Malédictions et fléaux de la politique soudanaise

Par : Mudather KHALIL | "C’est inimaginable et pourtant ce n’est pas de la fiction, c’est bien réel ! On va bientôt voir Hemetti entrer dans des camps de déplacés et parler de paix, de sécurité et de développement, à des personnes qu’il a lui-même massacré et envoyé dans ces camps... "

En ces temps d'épidémie, et espérant que chacun puisse être en sécurité, avec les moyens de vivre dignement et de se soigner, le blog continue son activité. Aujourd'hui, quelques pensées et éléments d'analyse sur la politique soudanaise actuelle. 

La révolution de décembre 2018 a découlé d'une succession de problèmes et d’échecs qui s'accumulaient depuis longtemps. Elle était la conséquence inévitable des dictatures répressives qui ont marqué l’histoire du Soudan et qui ont empêché le peuple de s’exprimer. Alors le peuple a cherché, par tous les moyens, à se libérer de la répression qui le frappait.

Bien avant la révolution de décembre, des groupes armés soudanais s'étaient formés pour lutter contre le pouvoir en place. Cette lutte armée continue encore aujourd’hui dans les « périphéries » du pays. Des millions de personnes innocentes ont été les victimes indirectes de ces affrontements entre les groupes armés et l’Etat. Ces massacres auraient pu être évités si la sphère politique soudanaise n’avait pas été aussi mauvaise. Alors aujourd'hui, cela paraît clair, plus que jamais : ce sont les hommes politiques de notre pays qui sont responsables de ces génocides et du malheur des Soudanais.

Malgré les grands sacrifices qui ont été faits pendant des années et des années de lutte, rien n'avait vraiment changé, alors la lutte armée continuait.  Parce que ce pays a été maudit par un sort fatal, la politique a plongé dans la fange, et cette saleté s'est répandue jusqu'aux groupes armés eux-mêmes, qui se sont empêtrés dans les luttes de faction et les luttes d'ego. La résistance armée s'est tellement morcelée que nous avons aujourd'hui plus de quatre-vingt groupes différents...

Cela a précipité le pays vers l'effondrement. Alors nous avons tous levé les mains, nous nous sommes redressés, et nous avons chanté ensemble car nous avions profondément l’espoir et le rêve que les guerres et les effusions de sang s’arrêtent. Nous proclamions haut et fort que nous aussi avions de beaux rêves, comme n’importe qui, et que nous avions l’espoir de les réaliser. Nous avons tellement donné et sacrifié des milliers vies pour atteindre cette révolution qu’il faut maintenant que nos idées et nos objectifs se réalisent.

Après trente ans de conflit, nous avons fermé une demi-page. Le règne de Beshir a été un cauchemar et un malheur pour tout le peuple. Mais maintenant la crainte des populations qui avaient le plus besoin de ce changement (notamment les populations des « marges ») est très forte. Elles ont peur d’avoir patienté tout ce temps, d'avoir tant donné... « pour rien ». Elles craignaient, à juste titre, que derrière les grands discours politiques de ces derniers mois, les choses ne s’améliorent pas pour elles et qu’elles soient tenues à l’écart des décisions importantes, parce que nous vivons dans une atmosphère de vengeance, dans un climat explosif et épais de brouillard.

Malheureusement, les professionnels de la politique n’ont jamais tenu leurs promesses. Et tous ceux qui, avant d’entrer dans la sphère politique, se présentaient comme les défenseurs de la justice et de l’honnêteté ont « oublié » tous leurs grands principes, une fois rentrés dans le monde politique ou ont été contraints d’abandonner ces grands principes. Nous n'avons pas appris de notre histoire.

Cette dernière révolution a été exemplaire, et a depuis inspiré d’autres peuples, mais la saleté et cruauté des politiques s'est de nouveau montrée. Les massacres perpétrés contre le peuple le 3 juin 2019 devant le siège de l’Armée (sur la place Al Qiyada) ont été honteusement commandités par les politiques et par l’armée. Cette trahison envers le peuple ne s’est pas arrêtée là. En effet, après ce massacre du 3 juin, les organisations de la société civile (regroupées sous le titre "Déclaration de la liberté et du changement"), qui avaient joué un rôle de guide pendant la période révolutionnaire, ont signé un accord avec les criminels. Les Soudanais leur avaient fait confiance, et voilà qu'elles signent, devant nous et sans honte, un accord avec les responsables des massacres. 

