Là-bas, si tu tombes gravement malade, tu meurs

Dans un de ses précédents articles sur Instagram, Alexey Navalny racontait comment sous prétexte d’empêcher son évasion, on le privait de sommeil chaque nuit en le réveillant toutes les heures pour vérifier qu’il était bien dans sa cellule. Dans ce post, daté du 26 mars, ce sont les soins accordés aux prisonniers qui le préoccupent.

« Un jour, Mikhaïl Khodorkovski, qui avait purgé 10 ans de prison, m’a dit : “là-bas, l’essentiel c’est de ne pas tomber malade car personne ne te soignera. Si tu tombes gravement malade, tu meurs.”

Ceci est vrai et confirmé par tous les prisonniers, qui vont ajouter certainement une histoire vécue. Par exemple, celle d’un codétenu avec l’appendicite qui passe deux jours à se tordre de douleur dans sa cellule et à supplier qu’on l’emmène à l’hôpital ; on finit par l’emmener, mais quand il est tout vert et qu’il commence à perdre connaissance. 

Désormais, j’en fais aussi l’expérience.

J’ai eu des problèmes de santé, de violentes douleurs au dos. Je ne pouvais ni me pencher, ni m’étirer.

Ceux qui suivaient mes procès ont pu remarquer que je ne m’asseyais jamais dans l'« aquarium » (Surnom de la cage de verre où se tient l’accusé pendant le procès) et que je marchais pendant des heures, parce que je ne supportais que la station debout, ou allongée. Apparemment, rester tout le temps assis, courbé dans des espaces étroits ou dans les fourgons cellulaires avait entraîné un pincement du nerf.

Je n’en ai pas parlé. C’était désagréable bien sûr, mais pas mortel, et ça se soigne.

Sauf que ce n’est pas fait. Quand on m’a transféré, je me suis inquiété, et j’ai commencé à leur écrire, tous les jours : Ohé, ça fait très mal ! Faites venir un médecin ou donnez-moi un médicament !

Rien ne se passe.

Et il m’est maintenant difficile de me lever de mon lit, j’ai très mal. On écoute mes plaintes, mais on ne fait rien. Il y a une semaine, le médecin de la prison m’a vu et m’a donné deux comprimés d’ibuprofène, mais je ne connais toujours pas le diagnostic.

Ceux qui ont des problèmes de dos le décrivent bien, le trouble s’est étendu à la jambe, et des zones entières sont devenues insensibles. Si je m’appuie sur ma jambe droite, je tombe. C’est un peu perturbant : je m’étais quand même habitué à cette jambe dernièrement. Je n’aimerais pas m’en séparer.

D’un autre côté, comme on dit : « si la vie te donne des citrons, fais-en de la limonade ».

Alors je m’imagine déjà marcher dans la prison à l’aide d’une canne stylée, avec une épée cachée à l’intérieur, bien sûr. Ou peut-être à l’aide d’une béquille que je pourrais facilement lancer, la transformant en arme meurtrière.

Mais l’idéal, ce serait une jambe de bois. Vous vous souvenez de ma métaphore au sujet de la prison ? Du voyage spatial ?

Eh bien alors, je serai un pirate de l’espace ! Sur une jambe de bois ! Je pourrai me servir des répliques de « L’île au trésor » comme : « Certains avaient peur de Pew, d’autres avaient peur de Billy Bones, et moi ?... moi, je faisais peur à Flint lui-même ! ».

Vous êtes d’accord, ce serait cool. Mais voilà, je ne sais pas où trouver un perroquet pirate à poser sur mon épaule. Eh bien, peut-être que certains survoleront notre prison, et alors j’en attraperai un.

Et vous, restez en bonne santé »

 

L’humour face à l’absurde

L’humour permet de tenir le coup dans les situations difficiles ou absurdes ; voilà comment le 29 mars Navalny décrit sur son compte Facebook les sanctions qu’il encourt en cas d’indiscipline :

 « Apparemment, c’est la chanson « Bad Guy » qui est la bande originale de mon séjour en prison. En tout cas, le fonctionnaire du Kremlin qui a établi le programme de ma peine l’a visiblement écoutée. Il l’a écoutée et m’a condamné : you’re the baaaaad guy.

