L’invisibilité du Darfour sur la scène militante soudanaise

La rencontre entre les manifestants de plusieurs régions a forcé les militants du Centre et Nord du Soudan à se confronter à la question du Darfour. Le 9 juin dernier, les photos du village de Dalij en flammes circulaient sur les réseaux sociaux, et remettaient brutalement la question du Darfour au centre des discussions, obligeant les gens à ouvrir les yeux.

Lorsque les Darfouris ont rejoint les cortèges et ont appelé massivement à la mobilisation pour le Darfour, beaucoup de militants soudanais se sont senti coupables. Ils se sentaient coupables de ne pas avoir ouvert les yeux avant, de ne pas avoir parlé du Darfour avant. La plupart n’étaient pas forcément ni au courant, ni intéressés par ce qui se passait au Darfour. Le gouvernement a joué un grand rôle dans cette division, et dans l’absence de communication et de solidarité entre les régions. On disait que s’il se passait quelque chose au Darfour, ca concernait les Darfouris ; c’était la même chose pour le Kordofan ou le Nil Bleu. C’est comme si ca ne concernait pas le pays, mais les régions et les habitants de ces régions. Ce qui se passait à Jebel Al-Nuba, les Darfouris n’étaient pas non plus au courant. Ce qui se passait au Soudan du Sud, avant les accords de 2005 qui ont été un peu plus médiatisés au Soudan, personne n’en entendait parler. C’est aussi une stratégie du gouvernement d’avoir ouvert la guerre sur plusieurs fronts : il n’y avait pas d’unité et de rencontre, ni dans la lutte armée ni dans la lutte militante.

 

LE DARFOUR OUBLIÉ ?

             Le gouvernement a dissimulé la réalité de la guerre en imposant son interprétation du mouvement d’opposition politique des groupes armés, qui est une interprétation ethnique : il disait, ce sont les Noirs Africains qui se rebellent contre les Soudanais du Centre et du Nord. La presse appartient au gouvernement, comme la télévision (la seule télévision officielle c’est « Sudan Television », les autres chaînes sont des chaînes de chanson, de cuisine, ou de sport, et parlent peu de l’actualité) ; il était donc facile au gouvernement de cacher la réalité de la guerre dans les régions « éloignées ».

            Ce sont les réseaux sociaux qui ont permis de sensibiliser la population sur ce qui se passait au Darfour, avec les pages comme « Al-Ayn », « Qanat Al-Zul », ou « Missaha Hurra » (Espace Libre). Ces pages permettent d’avoir des informations sur les endroits où il y a la guerre, les attaques, le nombre de victime, mais en dépit du travail de ces groupes et ces pages, beaucoup de militants des villes restaient loin de ces sujets, ne partageaient pas forcément les images des villages brûlés, les cadavres, les images du camp.

            Les militants soudanais qui n’étaient pas darfouris, qu’ils soient simples manifestants, étudiants ou membres de groupes politiques, se concentraient sur les débats intellectuels comme le débat sur la nature et composition du gouvernement (laïc ou islamique), la liberté sexuelle, la lutte contre la dictature. Ils discutaient de manière large et théorique. Pour eux, c’était des débats qui étaient « importants » politiquement. Les débats sur la guerre et sur la pauvreté dans les régions comme le Darfour étaient des questions secondaires.

            En fait, certains militants de Khartoum ne croyaient même pas forcément cette réalité et accusaient les Darfouris qui parlaient de ces sujets de vouloir diviser le peuple. Par exemple, Muamar Moussa, militant de Khartoum qui était proche des milieux islamistes, a accusé les Darfouris en 2017 d’avoir "exagéré" et utilisé d’anciennes photos pour leur « propagande », même des photos qui ne viennent pas du Darfour mais d'autres régions en Afrique. Il avait fait une grande polémique. Pour les Darfouris, c'était la preuve de leur isolement, et de l'aveuglement de beaucoup des militants de Khartoum. 

