Nucléarisation et militarisation de la science-fiction aux Utopiales

Il y a quelques semaines nous alertions via les réseaux sociaux de la sortie d'un concours de science-fiction organisé communément par l'agence de communication Usbek & Rica et par l'Andra qui la rémunère afin de promouvoir une image «cool» et désirable du nucléaire.

Le concours était annoncé au festival de Science-fiction les Utopiales, ainsi que la présence du Ministère de Armées, l'un et l'autre tentant de vendre leur vision d'un avenir nucléarisé et militarisé en s'associant des auteurs de science-fiction.

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Le concours de l'Andra co-organisé avec l'aide d'Usbek & Rica a pour thématique la gestion du stockage des déchets radioactifs et leur durée, avec l'idée que la science-fiction permettrait "d'aiguiller nos imaginaires, constituer un formidable terrain d’expérimentation et de débat citoyen, permettant à chacun de se positionner dès à présent sur les implications philosophiques, politiques et sociétales du sujet (des déchets radioactifs)". Vaste programme en perspective !

Le concours est parrainé par un écrivain originaire d'Alsace, Claude Ecken, et promet aux lauréats d'être publiés sur le site ... d'Usbek & Rica bien entendu ! (on peut rêver mieux comme récompense). L'agence de com basée à Paris s'est en effet fait experte dans la vulgarisation de l'information dans plusieurs domaines par le biais de publications en ligne et de l'organisation d'évènements. Dans un flot de publications diverses, Usbek et Rica immerge un certain nombre d'articles qui font le lobbying de leur clientèle.

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En se présentant sur son site comme un magazine au premier abord, U&R brouille les pistes et joue de la célérité avec laquelle navigue l'information sur les réseaux sociaux pour s'insérer dans les algorithmes, capter des abonnés et donner ainsi une audience à de l'information-lobby dissimulée au milieu d'un journalisme de vulgarisation. Tous les sujets de société sont ainsi abordés, avec un soin tout particulier à couvrir le domaine de l'écologie dans lequel certains clients d' U&R ont cruellement besoin de dorer leur blason. Nous avons ainsi pu voir à plusieurs reprises des soutiens à la lutte contre Cigéo republier des articles en provenance d'U&R, qui à travers une veille généraliste digère chaque jour un grand nombre d'informations et les remanie sous forme d'articles tout en y instillant de l'information orientée, favorable à sa clientèle, dont notamment l'Andra.

 

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L'objectivité de l'information est apparente mais la confusion est totale pour tout lecteur non averti ...

A côté de ça, U&R organise des évènements de lobbying déguisés, comme ce concours de Science Fiction en partenariat avec l'Andra, ou encore un "tribunal des générations futures", des conférences, tables rondes, jeux de rôles, ateliers ludiques, etc. La gentrification des pratiques militantes et artistiques ne date pas d'aujourd'hui, mais certaines agences de communication en ont fait une stratégie de premier plan pour bousculer les codes et identités sociétaux et profiter de la confusion créée pour insérer des visées marchandes. Le tribunal permanent des peuples devient un tribunal des générations futures où les débats, en apparence objectifs, sont orientés dans leurs formulations et même leurs interprétations a posteriori pour aller dans le sens d'une vision écomoderniste, libérale et progressiste.  Et Alain Damasio lui-même de s'y laisser prendre dans un article où U&R l'interviewent en mars 2017 en marge d'une exposition qu'il co-organise dans le cadre de la Biennale de design de St Etienne.

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C'est ce dont ont pris pleinement conscience les Éditions de la Volte et l'écrivain Alain Damasio lors du festival international de science-fiction des Utopiales des 31/10 au 3/11 lorsqu'Alain Damasio s'est retrouvé invité à participer à une table-ronde intitulée "Secret Défense", autour du projet du Ministère des Armées de recruter des auteurs de science-fiction pour prospecter les scénarios du futur pour la défense nationale. Le projet porté par Emmanuel Chiva, directeur de l'Agence pour l'Innovation de la Défense et intitulé "Red Team" a fait l'objet d'un reportage sur France Culture le 31 octobre. On y apprend que l'inspiration vient d'expérimentations similaires menées à différentes époques aux USA, et notamment sous Reagan, ayant associé à l'armée des auteurs de science fiction à la prospection de "menaces" et de moyens d'y répondre. Autre temps, même idée ...

