intervention d'Alexeï Navalny à la fin de son premier procès le 20/02/2021 à Moscou. Il s'adresse directement au juge, au procureur et aux organes de sécurité. Le 25/02, il a été transféré vers un lieu de détention inconnu et le hashtag #oùestNavalny est le plus utilisé sur Twitter en Russie.

         Conclusion d’Alexeï Navalny prononcée par lui à la fin de son premier « procès » le 20/02/2021 dans un tribunal de Moscou.

 

Je vais vraiment prendre souvent la parole pour conclure aujourd’hui ! Voilà qu’un de mes procès se termine, et ensuite j’en ai un autre où je devrai aussi prononcer mes conclusions. Probablement que si quelqu’un veut un jour publier mes dernières paroles, cela donnera un livre assez épais. Il me semble que dans tout cela il y a une espèce de signal que m’envoie le pouvoir en général et le propriétaire de ce palais magnifique, Vladimir Poutine, en particulier : « Tout cela te semble étrange ? Mais regarde, nous pouvons agir ainsi » ; vous savez, comme si un jongleur ou un magicien faisait tourniquer sa balle dans le tribunal, sur un doigt, puis l’autre, puis sur le pied, puis sur la tête, et qu’ils disent : « Regarde, nous pouvons faire tourniquer la justice sur n’importe quelle partie de notre corps. Qu’est-ce que tu fous à t’opposer à nous ? On peut faire ce qu’on veut, regarde, juste comme ça… »

Mais pour être honnête, je pense que c’est de la bravade de leur part… c’est à dire, bien sûr qu’ils peuvent me faire des choses, et ils le font. Mais je ne suis pas le seul à m’en rendre compte, globalement. Et ça fait un effet pénible aux gens ordinaires qui regardent ça, parce que chacun pense : « OK, d’accord, et si je me retrouve devant la justice ? Quelle chance aurai-je moi d’aboutir à quoi que ce soit ? »

Mais une conclusion reste une conclusion, qu’il faut prononcer. Et je ne sais même pas de quoi parler, Votre Honneur. Voulez-vous que nous parlions ensemble de Dieu ? et du salut ? Je vais si on peut dire mettre le volume du pathos à fond. Le fait est que suis croyant, ce qui fait globalement l’objet de moqueries constantes à la Fondation anti-corruption et autour de moi, parce que la plupart des gens sont athées ; je l’étais moi-même aussi dans le passé, et de façon assez militante. Mais maintenant je suis croyant, et ça m’aide beaucoup en fait dans mes activités, parce que tout devient beaucoup, beaucoup plus simple. Vous savez... je me pose moins de questions, j’ai moins de dilemmes dans ma vie, parce que, vous savez, il existe un livre dans lequel, globalement, il est plus ou moins précisément écrit ce qu’on doit faire dans chaque situation. Ce n’est pas toujours facile bien sûr de suivre ce livre, mais globalement j’essaie. Et c’est pourquoi, comme je viens de le dire, il m’est plus facile qu’à beaucoup d’autres de m’occuper de politique en Russie. Un homme m’a ainsi récemment écrit : « Navalny, pourquoi tout le monde t’écrit : « Tiens bon », « N’abandonne pas » « Tiens le coup » « Serre les dents » ? C’est quoi ces histoires ? Tu as bien déclaré dans un interview que tu croyais en Dieu, et il est bien dit « Heureux ceux qui ont faim et soif de la vérité, car ils seront rassasiés » ? alors tout va très bien pour toi, non ? » Et je me suis dit, ça alors, comme cet homme me comprend bien. Parce que ce n’est pas comme si tout allait très bien pour moi, mais ce précepte-là précisément, je l’ai toujours considéré comme plus ou moins un principe d’action.