ETRE MILITANT DARFOURI AU SOUDAN

             Dans les universités comme l’université de Khartoum, il y a de grandes discriminations contre les étudiants du Darfour, des menaces et des arrestations. Les organisations étudiantes darfouries des universités sont souvent prises pour cibles pendant les mouvements sociaux. Ils ne rencontrent que très peu de solidarité de la part des autres étudiants et sont toujours assez isolés dans les mouvements politiques. Lorsqu’ils confrontent un problème d’inscription ou que le gouvernement refuse de leur donner des bourses, ils sont seuls à prendre en charge le problème. Dans les manifestations en soutien aux étudiants darfouris il n’y a d’ailleurs que des Darfouris, et ils peuvent être accusés par les autres étudiants de vouloir perturber les cours et faire des problèmes. Alors même qu’ils luttent pour s’inscrire et avoir des droits égaux aux autres étudiants.

Les partis politiques ont la même attitude : ils gardent le silence, n’organisent pas de débat ou de projet politique pour parler de la question du Darfour. Les militants ne faisaient pas de cette question une question politique. Pour beaucoup, c’était une guerre civile entre des tribus, une guerre qui paraissait très loin de leurs préoccupations et loin de la ville.

Beaucoup de militants darfouris ont perdu foi dans les gros partis et aussi les groupes militants à cause de cela. Ils étaient toujours marginalisés, sinon accusés d’agir seulement dans leurs intérêts, d’être des séparatistes.

              Depuis décembre, certains militants soudanais ont essayé de rendre plus visible la situation au Darfour, et de s’interroger sur leur silence.

D’abord, la révolution a eu lieu elle aussi au Darfour. On parle beaucoup de Khartoum, mais les villes du Darfour étaient aussi très actives. La ville d’Al-Fashir était une des premières villes à s’organiser dans les mouvements contre la dictature d’Al-Bashir. Le mouvement de décembre est parti d’autres villes avant d’arriver à la capitale Khartoum. Les manifestations, les sit-ins, les prises de parole, tout cela a lieu depuis toujours au Darfour: dans les villes, dans les universités et jusque dans les camps de réfugiés, qui sont des lieux importants de mobilisation politique. 

Ensuite, les militants darfouris ont toujours pris plus de risques que les autres lorsqu’ils participent aux mouvements politiques. Ils sont ciblés. Une trentaine d'étudiants darfouris ont été arrêtés le 23 décembre dernier à l’Université de Sennar et ils ont été accusés de faire partie d’une cellule de la faction d’Abdul-Wahid du mouvement armés SLA ; suite à cela, un mémorandum a été adressé au Ministère de la Justice par l’Association du Barreau du Darfour, mais des dizaines d’autres étudiants ont été arrêtés aussi dans les jours suivants.

Dans les prisons, ils sont aussi torturés de manière plus horrible que les autres (le témoignage des personnes qui sortent de détention racontent les insultes et les menaces, et la police qui leur dit « allez ailleurs, allez au Tchad » - comme si le Tchad était leur pays plus que le Soudan). En 2013, deux étudiants avaient attiré l’attention sur cette différence de traitement selon l’origine ethnique et géographique, et sur le racisme en détention : c’était Mohamad Jiddu, un Darfouri d’origine zaghawa, le Président de l’Association des Etudiants du Darfour à l’Université de Khartoum et Mohamad Salah, étudiant originaire de Khartoum et membre du Parti Communiste. Ils avaient été arrêtés et détenus ensemble après une manifestation d’étudiants contre la détérioration des conditions universitaires. Ils avaient témoigné publiquement les différences de nourriture, traitement, durée de détention.

