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Billet de blog 5 mai 2019

Sur la place d'Al-Qyada

En contact téléphonique avec plusieurs manifestants et en explorant les nombreuses photos et vidéos sur les réseaux sociaux, on a essayé de voir à quoi ressemble, au jour le jour, l'occupation d'Al-Qyada, et comment les gens s'organisent sur place. Pour le déroulé des événements et les revendications, n'hésitez pas à jeter un coup d'oeil au dernier article "en direct d'Al-Qyada". Bonne lecture !

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            Depuis le 6 avril, l'espace d'Al-Qyada, autour des Quartiers Généraux de l'Armée à Khartoum, est occupée par plusieurs centaines de manifestants. Ce chiffre monte à plusieurs milliers en journée, et certains parlaient de 2 millions de personnes rassemblées là-bas le 2 mai dernier. Pourquoi cette place plutôt qu'une autre ? L’architecte et chercheuse soudanaise Amira Osman explique, dans un interview donné au magazine African Arguments :

« Là où il y a révolution, il y a un point de rassemblement – pensez à la place Tahrir en Egypte, à la place Taksim à Istanbul, à l’avenue Habib Bourguiba en Tunisie. (…) En tant qu’architecte qui étudie les espaces urbains publics, et en tant que soudanaise, je me demandais depuis décembre 2018 – moment où les manifestants se sont soulevés contre le régime d’Omar Al-Bachir – quel espace allait devenir l’équivalent soudanais de la Place Tahrir. (...) Certains des espaces ouverts de Khartoum, comme Al-Saha Al-Ghadraaa, ont des liens historiques avec le pouvoir d’Al-Bachir, et n’auraient pas été acceptables pour les manifestants. D’autres ont une valeur symbolique immense, mais posent des questions par rapport à leurs liens avec tel ou tel parti politique. (…) Finalement, ils ont un fait un choix symbolique : les manifestants savaient que la collaboration avec l’armée était nécessaire pour mettre en place la transition gouvernementale ».

Aquarelle de Mounir Khalil, 25 avril. / Réseaux sociaux.

               « C’est ma responsabilité en tant que citoyenne soudanaise, explique Shaza Mustapha. Je remplis mon rôle dans le mouvement en étant là sur la place quasiment chaque jour avec les autres. On essaie de faire aboutir nos demandes face au Conseil Militaire. C’est un moment majeur, et c’est une action pacifique et efficace pour soutenir nos objectifs ».

« Sur la place, on voit bien que l'engagement politique ne passe plus par les partis, les moyens traditionnels, raconte aussi Aya, qui participe également au sit-in depuis le début. La grande majorité des gens sur la place sont des étudiants, et des jeunes diplômés, mais aussi plein de citoyens, tout simplement ». 

Aux habitants de Khartoum et des environs se sont également ajoutés des convois en provenance d'autres régions et d'autres villes, notamment la semaine dernière, en provenance du Darfour. Certains ont parcouru 1500 kilomètres pour se joindre à l'occupation sur la place. A leur arrivée, une foule en liesse, et puis des chants, des prises de parole, et les slogans qui reprenaient de plus belle, notamment "ya unsuri ya maghrur kul el-balad darfour" (eh toi le raciste et l'arrogant, le pays entier est le Darfour - nous sommes tous le Darfour) qui résonnait encore toute la soirée. 

Cet espace est un lieu de rencontre entre les différentes régions, professions, mais aussi classes sociales. Des manifestants ont également témoigné sur les réseaux sociaux du fait qu’ils apprenaient de leurs différences linguistiques et sociales depuis leur occupation commune de la place. 

               Shaza décrit : « Sur la place, il y a toutes sortes d'activités, de discussions et de discours. Sur la culture, sur la politique. Il y a vraiment plein de choses qui se passent. Je dirais qu’aucun jour ne se ressemble vraiment. Il y a une ambiance très vivante sur la place. On ne peut pas rester là à rien faire, il y a tellement de groupes de discussion et d’activités, c’est génial. Le reste du temps, on essaie de garder la place propre, bien nettoyée. S’assurer que tout le monde a accès à manger et à boire. 

