#ici - Les containers ou la rue

On est allés à la rencontre des demandeurs d'asile qui ont été transférés en décembre… Dans un parking de containers. La mascarade publicitaire faite par Bouygues Immobilier et Habitat et Humanisme ne semble pas bien coller avec les témoignages des habitants.

Lyon. Lorsque l'on arrive dans le quartier, c’est une friche industrielle, avec un terrain vague, quelques immeubles, des grues… Et puis une porte dans le mur qui encadre une vingtaine de containers numérotés, alignés sur un parking. C’est ici que Habitat et Humanisme, dans le cadre du contrat d’hébergement des demandeurs d’asile avec l’OFII, a « relogé » les quatre-vingt demandeurs d'asile du centre d’accueil de Masséna en décembre 2019. Dans chaque container, des lits superposés; pas de fenêtre, mais une porte d’entrée à un des bouts du container. Les containers sont étroits, 20 ou 25 mètres carrés environ pour trois à cinq personnes. 

Pendant ce temps, la direction d'Habitat et Humanisme, elle, se félicite d'une "innovation sociale", les médias parlent d'un "centre nouveau genre" et d'un "village mobile", réalisé en partenariat avec Bouygues et BNP Paribas. Dans un entretien à C-News mis en ligne le 6 novembre 2019, Christophe Perrin, président d'Habitat et Humanisme Rhône, déclare : « Pour la première fois, on a réussi à mobiliser un promoteur sur une mise à disposition temporaire [2 ans, ndlr] d'un terrain foncier inutilisé. Le promoteur c'est Bouygues Immobilier, c'est donc bien évidemment un promoteur extrêmement important. C'est un exemple que l'on souhaiterait pouvoir reproduire dans d'autres endroits, sur d'autres fonciers disponibles. »

Dans un article sur le site d'Habitat et Humanisme publié le 29 mai 2019, les «containers» sont évoqués comme un des points de la «mise en œuvre de solutions innovantes pour répondre aux besoins» aux difficultés d'accès au logement, et une solution au «mal-logement». Matthieu de Chalus, directeur général d'Habitat et Humanisme Rhône, vend presque du rêve à l'antenne de Lyon Demain : « On a créé de toutes pièces, avec Habitat et Humanisme, un lieu, où on va héberger des gens, avec des espaces collectifs, et ça on le fait avec des containers, des containers maritimes, qui sont complètement réaménagés pour permettre à chaque personne, en fait, d'être chez elle : un espace jour, un espace nuit, un espace sanitaire, donc d'être autonome, de se faire à manger, de pouvoir se laver dans son habitat, et des espaces collectifs qui permettent de travailler sur leurs projets d'insertion, leurs projets professionnels, et d'accueillir des partenaires pour accompagner les personnes dans leurs chemins d'insertion. » 

Et pourtant... 

Photographie des containers du "centre d'accueil" / Janvier 2020. Photographie des containers du "centre d'accueil" / Janvier 2020.

Il semble d'abord que cette opération de communication ne puisse cacher la réalité : les différents espaces dont parle la direction ne sont en effet qu'autres que des lits superposés, avec un frigo, deux plaques de cuisson, une table et quelques chaises, et une salle d'eau. Un container avec des canapés et un baby-foot, et des containers avec les bureaux des travailleurs sociaux, ces bureaux étant toujours une composante des structures de type CAO ou CADA accueillant des demandeurs d'asile. 

Du côté des habitants aussi, une toute autre vision... 

M* : « on était tous logés dans un centre avant, qui était bien, quand ils nous ont dit qu’on allait déménager, ils ne nous ont pas donné d’informations, on est arrivés ici avec nos affaires, on n’avait pas le choix. Si on fait remarquer qu’ils nous ont mis dans des containers, ils disent, vous êtes libres de partir… Mais partir où ? Bien sûr qu’on n’a nulle part d’autre où aller ».

L’un d’entre eux, qui souffre de problèmes respiratoires, fait des insomnies car il ne peut pas respirer : « on a du mal à aérer, il n’y a pas de fenêtre ». Un autre témoigne, aussi « quand il pleut, ça fait énormément de bruit sur la tôle, et récemment l’eau a fuité du haut du container et est entrée à l’intérieur. Si c’est déjà comme ça après un mois, on ne sait pas dans quel état ce sera dans un an. Ce n’est pas isolé ». Pour montrer cela, il met sa main sur les parois du container. Les parois sont très froides. « Ils ont bien installé un chauffage, mais le chauffage monte, et comme on est sur un parking, il y a du vent, alors ça chauffe mal. Il y a aussi des pannes d’électricité et des pannes d’eau. La porte d’un des containers s’est brisée la semaine dernière à cause de la température ».