LE DARFOUR DANS LA REVOLUTION              

Au début des manifestations, le groupement de l’Association des Professionnels Soudanais avait aussi annoncé son intention de ne pas « oublier » les Darfouris de leurs revendications politiques. Ils avaient appelé fin décembre à un cortège « pour les victimes de la guerre et du vol » (mokeb al-dahayat al-harb w al-ightisab). Pendant ce cortège, les slogans en soutien aux Darfouris avaient résonné massivement, comme ils allaient continuer à résonner dans la suite du mouvement : par exemple « eh l’hypocrite et le lâche (s’adressant à Omar Al-Bashir), nous sommes tous des Darfouris » (ya unsuri ya maghrour kul al-beled darfur), ou « liberté, paix, justice, l’unité est le choix du peuple » (huria salam w adala, al-wahde khiar al-shaab), avec d’autres slogans chantés qui répétaient « Darfour, Darfour ».

            Un article a aussi été ajouté dans la Déclaration de la Liberté et du Changement qui concerne le Darfour, dans lequel les groupements portant la voix de la transition civile et démocratique s’engagent à porter la paix et le développement dans les régions en guerre comme le Darfour.

            Depuis le début de cette mobilisation, le Darfour est un peu plus présent, dans les débats et dans les nouvelles quotidiennes. Les images de ce qui se passe au Darfour sont partagées et commentées, de la part des Darfouris mais aussi des militants de Khartoum. Pour certains, cet intérêt est peut-être passager et peut-être lié au contexte, et ils craignent qu’après, si le mouvement s’éteint ou se calme, le Darfour disparaisse comme il avait apparu. Certaines personnes, en voyant et en partageant les images, ont écrit publiquement sur le fait qu’ils ont « découvert » une réalité, que certains n’avaient jamais imaginé que cela se passait dans le pays.       

Après le début de l’occupation de la place d’Al-Qyada, les cortèges sont arrivés d’autres villes, et parmi ces cortèges il y avait le cortège qui est parti de Geneina, une ville du Darfour à la frontière avec le Tchad, qui est passé par Nyala et Al-Fashir, et qui est passé par le Kordofan, pour arriver à Khartoum.

Quand ils sont arrivés, il y a eu une grande fête pour la réception des arrivants, le cortège qui a fait le plus long trajet pour venir, dans des bus ou des camions. Ils ont amené plein de choses, de la nourriture de leur région aussi. Les gens ont répété le même slogan de solidarité, pour les accueillir: « nous sommes tous des Darfouris ! ».

Une partie du cortège s’est installé dans un coin de la place qu’on a appelé par la suite les « tentes des dames du Darfour », qui s’étaient engagées depuis le début à préparer un repas chaque jour pour nourrir tout le monde. Les gens les aiment beaucoup, elles cuisinent pour tout le monde. Les dames étaient aussi connues sous le nom de « banat al-houar ». 

C’est devenu une histoire, un symbole, qui les a rendu célèbres. Pendant le Ramadan aussi, elles ont continué à préparer l’Iftar chaque jour. Les gens ont ensuite répété un petit proverbe qui était comme une blague : « celui qui a pris le dîner aux tentes du Darfour n’a pas dîné du tout (n’a pas encore dîné) ».

Coin des tentes des dames du Darfour (Wadi Hur) sur la place d'Al-Qyada / Réseaux sociaux. Coin des tentes des dames du Darfour (Wadi Hur) sur la place d'Al-Qyada / Réseaux sociaux.

Coin des tentes des dames du Darfour (Wadi Hur) sur la place d'Al-Qyada / Réseaux sociaux. Coin des tentes des dames du Darfour (Wadi Hur) sur la place d'Al-Qyada / Réseaux sociaux.

Coin des tentes des dames du Darfour (Wadi Hur) sur la place d'Al-Qyada / Réseaux sociaux. Coin des tentes des dames du Darfour (Wadi Hur) sur la place d'Al-Qyada / Réseaux sociaux.

Grâce à ça, le groupe des Darfouris d’Al-Qyada a trouvé un certain respect et une visibilité sur la place. C'était un moyen de partage culturel et politique, comme c'était le cas sur la place pour plusieurs régions et groupes ethniques. En retour les militants de la place promettaient de s’engager pour eux et engageaient des échanges sur le sujet, pour tenter de trouver des moyens d’action et de solidarité.