Quand tu arrives près de la place, tu dois d'abord passer par des petits points de sécurité où des jeunes, filles et garçons, fouillent les personnes qui entrent dans la zone. Il y a une bonne ambiance, les gens sont très respectueux, parce que tout le monde comprend la nécessité de garantir notre sécurité collective. Ils prennent les lames, les objets coupants. Ensuite on peut accéder à la place principale, où il y a les points de distribution d’eau et de nourriture, et toutes les activités. »

Aya explique aussi, par rapport aux points d'entrée sur la place : « Il y a des personnes, surtout des jeunes, qui s’occupent de garder les barricades, d’ajouter des obstacles pour fortifier les barrières au niveau des rues qui mènent à la place. Ils sont là pour être sûrs que les obstacles ne soient pas enlevés. Ils se relaient aux points d’entrée, ce sont eux qui font que l’occupation peut continuer. »

Le 30 avril, le Conseil Militaire avait demandé aux manifestants de libérer l'accès aux routes et de lever les barricades. En réponse, les manifestants les avaient renforcé, et avaient formé des chaînes humaines pour prévenir toute tentative des militaires de les enlever. Hier, des panneaux humoristiques sont apparus au niveau des barricades, en anglais et en arabe, avec pour message "désolés pour le temps d'attente, on déracine le régime", ou encore "merci de votre patience, on est là pour rester". 

Un des panneaux, "désolés pour le temps d'attente, on déracine le régime (littéralement, le régime est sous déracinement, en voie de déracinement" / Réseaux sociaux.

                    Dans la journée, les gens se regroupent sur les chaises ou les trottoirs pour discuter, jouer aux cartes, organiser des débats, ou encore boire du thé, sous les tentes et les bâches tirées, à l’abri de la chaleur. Hier, on atteignait les 45 degrés à Khartoum, dans les 50 degrés en ressenti.

Des ateliers de discussion sont organisés par des étudiants ou bénévoles liés à l’Alliance pour la Liberté et le Changement. Leur rôle est aussi d’expliquer les décisions récentes de l’Alliance, qui mène les négociations avec le Conseil Militaire, et de lire les communiqués de l’Association des Professionnels Soudanais pour diffuser les informations et débattre. Des discussions et discours naissent aussi de manière spontanée entre les personnes sur la place. Des prises de parole filmées dans ces discussions peuvent rapidement atteindre des centaines voire milliers de vues. Certains lancent des slogans et des phrases qui sont répétées par les personnes autour. 

               Aya poursuit sa description : « il y a des coins avec des jeunes qui chantent, des gens qui récitent et écrivent de la poésie. Ce n'est pas n’importe quelle chanson ou n’importe quelle poésie, ce sont des textes et des musiques liés à la révolution. Il y a de grands chanteurs qui viennent faire des concerts et soirées révolutionnaires, comme Abu Al-Araqi. Ce soir, c’est Mohamad Al-Amine qui va venir. Il y a des gens qui font des discours pour sensibiliser les gens à la situation de la place, expliquer aussi pourquoi on doit rester là, redonner de la force aux gens ». Des petits groupes de personnes se réunissent pour chanter, jouer de la musique ensemble

                Des classes temporaires ont aussi ouvert, autour desquelles on peut voir des enfants avec des cahiers, des feuilles, recopiant soigneusement des lignes de lettres, sous l’œil d’enseignants bénévoles. La clinique est ravitaillée de médicaments par des pharmacies et hôpitaux, et permet un accès gratuit aux soins. « Il y a des gens qui s’occupent des personnes qui sont malades et les gens qui ont besoin de soins, il y a plusieurs petits points de clinique pour prendre soin de ces personnes. Il y a des personnes qui avaient été blessées dans les manifestations, mais aussi celles affaiblies par la chaleur, les insolations », explique Aya. 

