A l'Est du Soudan : réalités complexes et discours de haine

Par : Ahmed Shekay | Ce que nous disent les discours de rejet du nouveau gouverneur de Kassala sur la situation de l'Est du Soudan : un regard sur les obstacles et les défis de la transition démocratique.

Nous avons publié sur notre blog plusieurs articles sur la situation au Darfour. Aujourd’hui nous proposons un article sur la situation à l’Est du Soudan, à Kassala, après la nomination du nouveau gouverneur civil Saleh Ammar. Cet article a été écrit par le journaliste Ahmed Shekay, qui a échangé pour cela avec plusieurs militants originaires de cette région. 

Le 22 juillet, le Premier ministre, Abdallah Hamdok a annoncé les noms des gouverneurs civils qui prendront la tête des 18 Etats du pays, succédant aux officiers qui avaient été placés à ces positions depuis la chute de l’ancien dictateur Omar el-Bashir le 11 avril 2019. En effet la nomination de gouverneurs civils (wali) faisait partie du plan de transition et des négociations entre le gouvernement et les mouvements rebelles, qui ont commencé en septembre dernier. Leur nomination avait été retardée par différentes crises politiques ainsi que la crise sanitaire récente.

Les nouveaux gouverneurs ont été nommés sur la base de choix et conditions exprimés par la Coordination des Forces de la Liberté et du Changement. Dans l’Etat de l’Est, à Kassala, c’est Saleh Ammar qui a été nommé.

Situation de l'Etat de Kassala au Soudan. Situation de l'Etat de Kassala au Soudan.

Mais suite à cette annonce, certains ont manifesté leur rejet de ce nouveau gouverneur, semble-t-il, sur des bases non pas idéologiques, ni parce qu’ils étaient en désaccord avec son projet de gestion et d’administration de a région, mais pour des raisons qui semblent bien être racistes, et relatives à son appartenance ethnique. Des représentants locaux ont rallié des habitants et ont organisé durant plusieurs jours la fermeture de ponts, de routes et de bâtiments administratifs pour demander la démission du gouverneur.

Les groupes qui s’opposent à cette nomination soutenaient anciennement le régime d’Omar el-Bashir, avec des intérêts bien précis et avec une certaine idée de la hiérarchie ethnique et tribale. Ceux-ci déclarent en effet : « ce gouverneur n’est pas un citoyen soudanais, et il n’a pas le droit d’administrer notre Etat ». Lorsqu’ils lui dénient son appartenance au pays, c’est en référence à son ethnie, qui fait souvent les frais de toutes sortes de discriminations racistes. Celle-ci (les Beni Amer) qui réside aux régions frontières du Soudan et de l’Erythrée, subit depuis de nombreuses années une grande violence (NdT : voir note en fin d’article pour plus d’informations).

Mais qui est donc Saleh Ammar ? Né en 1979 dans l’Etat de Kassala, il y a fait sa scolarité avant d’intégrer l’Université de Khartoum en sciences administratives. Durant son lycée, il avait été secrétaire de l’Union des Etudiants de Kassala, et a continué ses activités politiques, a participé dans le parti du Congrès de Beja. Il est journaliste et écrivain ; il a travaillé pour plusieurs organisations de société civile dans le pays et a participé à des rencontres internationales autour des questions liées à l’humanitaire, au désarmement et aux conflits.

Portrait du nouveau gouverneur Saleh Ammar. Portrait du nouveau gouverneur Saleh Ammar.

Héritages du régime d’el-Bashir

La militante Asjad Abdel Monem, connue pour son engagement dans les questions des droits humains et des droits des femmes dans la région de l’Est du Soudan, a déclaré à ce sujet :

Photo d'Asjad Abdel Monem. Photo d'Asjad Abdel Monem.
« Malheureusement le rejet du gouverneur est clairement dominé par un discours de haine ethnique. J’ai dit et je continue de dire que la seule solution est de confronter ces personnes et ce discours, afin de ne pas leur donner l’occasion de propager leurs idées. Il faut que nous travaillions dur au niveau local pour établir les fondements de la paix sociale. Pour cela, il nous faut aussi introduire un programme de services et des demandes pour répondre aux besoins des gens, et proposer une alternative aux discours basés sur les critères ethniques et racistes. En effet je pense que la raison pour laquelle ce discours se mélange, et remplace, le discours politique, et la raison pour laquelle il gagne en popularité, est la marginalisation et le sous-développement de la région. Cette situation est un héritage direct du régime précédent, qui a produit une société fracturée, des régions déconnectées, et des régions entières dans lesquelles toute infrastructure ou toute administration sont absentes ».

Osman Abu Ajaj, étudiant en histoire à l’Université de la Mer Rouge et militant engagé sur les questions relatives à l’Est du Soudan, ajoute : « Le discours de rejet du gouverneur, qui se nourrit de la haine contre les habesh est en désaccord complet avec l’idée de la révolution.