Le plus grand problème qui se pose aujourd’hui est l’opportunisme des hommes politiques et la priorité qu’ils donnent à leurs intérêts personnels. Ils ont trahi tous ceux et celles qui ont versé leur sang pendant la révolution. La révolution a abouti à un « recyclage » des anciennes élites... De plus, le projet de rédaction de la constitution et les négociations ont permis aux Janjawids (officiellement les Forces de Support Rapide, milice paramilitaire dirigée par Hemedti) de se présenter comme une force qui a protégé la révolution et qui défend la démocratie ! En résumé, ces négociations et accords ont renforcé et redonné de la légitimité aux anciennes forces réactionnaires et répressives. Ici se pose la question suivante : comment une entité paramilitaire et génocidaire peut-elle prétendre protéger la révolution ?

Bannière lors de la cérémonie de fin de formation des recrues des Forces de Support Rapide le 7 mars 2020. "A vos côtés.. Pour protéger la démocratie". Bannière lors de la cérémonie de fin de formation des recrues des Forces de Support Rapide le 7 mars 2020. "A vos côtés.. Pour protéger la démocratie".

Les hommes politiques nous disent qu’on ne peut pas se passer de cette entité paramilitaire, notamment pour des raisons économiques. En effet, les Forces de Soutien Rapide ont des relations fortes avec les puissances régionales, notamment l’Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis. Ils exportent pour eux des mercenaires, quasiment réduits en esclavage, dans des guerres hors du Soudan (comme au Yémen). Le chef de ces Forces de soutien rapide, Hemetti, possède une mine d’or et de nombreuses entreprises. Cette richesse économique a fait de ce groupe une superpuissance, ce qui explique que l’accord de transition leur donne un rôle politique important, ce qui en fait une sorte de Hezbollah soudanais dans cette transition.

De plus, ce groupe a maintenant noué des relations avec ses ennemis d’hier, qui sont aujourd’hui devenus des amis, comme certains groupes armés rebelles au Darfour. Comment est-ce possible que ces groupes armés aient accepté de nouer des relations avec les responsables du génocide ! C’est inimaginable et pourtant ce n’est pas de la fiction, c’est bien réel ! On va bientôt voir Hemetti entrer dans des camps de déplacés et parler de paix, de sécurité et de développement, à des personnes qu’il a lui-même massacré et envoyé dans ces camps !

Le Premier Ministre Abdalla Hamdok et le Chef des RSF Hemetti s'amusent et blaguent ensemble pendant la cérémonie des RSF du 7 mars 2020. Capture d'écran de la retransmission vidéo de la cérémonie. Le Premier Ministre Abdalla Hamdok et le Chef des RSF Hemetti s'amusent et blaguent ensemble pendant la cérémonie des RSF du 7 mars 2020. Capture d'écran de la retransmission vidéo de la cérémonie.

Et on verra les groupes armés l’applaudir et lui céder le passage, comme s’il était une personne respectable... C’est un scenario probable, et que l'on risque de voir arriver bientôt malheureusement. De plus, les puissances régionales voisines soutiennent le groupe de Hemetti et souhaitent qu’ils prennent le pouvoir à la place de l’armée. Ce point est clair pour tout le monde maintenant. De la même manière, nous risquons d’assister à la signature d’un accord entre le gouvernement de transition et les groupes armés à Juba qui va reconnaître à Hemetti un rôle dans la politique soudanaise pendant la transition et qui le présentera comme un défenseur de la démocratie. Il ne restera plus que le mouvement d'Abdelaziz Al Hilu (SPLM-N) qui refusera de signer sauf si l’accord reconnait le droit à l’auto-détermination pour le Kordofan du Sud (son autre demande, celle de la laïcité de l'Etat soudanais, ayant peu de chance d'être maintenue à cause de l'impossibilité pour le gouvernement de transition de la recevoir). Le mouvement d'Abdelwahid Al-Nur (SLA-Nur), qui jusqu'ici a refusé de prendre part aux négociations, acceptera alors peut-être de négocier, en dernier lieu, une fois les accords signés par tous les autres groupes, et sous pression internationale. 

Pendant ce temps, Hemetti sera devenu le premier homme du Soudan, et en quelque sorte, les Janjawids seront à la tête du pays.

Mudather Khalil, 13 mars 2020. 

L'auteur est un militant soudanais pour le respect des droits de l'homme, intéressé par les affaires politiques soudanaises (Marseille). 

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