Il y a deux sanctions majeures dans les prisons russes : le blâme et le cachot.
Au bout de deux blâmes, tu peux te retrouver au cachot, et ce n’est pas une plaisanterie, les conditions y sont voisines de la torture.

Dans mon dossier de Bad Guy, il est déjà inscrit :

  • Reconnu comme enclin à s’échapper de la prison centrale du Kremlin 
  • 4 blâmes en 2 semaines dans la maison d’arrêt de Koltchougino
  • 6 blâmes en 2 semaines à la colonie de redressement de régime sévère IK-2 de Pokrov.
  • 20 rapports en attente, dont :
    - S’est levé de son lit 10 minutes avant l’ordre de se lever de son lit
    - A refusé de faire de l’exercice, en répondant au commandant de la brigade : « Si on allait plutôt boire un café ? »
    - A refusé de regarder la conférence vidéo, la qualifiant d’idiote
    - A porté un T-shirt pour rencontrer ses avocats (et je ne plaisante pas)

J’attends un blâme ainsi formulé : « a fait un large sourire bien que, d’après l’emploi du temps, ce soit l’heure de souffrir ».

Les blâmes me sont adressés par une commission disciplinaire de 7 personnes. Et quand ils me réprimandent, assis sous le portrait de Poutine, je me souviens de la façon dont on me grondait à l’école, au conseil de classe. Ça y ressemble beaucoup :

- Navalny, ne discute pas avec le professeur d’histoire, il sait tout mieux. Ceux qui discutent sans arrêt se retrouvent sur la mauvaise pente et finissent tôt ou tard en prison !

Comme d’habitude, ils avaient raison !
N’enfreignez pas les règles !
(Mais assurez-vous de vous en écarter un peu)

L’avocat Navalny se place sur le terrain juridique

Pour lutter contre la torture que représente la privation de sommeil organisée et obtenir les soins médicaux urgents dont il a besoin, Alexey Navalny envoie le 25 mars deux demandes par l’intermédiaire de ses avocats.

Dans la première, il relève le refus de la part de l’administration pénitentiaire d’autoriser la venue de son neurologue malgré des demandes répétées du 25 février au 18 mars ; puis il indique qu’après une consultation avec la neurologue de la prison le 19 mars, lui disant que le diagnostic et le traitement seront inscrits dans son dossier médical, il ne reçoit en tout et pour tout que deux comprimés d'ibuprofène par jour, avec de la crème, mais pas de diagnostic. Il s’agit donc d’après lui, d’un comportement qui équivaut à un refus de la part des autorités d’accorder des soins, sachant que son état de santé a empiré et que le docteur Barinov, neurologue, appelé à son chevet, n’a pas été autorisé à rentrer dans la prison ni son traitement à être administré et ceci en contradiction avec le point 125 de la directive 295 du ministère de la Justice du 16/12/2016. Il demande donc la possibilité d’être examiné par le Dr Barinov, celle de recevoir son traitement, et l’analyse du refus systématique d’accorder une aide médicale et la prise de mesures en conséquence.

Dans la seconde, il remarque que le 18/02/2021, il a été inscrit pour 3 mois et dans un but préventif, sur la liste des prisonniers susceptibles de s’évader, et ceci sans aucun fondement légal. A son arrivée à la colonie de Pokrov, cette durée a été portée à 6 mois sans justification légale. En conséquence, bien qu’il soit constamment sous vidéosurveillance, un gardien de prison vient la nuit toutes les heures (donc 8 fois) dans sa cellule ; il allume l’audio-vidéo enregistreur portable Dozor, le filme avec la caméra, en déclarant à haute voix que c’est dans un but préventif et le réveille par la même occasion. Or, selon le point 21 de la directive 295 du ministère de la Justice du 16/12/2016, que cite Navalny, le condamné se voit garanti un « sommeil de 8 heures sans interruption ». Il est cependant évident, continue-t-il, que le personnel pénitentiaire le prive de sommeil et donc factuellement lui inflige une torture par le biais de la privation de sommeil. Alors qu’il a reçu auparavant un blâme pour « s’être levé 10 minutes avant l’heure prescrite, ne respectant ainsi ni les 8 heures de sommeil ni l’emploi du temps du jour ». Il y voit donc une contradiction évidente dans le fonctionnement du système.