Et c’est pourquoi, tout en ne me réjouissant évidemment pas beaucoup d’être là où je suis, je n’éprouve néanmoins aucun regret d’être revenu, ni de faire ce que je fais, parce que j’ai tout fait comme il le fallait. Je ressens au contraire une forme de satisfaction. Parce qu’au moment difficile, j’ai suivi ce principe d’action et je n’ai pas trahi ce commandement, c’est quelque chose d’important. Certes, pour l’homme contemporain, ce précepte avec ses « heureux », « affamés », « assoiffés de vérité », « car ils seront rassasiés », résonne de façon très emphatique. Cela fait un effet bizarre, pour parler honnêtement. Un homme qui dit de telles choses est présumé, pour parler ouvertement… eh bien, avoir perdu la raison : un fou bizarre et hirsute enfermé dans sa cellule qui essaie de se remonter le moral avec n’importe quoi, alors qu’il est seul, qu’il est seul parce que personne n’a besoin de lui. Et c’est ça la chose la plus cruciale que le pouvoir en place et tout le système essaient de dire à cette personne : toi, tu es seul/e. Il importe d’abord de te faire peur, et ensuite de te prouver que tu es seul. « Car quelles personnes normales - et nous sommes bien des personnes normales, sensées – suivraient un commandement quelconque, mon Dieu ? » Cette histoire concernant la solitude est très importante, c’est un but fondamental poursuivi par le pouvoir. Et d’ailleurs à ce sujet, une philosophe remarquable (il s’agit de Luna Lovegood, vous vous souvenez, dans « Harry Potter » ?) dit à Harry Potter lors d’une conversation avec lui à un moment difficile : « C’est important de ne pas se sentir seul, car à la place de Voldemort, j’aimerais beaucoup que tu te sentes seul. » C’est certainement ce que veut aussi notre Voldemort, dans son palais.

Vous savez, les gardiens qui m’amènent ici, des gars formidables de ma prison, ils sont normaux, mais ils ne discutent pas avec moi, on leur a visiblement interdit de me parler. Ils ne disent que des phrases convenues, c’est important, pour qu’on se sente constamment seul. Mais je ne ressens aucune solitude, et je vais vous expliquer pourquoi. Parce que cette idée de « Heureux ceux qui ont faim et soif de la vérité, car ils seront rassasiés » qui semble exotique et étrange est en réalité la principale idée politique qui existe aujourd’hui en Russie. Votre Honneur, quelle est la phrase actuelle, la formule politique la plus populaire en Russie ? Quel est le slogan politique le plus répandu ? Aidez-moi, quelqu’un ! « Où réside la force ? » Oui, c’est ça : « La force est dans la vérité », voilà la phrase que tout le monde répète, voilà. C’est bien la fameuse béatitude, mais sans « car, assoiffés ». Elle a été simplement rétrécie à la dimension d’un tweet. Et tout le pays répète sur tous les tons que la force est dans la vérité, que celui qui est du côté de la vérité, vaincra ; et c’est très important. Alors, bien que notre pays soit actuellement construit sur l’injustice (nous nous heurtons constamment à l’injustice, la pire forme d’injustice étant l’injustice armée), nous voyons néanmoins que simultanément des millions de personnes, des dizaines de millions veulent la vérité, ils veulent obtenir la vérité, et tôt ou tard ils l’atteindront et ils s’en rassasieront.

Il est évident pour tout le monde que le palais existe. Tu peux toujours dire que ce n’est pas le tien, ou qu’il n’existe pas, il est bel et bien là. De même, qu’il y a des pauvres. Tu peux dire autant que tu veux qu’on a un niveau de vie élevé, le pays est pauvre, on le voit tous, alors qu’on devrait tous être riches. On a pourtant construit des pipe-lines qui rapportent, mais il n’y a pas d’argent. Voilà la vérité, et tu ne peux rien contre. Et tôt ou tard, les gens qui veulent la vérité, l’obtiendront et s’en rassasieront.

