musique #3 Sharhabil Ahmed, le roi du jazz

Légende musicale de l'Omdurman des années 70 et 80, celui qu’on appelle « le roi du jazz » est non seulement musicien, mais aussi chanteur, compositeur, dessinateur et peintre.

Sharhabil Ahmed est un personnage de l’histoire soudanaise ; né en 1935, il a connu près d’un siècle des changements du Soudan, de l’époque coloniale, à l’indépendance, aux régimes et coups d’état successifs jusqu’à la chute du régime d’Al-Bashir en 2019... Sillonnant les rues d’Omdurman dans sa vieille Wolswagen, personnalité drôle, sage et discrète, celui qu’on appelle « le roi du jazz » est non seulement musicien, mais aussi chanteur, compositeur, dessinateur et peintre. / Pour lire en musique, cliquez sur les liens ou la playlist en fin d'article!

Sharhabil Ahmed, en 1988, en compagnie du musicien américain Harry Belafonte. Sharhabil Ahmed, en 1988, en compagnie du musicien américain Harry Belafonte.

       Originaire d’Omdurman, il a étudié au Collège des Beaux-Arts (plus tard intégré dans l’Université du Soudan à Khartoum), où il s’est formé au dessin et aux arts plastiques, passait du temps à lire et regarder des films dans les cinémas de la capitale. Par la suite, il a appris la musique de manière autodidacte. Il raconte avoir appris à jouer du oud et de la guitare avec des amis.

Sharhabil est surtout connu pour avoir introduit la guitare, la trompette et le jazz au Soudan. Jonglant entre les styles, il ambiançait les soirées dans les salles de concert de la capitale, le théâtre d’Omdurman, les bars, les hôtels, et les petites salles de quartier. Il a joué quelques temps avec un groupe italien qui s’appelait GMH, avant de fonder son propre groupe, avec d'autres musiciens autodidactes et talentueux. Il chantait en arabe soudanais, en swahili, en anglais et dans d’autres langues.

Sharhabil Ahmed lors d'un concert en 1976. Sharhabil Ahmed lors d'un concert en 1976.

Mais avant d’être musicien, il était illustrateur de bande dessinée, dans la presse et des manuels scolaires, et un des dessinateurs principaux du magazine Les Enfants (Al-Subian). Il travailla pour ce magazine à partir de 1954. C’était un des magazines les plus connus de Khartoum à cette époque, dans lequel il créa le personnage d’Oncle Tango ('amak tango), qu’il faisait évoluer aux fils de ses dessins et de ses caricatures. Oncle Tango assistait aux transformations du Soudan et du monde, et avait toujours le mot pour rire ou philosopher. C’est un personnage connu encore aujourd’hui dans le pays et qui a accompagné plusieurs générations.

 

Couverture du magazine "Les Enfants" (Al-Soubian), 1965. Illustration de Sharhabil Ahmed. Couverture du magazine "Les Enfants" (Al-Soubian), 1965. Illustration de Sharhabil Ahmed.

       Dans les années 50 et 60, la musique en vogue était encore majoritairement la musique traditionnelle, avec des mélodies particulières au oud et des rythmes inspirés de la musique arabe. Sharhabil a commencé à chanter avec sa guitare, avec de nouvelles mélodies, tout en écrivant ses paroles en arabe soudanais. Cela a fait aussi sa popularité, car malgré la nouveauté des instruments, la langue était simple et compréhensible par tout le monde. En 1957, Sharhabil a composé et joué plusieurs chansons au oud, qui sont passées la même année à la radio soudanaise et l’ont fait connaître partout, la radio étant un vecteur très important de diffusion culturelle et sociale au Soudan. Sa chanson « De beaux yeux » (Helwa Al-Ainen) a eu un grand succès. Il attirait l’attention par sa voix particulière, très chaleureuse, très profonde. Son épouse, Zakia Abdulgasem, est la première femme guitariste au Soudan. Elle commence à jouer avec lui en 1964, notamment dans le morceau « Peu à peu » (Khatwa Khatwa). Plus tard, ils sont aussi apparus à la télévision avec leurs enfants, et étaient surnommés le « Family Band » (voir ici ou ici). 

       Dans les années 60, il n’y avait pas encore de contraintes fortes, ou de censure, dans le domaine de l’art. Dans ces années-là, Sharhabil a voyagé dans de nombreuses régions et villes pour écouter et découvrir les diverses traditions musicales du pays ; il a tiré de ce voyage de nombreux éléments, comme les mélodies de l’Est du Soudan, et les percussions et rythmes spécifiques au Darfour et au Kordofan. Ce métissage entre les éléments de musique régionale africaine d'une part, les instruments et le rythme en cinq temps d’inspiration arabe d'autre part, et enfin des éléments de jazz, est une caractéristique des morceaux de Sharhabil Ahmed et des années 70. Il a formé un groupe avec des amis (appelé le « Sharhabil Band »), avec, entre autres, Kamil Hussein au saxophone et Ahmed Daoud aux percussions. Mais Sharhabil a toujours su se détacher, ne serait-ce que par rapport aux phénomènes de mode vestimentaire de ces années-là, qui voulait que les musiciens « nouvelle vague » portent des pantalons aux pattes larges et des coupes afro.