A* : « plusieurs personnes ici ont obtenu leurs papiers il y a plusieurs mois déjà, mais n'ont pas d’autre logement, alors ils restent ici, et paient une petite partie du loyer. Un loyer pour rester dans un container. Mais pour moi ici, c’est un camp. La seule fois où j’ai été dans des containers ou dans un abri de tôle comme ça, c’était à Paris, dans les camps… »

Photographie des containers du "centre d'accueil" / Janvier 2020. Photographie des containers du "centre d'accueil" / Janvier 2020.

Et pourtant : « Tout partirait d'une intuition, celle de l'occupation temporaire » nous apprend le site de Demain la ville (Bouygues Immobilier). Bref une solution « design urbain », moderne, originale, pratique, peu chère... Tout cela grâce aux charitables promoteurs immobiliers. L'objectif serait celui d'« insertion par le logement », d'une « ville plus inclusive ». Les auteurs hésitent : « simple mode ou exemple à suivre »? Avec tant de beaux discours, on en aurait presque oublié... Qu'il y a des habitants, qui eux, n'ont pas eu leur mot à dire, et dont les témoignages alertent cependant sur les limites de ce type d'hébergement. 

Le problème ne semble pas seulement être celui des conditions de vie, que le sentiment d’être les « indésirables », ceux que l’on entasse dans des containers industriels. Contrairement donc aux beaux discours sur l'« insertion », ces containers semblent pousser au contraire, à la marginalisation et à la stigmatisation. 

Lors de l'annonce de l'ouverture de ce centre, certains acteurs ont pointé du doigt, davantage que la précarité imposée aux mal-logés, l'importance de « l'information des riverains » (via notamment une exposition à la Commune), qui pourraient être « inquiétés » de l'arrivée de cette « population». Il semblerait effectivement que des riverains se soient inquiétés, mais, n'en déplaise aux administrations, pour une tout autre raison. 

A* explique : « Depuis qu’on est arrivés, il y a des voisins qui passent et qui regardent, plusieurs sont entrés pour demander pourquoi des gens avaient été mis dans des containers comme ça. Plusieurs personnes étaient scandalisées. Bien sûr les assistantes [travailleurs sociaux, ndlr] ici elles sont comme nous, elles n’ont pas eu le choix. Elles doivent travailler aussi dans des containers, et en plus, parmi nous, plusieurs deviennent fous, ce n’est pas facile. Il y a même des enfants de l’école à côté qui nous ont demandé pourquoi on vivait là »

Photographie des containers du "centre d'accueil" / Janvier 2020. Photographie des containers du "centre d'accueil" / Janvier 2020.

M* : « Personnellement j’ai un peu honte de donner mon adresse ou dire aux gens où j’habite. C’est devenu connu même chez les demandeurs d’asile et les réfugiés! La dernière fois dans un cours le professeur m’a demandé où j’habitais, j’ai répondu « Jaurès », les autres m’ont dit : ah mais c’est l’endroit où il y a les containers ? Franchement on ne se sent pas traités comme des humains. J’ai toujours un mot en tête : pourquoi ? Par exemple, on ne comprend pas comment ils décident qui a le droit à un logement, qui est dans un container, on dirait que c’est par hasard ».

A* continue, « Moi je suis en France depuis plusieurs années, et c’est clair pour moi que la situation est pire qu'avant. On est un groupe à avoir été logés et transférés ensemble. En novembre 2016, il y a eu un mouvement de protestation au sein de notre groupe pour demander le passage en procédure normale qui avait été promis aux transférés de Calais. Depuis, l’équipe a changé, on a été séparés, et mis dans plusieurs foyers dont les conditions étaient mauvaises. Quand on avait déménagé la dernière fois, le foyer où on est arrivés n’était pas encore prêt. On a travaillé pour la peinture, les sols, les murs, tout cela gratuitement, parce qu’on n’avait pas le choix. Quelques mois plus tard, on a été transférés ici ».

R* : « Ici on a peur de témoigner ou de demander des choses, parce qu’on a peur qu’ils nous mettent à la rue, et là en plein hiver ce n’est pas possible. On a peur qu’ils mettent une croix sur notre dossier, qu’on n’ait pas de papier ou pas de logement après. Alors la plupart ils dépriment. Certains la nuit ils tapent sur la tôle, ils crient. On entend tout, ça résonne. Nous on est pas venus ici pour faire de la politique, mais il faut voir la situation : mettre les gens dans des containers, c’est très humiliant. Les containers c’est pour mettre dans les bateaux, pour stocker des choses… Mais stocker des gens ? »

M* : « Ce n’est pas une solution d’urgence, parce qu’on était tous logés avant. On a perdu notre logement parce que l'immeuble d'avant a fermé, et on s’est retrouvés ici. Certains vont peut-être rester des années dans ce genre de chose. En hiver, c’est déjà difficile, mais en été, la tôle sous le soleil, sans fenêtre, franchement c’est difficile à imaginer. »

A* : « Ce qui me fait rire, c’est qu’après notre arrivée, ils ont fait des dessins sur les murs, ils ont acheté des petites décorations pour le parking, des pots de fleurs… Pour rendre les containers plus jolis… J'ai l'impression qu'ils ne comprennent pas le problème ».