Des fontaines d’eau et des toilettes ont été mises en place et sont entretenues à tour de rôle. Plus d'une dizaine de générateurs électriques ont aussi rapidement été installés. Plus loin, on peut aussi trouver de petites étales, et des coins bibliothèque. « Les livres sont posés sur des bâches au sol. On peut voir ce qu’il y a et choisir ce que l’on veut », ajoute Aya. Les gens viennent regarder, emprunter un livre, s'accroupir ou s’asseoir un peu plus loin pour lire. Il y a de la littérature, de la philosophie et des livres de théorie politique. Certains livres qu’on peut y trouver étaient interdits par le régime.

Le coin bibliothèque. / Twitter, @Hamza_Africa.

                   « La nourriture et l’eau arrivent tout au long de la journée. Il n’y a pas d’horaires précis de repas dans la journée, mais de toute façon, chacun apporte des choses. Moi, si je rentre chez moi et que je reviens sur la place après, je ne sors jamais les mains vides. Je prends des choses à manger, des bouteilles d’eau, à amener sur la place, du thé, du café, des sandwichs, j’achète des trucs à manger. Je m’avance vers les gens, je me poste à un certain endroit, et les gens qui ont envie viennent me voir. Ça se fait naturellement, comme ca. Certains prennent les choses et continuent la distribution. Il y a aussi des magasins et des entreprises qui apportent de petits stocks, surtout de boissons. Et c’est le plus important, parce qu’il fait vraiment chaud ». 

                    Des manifestations et rassemblements sont organisés quotidiennement, relayés par différents groupes ou initiatives. « A 15h30 aujourd’hui, les étudiants, diplômés et enseignants de l'Université de Khartoum organisent une manifestation, comme le font souvent d'autres groupes ou syndicats liés à l'Association des Professionnels Soudanais et l'Alliance pour la Liberté et le Changement. On apporte des panneaux, des affiches, qui diffusent notre message. Quand il y a des manifestations, des groupes distribuent aussi des papiers, des textes, par exemple sur la question de la "transition civile". Les manifestations sont importantes pour renforcer les revendications et notre détermination à rester, ce sont des moments très forts ». D'autres insistent aussi sur les moments de prière collective, surtout le vendredi, qui sont des "moments importants de solidarité, de rassemblement, de partage". 

                    Le lieu phare en soirée, c’est la grande scène qui a été installée, où alternent concerts et prises de parole. Les prises de parole sont faites par plein d’intervenants, avec parfois des intervenants spontanés parmi les occupants, sinon des interventions de personnages publics - des personnages qui se sont faire connaître par leurs Facebook lives par exemple, ou connus pour leurs vidéos ou talents particuliers - ou des personnalités politiques. Les concerts font le plein. Le concert d’Ayman Mao le 25 avril aurait rassemblé plus d’un million de personnes. C’est le premier concert du célèbre rappeur de retour à Khartoum après son exil aux Etats-Unis. L'écran géant permet aussi de retransmettre des matchs de foot, qui attirent beaucoup du monde. La place est toujours plus active en fin de journée et en soirée, lorsque la chaleur retombe un peu. 

Le ravitaillement et les équipements sont assurés en grande partie par des dons de la diaspora, via des levées de fonds sur les réseaux sociaux. La dernière levée de fonds, organisée par des Soudanais aux Etats-Unis, a pour objectif de financer la nourriture pour les repas de rupture de jeûne du Ramadan pour les manifestants. 

Pour les personnes qui restent dormir sur la place, des activités se poursuivent dans la nuit, et parfois même au petit matin, comme le montre cette vidéo qui a circulé sur les réseaux sociaux, un petit cortège de réveil s'était improvisé pour réveiller ceux qui dormaient encore, en chantant "sabah al-kheir, sabah al-kheir" (bonjour, bonjour !), à renfort de percussions. 

                    Les murs des rues, dans cette zone et dans les quartiers autour, sont recouverts de fresques et de peintures. Pendant des journées entières, des artistes et des étudiants se sont rassemblés pour les réaliser. Sur les murs qui vont à la clinique, on peut voir de nombreuses fresques, avec des messages politiques et révolutionnaires. Parmi les messages portés par ces peintures murales et les sujets abordés : l’ingérence de l’Arabie Saoudite et d'autres pays étrangers, des fresques en mémoire des martyrs, tués pendant les manifestations depuis décembre, des portraits aux couleurs du drapeau "africain" du Soudan, ou encore des messages patriotiques et panafricains. 