Photo d'Osman Abu Ajaj. Photo d'Osman Abu Ajaj.
Les slogans de notre révolution appelaient à l’égalité et à la justice, entre toutes les parties du pays, toutes les composantes sociales et ethniques de notre pays. Le racisme est une impasse, et pour en sortir, il faudra un changement de paradigme, qui doit avoir lieu dans le discours social, les représentations sociales et l’instauration d’une idée d’égalité indétrônable. La lutte contre le racisme devra passer par la création de lois qui sanctionnent ces comportements et ces discours, et tiennent responsables ceux qui incitent aux conflits ethniques et raciaux. C’est la seule manière par laquelle on écartera le racisme de la scène politique ».


Photo de Mohamed Oshaik. Photo de Mohamed Oshaik.
Le militant et analyste politique Mohamed Oshaik, que nous avons également interrogé, répond que c’est là exactement la même rhétorique que celle du régime précédent, qui est fondée sur des menaces et des intimidations à la place de tout contenu critique construit. « Les discours que l’on entend et que l’on lit à propos du gouverneur Saleh Ammar emploient des éléments de haine raciale qui proviennent directement des discours du régime précédent et qui manipulent des arguments ethniques à des fins politiques et économiques. Ici, comme ailleurs dans le pays, des arguments racistes sont utilisés contre les candidats proposés par les Forces de la Liberté et du Changement. Or, la plupart des groupes qui instiguent le rejet du gouverneur sont issus de partis politiques, alors je pose la question : pourquoi ne le font-ils pas à travers la critique de son programme, et en proposant des points concurrents ? Au lieu de manipuler le langage de l’exclusion et d’accusations de trahison ? Leur objectif est d’attiser la haine et les conflits entre les composantes de notre société ».

Une situation complexe

La crise de l’Est du Soudan est complexe : la région a une grande importance géopolitique et économique, parce que c'est une zone frontalière. (NdT : de par cette situation, elle est au cœur des transports de marchandises mais aussi des routes migratoires, pour les Erythréens et les Ethiopiens qui souhaitent rejoindre l’Europe ou entrer au Soudan). Cette région a souffert d’une grande marginalisation de la part du gouvernement central depuis des décennies et au fil des régimes successifs. La région a souffert également des différents conflits politiques et militaires entre le Soudan et l’Erythrée.

Malgré la richesse agricole et l’important bétail, ainsi que la proximité de Port-Soudan, qui concentrent d’importants intérêts locaux et régionaux, l’absence de développement a produit une grande amertume chez les habitants, et un grand sentiment d’injustice.

Vue de la tombe de Sid el-Hassan et des montagnes Taka à Kassala, photographie choisie par l'auteur. JICA Vue de la tombe de Sid el-Hassan et des montagnes Taka à Kassala, photographie choisie par l'auteur. JICA

Après de nombreuses années de conflits armés, les altercations violentes et les attaques se poursuivent, et entraînent avec elles la mort gratuite de nombreux civils. La rhétorique de la haine ne sert que les opportunistes qui veulent faire avancer leurs intérêts personnels. La vague de haine qui s’abat maintenant sur le nouveau gouverneur cherche à déstabiliser la transition de la région vers un régime plus apaisé, et soucieux de représenter la diversité sociale et ethnique.

Si l’opposition au nouveau gouverneur s’était appuyée sur des arguments politiques et des critiques sur son programme, elle aurait même pu recruter parmi les membres de l’ethnie de Saleh Ammar. Alors peut-être aurait-on eu affaire à de vrais débats politiques. Mais la situation est autre : ces discours ont poussé les uns et les autres à se retrancher dans leurs appartenances ethniques et à se défendre par rapport à cette identité. Le discours raciste ne laisse aucune place à l’écoute, à l’entraide et à la paix. Et ceux qui en paieront le prix en cas d’étincelle, seront toujours les mêmes : les simples gens de tous bords, qui seront les vaincus dans tous les cas.

 

Photo de l'auteur Ahmed SHEKAY. Photo de l'auteur Ahmed SHEKAY.
Cet article a été traduit de l'arabe. L'article original est paru sur le site ULTRASUDAN, voir ici. Ahmed Shekay أحمد شيكاي est un écrivain, journaliste et conteur soudanais, actuellement basé à Francfort (Allemagne). Il est intéressé par les questions relatives au Soudan, à l'Erythrée et à l'Ethiopie. Nous remercions toute l'équipe du site ULTRASUDAN, ainsi que l'auteur, pour leur autorisation de traduction et publication. 

 

Notes des traducteurs :

Les Beni Amer, dont est membre Saleh Ammar, est une ethnie qui, tout comme les Beja, est répartie sur l’Est du Soudan et l’Erythrée. Les personnes originaires de ces groupes ethniques sont souvent stigmatisées en raison de leur ressemblance physique aux personnes érythréennes et appelées « habesh », une appellation aux connotations négatives. En temps d’escalades des conflits diplomatiques entre le Soudan et l’Erythrée ou l’Ethiopie, ces personnes peuvent être accusées d’appartenir ou de servir les intérêts d’autres pays, et ne sont jamais tout à fait reconnues comme « soudanaises », comme l’explique l’auteur de l’article.

Depuis une semaine, des conflits entre différents groupes ont fait des dizaines de morts dans l’Etat de la Mer Rouge et l’Etat de Kassala, notamment à Port-Soudan et Halfa (au 15 août, 34 morts et 132 blessés). L’armée a été envoyée sur place et un couvre-feu a été instauré.

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