Les médecins russes protestent sur les réseaux sociaux, par pétition interposée, et soulèvent la question de l’empoisonnement et de l’emprisonnement injustifié.

De nombreux médecins russes font entendre leurs voix grâce à des vidéos sur Twitter :

Le professeur Vyacheslav Yegorov chirurgien très réputé et oncologue déclare ainsi que la privation de sommeil par un réveil toutes les heures et le manque de soins médicaux sont des tortures bien décrites par Soljenitsyne dans "l’archipel du Goulag". Comme Dimitri Krasnozhon, un des meilleurs oncologues de Saint-Pétersbourg, il exige qu’Alexey Navalny puisse consulter des spécialistes.

Comme eux, le docteur Kirill Borodin, neurologue, vice-président du syndicat l’Alliance des médecins, confirme d’une part que la privation de sommeil est bien une torture et demande d’autre part à ce que Navalny consulte en urgence un neurologue spécialiste. Il invite aussi à participer à la lettre ouverte déjà signée par plus d'un millier de médecins qui ne sont pas disposés à « regarder tranquillement une personne souffrir devant leurs yeux sans pouvoir lui fournir des soins médicaux appropriés » et qui « après s’être consultés entre collègues, croient que ces symptômes peuvent être dus à la fois à une complication de l’empoisonnement survenu en août dernier et à une pathologie réapparaissant dans le contexte d’une période de réadaptation incomplète ». Ils craignent de plus qu’il soit « possible que le fait de laisser le patient sans assistance médicale, voire chirurgicale, puisse entraîner des conséquences graves, y compris une perte irréversible, complète ou partielle de la fonction des membres inférieurs. »

Ils demandent donc « au Service fédéral de correction pénale, à tous les départements compétents et aux autorités politiques du pays d’intervenir immédiatement et de fournir une assistance médicale sans délai, créant toutes les conditions pour la normalisation de l’état d’Alexey Navalny. Pour des raisons humanitaires, ils insistent sur la possibilité qu’Alexey Navalny soit examiné par des spécialistes civils en qui Alexey a confiance (Dans sa déclaration, Alexey Navalny déclare qu’il s’est vu refuser l’accès au médecin Alexey Barinov, professeur adjoint de maladies nerveuses et de neurochirurgie de l’Institut de médecine clinique N. V. Sklyfosovsky, Université de Cechenovsk). À leur avis, une bonne option serait d’inviter non seulement les spécialistes russes, mais aussi les spécialistes allemands (de l’hôpital de la Charité à Berlin) qui ont de l’expérience dans le traitement de ce patient particulier. D’autant plus que cela peut aussi être une complication de l’empoisonnement dans le contexte d’une période de réhabilitation interrompue. »

Par ailleurs, « sans être avocats, ils tiennent à rappeler aux autorités politiques du pays et à toutes les agences compétentes que la Cour Européenne des Droits de l’Homme a, dès 2017, jugé injuste le jugement prononcé dans l’affaire "Yves Rocher" contre les frères Navalny, et qu’Alexey Navalny n’aurait jamais dû se trouver dans la prison où il est maintenant. »


Et à travers le pays, des centaines de milliers de Russes se préparent à manifester pour demander la libération de Navalny

L’appel à manifester pour la libération de Navalny, impulsé par la Fondation anti-corruption sur le site free.navalny.com compte déjà plus de 350 000 inscriptions dans toute la Russie. Celles-ci s’affichent sur une carte de la Russie, accompagnées de déclarations et d’encouragements au prisonnier. Une fois les 500 000 signatures atteintes, l’étape suivante sera dévoilée.

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