                 « Si l'ambiance est très encourageante ici, c'est aussi une ambiance d'incertitude, remarque Shaza. Notre principale demande, la transition vers un gouvernement civil, n’a pas encore obtenu de réponse. L’Alliance pour la Liberté et le Changement a présenté une proposition de gouvernement civil, mais le Conseil Militaire tient toujours le pouvoir. Les négociations actuelles portent sur la question des proportions de représentation des militaires et des civils dans le gouvernement de transition. Le Conseil Militaire veut une majorité de militaires, ce qui est refusé par l’Alliance. Nous, comme l'Alliance, on attend que le Conseil Militaire transfère le pouvoir à un organe en majorité civile.

Le Comité de Médiation, composé de plusieurs personnages publics, va sûrement jouer un grand rôle. C’est le troisième pôle des négociations. Ce Comité est formé de personnalités publiques qui ont décidé d’apporter leur aide aux négociations, pour éviter les blocages et accélérer le processus. En cas de refus du Conseil Militaire des dernières propositions de l’Alliance, il va sûrement intervenir. 

Sinon, pour l’instant, les relations entre manifestants et militaires sur la place sont assez pacifiques, voire amicales. Certains militaires manifestent, chantent et dansent avec nous. Certains viennent dormir avec nous dans les rues, montent sur la scène avec les intervenants, applaudissent, participent. Les gens ont assez de confiance dans les militaires qui sont sur la place avec nous, pensent qu'ils peuvent aussi nous défendre face aux Forces Rapides. Les militaires ont dit qu’ils ne disperseraient pas l’occupation par la force. Donc pour l'instant, on a d’assez bons rapports avec eux. C'est assez nouveau pour nous ».

                    Aya insiste, elle, sur le fait qu'il faut réussir à tenir encore l'occupation : « Notre arme, maintenant, c'est de continuer l’occupation, jusqu’à la victoire. Des gens ont payé de leur sang. Il faut que les Soudanais restent jusqu’à ce qu’on soit sûrs d’obtenir gain de cause. Si le Conseil Militaire traîne, c’est pour gagner du temps, pour nous fatiguer, pour qu’on commence à dire « bon, c’est déjà pas mal, on peut rentrer ». Non, ce n’est pas assez. Si on rentre chez nous, on va perdre tout ce qu’on essaie de faire depuis le début ».

En effet, si la situation semble à peu près stable à Khartoum et sur la place, c'est loin d'être le cas partout. Hier, des manifestants de Nyala (Darfour) étaient attaqués et leur sit-in violemment dispersé par les forces de sécurité. Plusieurs ont été gravement blessés et une personne a été tuée. Dans le communiqué écrit par l’Association des Professionnels Soudanais suite à cet événement, ils condamnent l’usage de la force contre les manifestants et voient là une preuve que si Bashir est tombé, le système, lui, n’est pas tombé. Ils réactualisent les slogans : « il n’est toujours pas tombé » (lam tesgut baad), ou encore « tombe une troisième fois » (tesgut talet) - s’adressant au Conseil Militaire de Burhan, qui a pris la tête après la chute de Bashir puis le départ d’Ibn Awf. 

---- Des manifestants sont actuellement toujours arrêtés, dont 15 arrêtés il y a quelques jours au Kordofan. Le Conseil Militaire est toujours au pouvoir, mené par Abdel Fatah Abdelrahman Burhan, ancien chef d'Etat-major, et Hemedti, commandant des Forces Rapides (janjawids). 

Photo d'une manifestation sur la place. / Photo sur les réseaux sociaux.

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Vidéo du youtubeur Muaz Osman en direct de la place (en arabe), 2 mai : https://www.youtube.com/watch?v=unmLEfj9cBg&frags=pl%2Cwn

Reportage vidéo de France 24 sur la place Al-Qyada, 3 mai : https://www.france24.com/fr/20190503-reporters-soudan-printemps-manifestations-omar-el-bechir-destitution-armee-sit-in-khartoum

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