La chose importante que je veux vous dire en face, à vous procureur et au pouvoir en général, et à tout le monde, c’est qu’il ne faut pas avoir peur des gens qui recherchent la vérité. Parce que beaucoup ont peur : « Oh mon Dieu, qu’est-ce qui va arriver, il va y avoir la révolution, ce sera le cauchemar, la catastrophe ! » Mais imaginez combien la vie serait belle, sans ces tromperies et ces mensonges perpétuels. La possibilité de ne pas mentir, c’est tout simplement une situation formidable. Imaginez vous-même comme ce serait génial de travailler comme juge, et qu’il n’y ait aucune décision juridique imposée par téléphone, personne ne t’appelle, tu es simplement un juge formidable avec un gros salaire, même plus élevé que le vôtre maintenant, tu es un pilier estimé de la société et personne ne peut t’appeler où que ce soit au téléphone, personne ne peut te donner d’indications sur la manière de traiter une affaire. Et tu arrives chez tes enfants et petits-enfants, et tu leur racontes, que oui, tu es un juge vraiment indépendant, et tous les autres juges sont absolument indépendants. Ce serait génial, tout simplement parfait, d’être un procureur qui intervient réellement dans un système accusatoire, mène une action juridique intéressante, protège quelqu’un ou poursuit de réels méchants. Et je doute que les gens fassent leur droit et deviennent procureurs dans le but de participer ensuite à la fabrication d’affaires criminelles et à l’imitation de quelconques signatures. Je ne crois pas que ce soit pour cela qu’on veuille devenir procureur. Et je ne crois pas qu’on veuille devenir policier pour raconter ensuite : « Ah, ce qu’on leur a bien cassé la gueule à cette manifestation ! » ou alors : « On a escorté un mec au tribunal, il était innocent et maintenant, on va écouter la conclusion qu’il va prononcer. » Aucun ne veut ça ! Aucun ne veut être comme ça ; ils veulent tous être des policiers normaux ; parce que ces mensonges n’apportent que des inconvénients et aucun avantage. On ne vous augmente pas le salaire pour autant. Il y a des inconvénients et pas d’avantages, pour tous. Les entrepreneurs par exemple : n’importe quelle entreprise de ce pays voit sa valeur divisée par deux, parce qu’il n’y a pas de système judiciaire, parce que l’injustice règne, parce que c’est le désordre et la pauvreté. Évidemment que ce serait bien mieux pour tout le monde, si ces mensonges et cette injustice n’existaient pas. Ce serait beaucoup mieux si les gens qui voulaient la vérité l’obtenaient. Pour les agents du FSB, c’est pareil. Personne, aucun homme au monde n’a été un jour un écolier aux yeux brillants qui s’est dit : « Je vais rentrer au FSB et on m’enverra à un endroit pour laver le slip d’un opposant parce que quelqu’un y aura mis du poison. » ça n’existe pas des gens comme ça ! Aucun ne veut faire ça ! Ils veulent tous être des personnes normales et respectées, arrêter des terroristes, des bandits, des espions et lutter contre tout ça.

C’est très important de ne pas avoir peur des gens qui cherchent la vérité, et même de les soutenir d’une certaine façon. Directement ou indirectement ou simplement, peut-être que si on ne les soutient pas, au moins ne pas permettre ces mensonges, ces contre-vérités, ne pas rendre le monde qui nous entoure encore pire. Il y a là un petit risque, mais premièrement, il n’est pas grand, et deuxièmement comme l’a dit un autre éminent philosophe des temps modernes, Rick Sanchez : « La vie, c’est le risque. Et si tu ne prends pas de risques, ça veut dire que tu n’es qu’un amas flasque de molécules assemblées au hasard et flottant à la dérive dans l’univers. »

 

La dernière chose que je veux dire, c’est que je reçois en ce moment une multitude de lettres, et qu’une lettre sur deux se termine par la phrase « La Russie sera libre ». C’est un slogan génial, et je le prononce aussi constamment ; je le répète, je l’écris dans mes réponses, je le scande à des manifestations, mais je me dis tout le temps qu’il manque quelque chose. C’est-à-dire que je veux bien sûr que la Russie soit libre, c’est indispensable, mais insuffisant. Ça ne peut pas être un but en soi.

Je veux que la Russie soit riche, en accord avec sa richesse nationale. Je veux que la richesse du pays soit répartie plus justement, que chacun reçoive sa part du gâteau pétrolier et gazier. Je veux que nous soyons non seulement libres, mais aussi vous savez, avec un système de protection de santé normal, que les hommes vivent jusqu’à l’âge de la retraite, parce qu’actuellement la moitié des hommes russes ne l’atteignent pas, et que pour les femmes, ce n’est pas beaucoup mieux. Je veux un système éducatif normal et que les gens puissent étudier normalement. Et je veux bien sûr que pour le même travail, on reçoive en Russie le même salaire que dans la moyenne des pays européens, parce qu’actuellement, il est beaucoup plus bas. Quel que soit leur travail : policier, programmeur, journaliste, qui que ce soit : tous sont beaucoup moins payés.

Je voudrais qu’il se passe beaucoup d’autres choses dans notre pays. Il faut lutter non seulement contre le fait que la Russie n’est pas libre, mais aussi contre le fait qu’elle est globalement malheureuse. Il y a tout chez nous, mais nous sommes néanmoins un pays malheureux. Lisez la littérature russe, la magnifique littérature russe : mais mon Dieu, il n’y a que des descriptions de malheurs et de souffrances. Nous sommes un pays très malheureux, et nous n’arrivons pas à sortir du cercle vicieux de ce malheur. Alors que l’envie est là, bien sûr. C’est pourquoi je propose de changer de slogan et de dire que la Russie doit non seulement être libre, mais aussi heureuse.

La Russie sera heureuse.

Source: Два последних слова/https://navalny.com/p/6469/

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.