*Les prénoms ont été remplacés par des lettres pour garantir l'anonymat des témoignages, à la demande des intéressés. 

Photographie des containers du "centre d'accueil" / Janvier 2020. Photographie des containers du "centre d'accueil" / Janvier 2020.

Note : nous sommes allés récolter les témoignages des personnes qui y habitent, mais nous ne voulons pas remettre en question les travailleurs sociaux de ce centre, et toutes les personnes qui essaient de faire de leur mieux et d’aider les personnes à l’intérieur. Nous répondons cependant à la volonté exprimée par les différents acteurs de l'OFII et d'Habitat et Humanisme de multiplier ce genre de structures. Le président d'Habitat et Humanisme Christophe Perrin aurait indiqué que le coût de ce projet est proche du million d'euros

[ MISE A JOUR DU 11/02/2020, 16h : l'administration du centre semble avoir lu cet article et s'en être inquiété, et a distribué aux habitants un questionnaire (en langue française) dans lequel ceux-ci doivent noter la "qualité de l'hébergement" de 1 à 10, à savoir : "propreté, éclairage, chauffage, équipement, rangement, salle de bain, calme, salon, aménagements extérieurs, fresques sur les murs". Plusieurs habitants, qui nous ont transmis l'information, disent craindre maintenant des représailles individuelles ; ils disent vouloir soit, ne pas rendre le questionnaire, soit le noter de manière fausse, afin d'éviter le rapprochement entre leurs questionnaires et les témoignages cités dans cet article. L'un d'eux témoigne : « je n'ai jamais vécu quelque chose d'aussi surréaliste, après l'exposition photo, les journalistes, les décorations, maintenant les questionnaires sur le calme et la propreté, on a vraiment tout vu, mais ils ne répondent toujours pas sur le fond du problème ». 

MISE A JOUR DU 15/02/2020 : selon les habitants qui ont témoigné dans cet article, l'administration du centre a organisé une grande réunion avec tous les habitants, concernant les conditions de vie, et la venue de journalistes d'ici une à deux semaines. Le directeur d'Habitat et Humanisme Rhône, toujours selon ces personnes, aurait été présent à cette réunion, durant laquelle il a demandé aux habitants de "coopérer", et de se préparer pour l'arrivée des journalistes. Il aurait dit que plusieurs techniciens seraient envoyés dans les containers pour réparer les choses cassées, et que des améliorations seraient apportées d'ici leur arrivée. Il aurait demandé aux habitants de ne pas divulguer d'informations concernant cette réunion et concernant la préparation de l'arrivée des journalistes. Il aurait explicitement demandé aux habitants de "ne pas se plaindre" des conditions de vie du centre.

Selon un habitant : "Il nous a fait comprendre qu'il était là pour nous protéger et nous aider, et qu'il ne fallait pas que l'on fasse des choses comme ça, comme un père qui parle à ses enfants après qu'ils ont fait une bêtise ; il nous a dit que beaucoup de personnes étaient contre nous, et qu'il ne fallait pas sous-estimer l'aide qu'il nous apportait pour notre intégration en France. C'était très humiliant. Plusieurs habitants se sont énervés et ont quitté la pièce avant la fin de la réunion, disant que tout cela était ridicule et que la direction était en train de leur demander de mentir pour sauver la face, et pour démentir ce que certains ont dit dans l'article sur Mediapart. Pour nous, cela nous rappelle les agissements des médias et des institutions dans des pays qui sont considérés comme des dictatures, par rapport à la France. J'espère que la majorité n'aura pas peur et refusera de mentir aux journalistes. Nous sommes contents des répercussions de l'article, notamment concernant les propositions d'amélioration et de réparation, mais tout cela prend une tournure ridicule ; nous attendons la suite". ]

A et L pour Sudfa. 

Sources citées ou consultées : 

https://www.lyon-entreprises.com/actualites/article/un-plan-d-integration-sociale-pour-les-refugies-a-lyon

https://www.demainlaville.com/a-lyon-un-village-mobile-pour-linsertion-de-refugies/

https://www.youtube.com/watch?v=MfNnKEmmOxw

https://soundcloud.com/geraldbouchon/gerland-en-2019-est-toujours-une-terre-daccueil

Voir aussi :

https://rebellyon.info/DOUCE-FRANCE-episode-2-HABITAT-EN-21693

https://rebellyon.info/Un-centre-d-accueil-temporaire-pour-les-20836

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