Une photo de groupe du "Sharhabil Band", avec Zakia Abdulgasem au centre. Une photo de groupe du "Sharhabil Band", avec Zakia Abdulgasem au centre.

Il a produit des chansons très mélancoliques, et d’autres plus joyeuses et entraînantes. A l’époque, lors de la plupart des concerts de la capitale, le public était assis et ne bougeait pas ; mais avec les notes de Sharhabil, on a vu de plus en plus de personnes se lever et danser. Un de ses objectifs était aussi de faire connaître la musique et la culture soudanaise à l’étranger ; il a donné des concerts en Ethiopie, en Algérie, ou encore en Lybie, au Kenya, en Somalie et au Koweït. Il a toujours donné beaucoup d’importance aux pays africains voisins du Soudan, et ses chansons ont traversé les frontières. 

       Une de ses chansons les plus connues au Soudan est « Si seulement tu savais combien tu me manques » (Law taaref a-shoq) qui parle de la distance avec ceux ou celles que l’on aime. Cette chanson a d’ailleurs participé à introduire la « culture du clip » au Soudan, son clip est très connu. On y voit Sharhabil jouant son propre rôle, qui se filme sur la rue Jumhuria à Khartoum, chantant le manque de celle qu’il aime et vivant avec son image. Dans le refrain on entend : « Si tu savais combien tu me manques [le manque] / tu ne serais pas partie / et tu ne m’aurais pas oublié […] comment peut-on être si loin l’un de l’autre / viens, mon amour / dis, pourquoi m’oublies-tu ? ».

Dans sa chanson, « La Nuit Calme » (Al-leil Al-hadi), il parle aussi du manque, de l’absence, de la solitude et de la mélancolie : « La nuit calme me rappelle à mon amour absent / elle m’a laissé seul et / mon insomnie et ton éloignement m’ont rendu fou ».

Couverture de l'album de 2017 produit par Nuba Records : une reprise de ses premières chansons au oud. Couverture de l'album de 2017 produit par Nuba Records : une reprise de ses premières chansons au oud.

Les paroles de certaines de ses chansons ont été écrites avec des poètes soudanais, comme Zelnoun Bushara et Bashir Mosem. Plusieurs chansons peuvent aussi être lues dans leur sens politique. C’est le cas de la chanson « Le rideau de la nuit » (Sitar Ya Leil), composée pendant une époque difficile du pouvoir de Nimeiri, pendant laquelle il n’y avait pas de liberté d’expression ; toutes les choses se déroulaient la nuit : c’était le repli pour tout ce que les citoyens souhaitaient faire librement. Comme la mélancolie amoureuse de ses chansons qui est entendue par les personnes en exil comme le chant de leur malheur et de la distance avec ceux qu'ils aiment, la vie nocturne est aussi une référence à la double temporalité de ces années difficiles. 

       Sa dernière création est une chanson produite collectivement avec la chorale du Collège de Musique et d'Art Dramatique d’Omdurman et plusieurs chanteurs et chanteuses, qui reprend la vieille chanson d’Ibrahim Alkashif, « Ard Alkhair ». Sortie en janvier 2019, avec le refrain « je suis soudanais, je suis africain », cette chanson est un hymne à la révolution et aux racines africaines riches et multiples du pays. Dans le clip, on y voit des groupes de différentes régions, et filmés dans différentes parties du Soudan, exécuter des danses et pas traditionnels, et de même la musique est un métissage de ces diverses traditions régionales. 

Capture d'écran du clip de "Je suis africain, je suis soudanais", 2019. Sharhabil Ahmed est à droite. Capture d'écran du clip de "Je suis africain, je suis soudanais", 2019. Sharhabil Ahmed est à droite.

Il a produit de nombreuses versions différentes de ses morceaux au fil des années. En 2017, plusieurs de ses premières chansons de oud ont été reproduites et révisées dans l’album « Ya Dunia » et sont disponibles en ligne.

       Sharhabil Ahmed reste dans la mémoire des Soudanais comme un homme très simple et respectueux, une figure sage et drôle qui veille sur le pays; un personnage assez discret, pas un habitué des plateaux et des interviews, et pourtant central dans l’histoire de la musique soudanaise.

Article écrit avec Ahmed Khamis, journaliste soudanais (Lyon). 

 

Playlist :

Khatwa Khatwa https://www.youtube.com/watch?v=teRCzeeA0UE

Zolm A-dunya (version années 60) https://www.youtube.com/watch?v=JLChIiRRczs

Law Taaref A-shoq https://www.youtube.com/watch?v=SoyHge_UFQ4

Betgul Meshtag https://www.youtube.com/watch?v=43mjTP77_2Y

Al-leil Al-hadi https://www.youtube.com/watch?v=VxTzbtuJygY

Sitar Ya Leil https://www.youtube.com/watch?v=8kHTbALovxg

Jannat Elhub (version 2017, Nuba Records) https://www.youtube.com/watch?v=qz10MBzUVek&list=PLSdlFPjcQ37u4DEYzR2En9pD1ZyCTvPvi

Ziyaret Habeeb (version 2017, Nuba Records) https://www.youtube.com/watch?v=LL-t4ob3y9k

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