“Le nom ‘Red Team’ vient de la guerre froide. L’armée américaine avait mis en place un bureau qui était chargé de réfléchir comme le Pacte de Varsovie”, explique Emmanuel Chiva, le directeur de l’AID, “l’idée était de confronter les décideurs à des scenarii radicalement différents de ce qu’ils avaient en tête. Nous voulons appliquer cette même idée avec notre Red Team pour avoir des gens qui pensent différemment”

On apprend par ailleurs que le leadership de la red team est confié au président des Utopiales, Roland Lehoucq, également astrophysicien au CEA (... n'est-ce pas merveilleux ?). Il voit là-dedans une "démarche scientifique expérimentale", un potentiel "nouvel outil intellectuel à disposition". À disposition de qui ? De l'Armée qui placera les écrits sous le sceau du Secret Défense ? Contre qui surtout ? Une adversité qu'Emmanuel Chiva voit derrière "l'accélération de l’innovation civile, qu’il faut capter vite" sous peine que cette adversité "s'en empare" ? Est-ce qu'on parle là de course aux armements, de guerre technologique dans laquelle les écrivains de science-fiction seront un peu comme les petits soldats de la Stratégie Ender d'Orson Scott Card qui affrontent un ennemi invisible sur des consoles de jeu avant de s'apercevoir que le combat était réel ?

Toujours est-il que la sortie du reportage alerte La Volte, et Alain Damasio tente tant bien que mal, le peu de temps qu'on lui concède la parole, d'interroger la visée de cette table-ronde et la présence de l'Armée et d'Usbek & Rica avec leur concours dans ce genre de festivals : "est-ce le rôle d’auteur.e.s de science-fiction que de proposer "un genre utile" au service d’un état désirable de guerre permanente ?". Emmanuel Chiva répond que son objectif est "d'ouvrir l’univers de l’armée au grand public", le modérateur de la discussion renchérit que "la guerre a toujours été et qu’elle est inhérente à l’espace humaine." Après les voisins vigilants, les classes défense et sécurité globale, voici venus les auteurs résilients de la Red Team ...

Depuis la Volte, déjà alertée sur la présence d'U&R et de l'Andra aux Utopiales, sonne l'alarme dans un texte paru à la suite des Utopiales sur leur site internet et sous-signé par un bon nombre d'auteurs, éditeurs et personnalités. Pour faire face à cette confusion orchestrée qui profite d'une part à une privatisation de l'espace public par des idéologies et marchés sécuritaires, et d'autre part à des lobby marchands comme celui de l'industrie nucléaire, il ne peut y avoir qu'une affirmation claire et radicale de lignes politiques anticapitalistes, antimilitaristes et anti-autoritaires. Profit et privatisation des espaces et des biens communs ne sont pas compatibles avec un avenir vivable et désirable, et tout compromis signé dans les espaces d'échange factices aménagés par des entreprises comme Usbek & Rica qui sont au service d'autres grandes entreprises industrielles, ne peuvent aboutir qu'à nourrir la confusion qui fait le lit de la stratégie de conquête de celles-ci. La conquête des biens communs et espaces de vie par la mise en oeuvre d'outils d'acceptabilité et de renonciation sociale à l'émancipation et à la mutualisation des ressources, la conquête des libertés publiques par leur contractualisation dans des espaces privés, la conquête enfin des futurs possibles par le dévoiement des imaginaires. Et c'est cet horizon que tente d'investir le concours d'écriture de l'Andra ou encore la Red Team du Ministère de la Guerre des Armées.

Ne laissons pas coloniser l'immensité libératrice et créative de nos imaginaires ! Usbek et Rica ne sont que les ombres de la caverne emplie de déchets irradiants, les simulacres d'une société du spectacle qui fait de la mise à mort et du pillage de l'authenticité artistique et de la sincérité des convictions militantes un vulgaire objet de stratégie marketing.

L'équipe Usbek & Rica L'équipe Usbek & Rica

Andra dégage ! Usbek & Rica avec !

Des opposant.e.s à Cigéo

 

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