            Sur la place, plusieurs soirées ont été organisées pour parler du Darfour, et des collectifs ou individus ont pris la parole et ont présenté des témoignages pour exposer la situation, par exemple les femmes violées par les Janjawids, des commerçants et marchands qui ont perdu leurs richesses dans des pillages, les personnes qui ont fui leurs villages. A ces prises de parole ont aussi été ajoutées plusieurs pièces de théâtre qui ont été mises en scène par un petit collectif darfouri de Khartoum. Il y avait aussi des chansons, par exemple des chansons de rap chantées par des Darfouris, ou des chants traditionnels. Des chanteurs comme Ayman Mao ont chanté pour le Darfour, il y avait aussi le groupe Aagd Al-Jalad qui est un groupe de musique révolutionnaire qui a repris des chansons en solidarité avec le peuple darfouri.


La répression du mouvement est terrible et elle ne l’est pas seulement à Khartoum, même si récemment tout le monde a beaucoup parlé du « massacre de Khartoum » (pour lire plus sur ce sujet, vous pouvez lire la dernière partie de notre article sur les « Janjawids au pouvoir »).

Le 4 mai, à Nyala, le sit-in devant le centre militaire local, sur le modèle du grand sit-in de Khartoum, a été dispersé par la force, à balles réelles. L’Association des Professionnels Soudanais a alors fait une déclaration, et les militants ont partagé les informations, les photos ou vidéos, pour montrer que les autorités s’en prenaient aux manifestations partout, pas seulement à Khartoum. Souvent aussi les mouvements des autres villes étaient un peu effacés dans les réseaux sociaux, par exemple les manifestations, les grèves et les actions locales ne sont pas connues.

Le 9 juin, le village de Dalij, à côté de Zalingei au Darfour, a été attaqué par un groupe de Janjawids, qui ont brûlé les maisons, ont tué 11 personnes et blessé 20 autres, ceux-ci étant dans un état grave. Une vidéo d’une minute tournée par un villageois, et la photo des habitations calcinées ont été largement diffusés dans les réseaux militants. Le village aurait été attaqué parce que les habitants participaient à la grève générale lancée par les groupes de transition démocratique suite au massacre du 3 juin sur la place d’Al-Qyada.

Des commentateurs sur les réseaux sociaux ont répété une phrase qu’il faudrait souligner : « ce qui s’est passé à Khartoum, ca se passe tous les jours au Darfour ». C’est la vie quotidienne des gens dans toute la région, depuis vingt ans.

 

                  Le problème de l’invisibilité, ce n’est d’ailleurs pas seulement celui du Darfour : si la situation change petit à petit pour le Darfour, et si le Darfour est un peu plus connu dans les médias occidentaux, la même chose se passe aussi dans le Nil Bleu et les montagnes Nuba plus à l’est : la guerre, le génocide, les discriminations. L’ « esprit national » n’existe pas au Soudan. La division entre Khartoum et les régions périphériques, qui sont aussi majoritairement des régions où le gouvernement fait la guerre, est organisée et perdure depuis l’indépendance du pays. C'est un défi majeur, sinon le plus grand défi, pour la suite. 

Article écrit collectivement / Sudfa. 

Sudfa est un petit blog participatif franco-soudanais, créé par un groupe d'amis et militants français et soudanais. On se donne pour objectif de partager et traduire des articles écrits par des personnes soudanaises, ou co-écrits par personnes soudanaises et françaises, sur l'actualité et l'histoire politiques, sociales et culturelles du Soudan, et la communauté soudanaise en France. Si vous souhaitez nous contacter, vous pouvez nous écrire à sudfamedia@gmail.com, ou via notre page facebook. Pour plus d’infos, voir notre premier billet « qui sommes-nous ». 

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