Le calvaire des migrantes soudanaises en Egypte (1)

Par Sarah B | Témoignages et analyses concernant la situation des femmes soudanaises en Egypte, à la suite de notre dernier article, un entretien avec des militants soudanais au Caire (première partie).

Cette enquête a été réalisée en deux temps. Tout d’abord, suite à une proposition ouverte de militants d’un centre communautaire soudanais basé à Faysal, un quartier populaire du Caire (voir notre dernier article ici), 18 personnes Soudanaises et Sud-Soudanaises sont venues nous rencontrer lors d’une après-midi pour parler des différentes problématiques auxquelles elles sont confrontées en tant que réfugiées soudanaises. Il s’est avéré que toutes ces personnes étaient des femmes. Malgré leurs âges variés (une dizaine à une cinquantaine d’année) et la diversité de leurs situations juridiques (pas de titre de séjour, carte de demande d’asile avec titre de séjour à renouveler, « carte bleue » et en attente de relocalisation…), les expériences qu’elles exprimaient étaient relativement semblables. Nous avons complété cette enquête en assistant à des réunions au centre communautaire et en conduisant de longs entretiens avec des travailleur·euses humanitaires et/ou militant·es de la communauté soudanaise au Caire.

A l’exception de deux étudiantes et d’une travailleuse humanitaire, les femmes avec lesquelles nous avons discuté étaient toutes travailleuses domestiques dans des familles égyptiennes ou bien artisanes (henné). Elles vivaient au Soudan dans une situation de grande insécurité, liée au contexte politique ou familial. Une grande partie d’entre elles sont venues en Egypte seules avec leurs enfants. Elles racontent que c’est la présence au Caire des organisations internationales qui a motivé leur migration vers l’Egypte, dans l’espoir d’obtenir une protection qu’elles n’avaient pas dans leur pays.

 Le gouvernement d’Abdel Fattah Al-Sissi promeut une image de l’Egypte comme un pays qui ouvrirait ses portes et ses frontières, permettrait l’intégration des réfugié·es dans les villes en refusant d’installer des camps de réfugié·es, et dans laquelle les autres Arabes et les Soudanais·es seraient accueilli·es sont “comme des frères”. L’Egypte a signé de nombreuses conventions concernant les droits de l’homme et le droit d’asile qui devraient être applicables sur le territoire, dont la Convention Relative au Statut de Réfugié, et la Convention de l’Organisation de l’Unité Africaine (OAU). En réalité, l’Etat délègue la prise en charge des populations réfugiées à l’UNHCR et d’autres organisations internationales et ONG3 depuis 19544. Le MoU entre l’Egypte et l’UNHCR dit clairement que la solution principale à promouvoir, c’est ou bien la relocalisation dans un pays tiers, ou bien la rapatriation dans leur pays d’origine5. Cela montre que le gouvernement égyptien n’a pas l’intention de mettre en œuvre de politique d’accueil ou d’intégration. Mais le taux de personnes relocalisées est en réalité très faible. En pratique, l’État égyptien refuse de mettre en place des voies officielles pour permettre aux populations réfugiées de sortir de la marginalité et l’illégalité.

Par ailleurs, l’accord des « Quatre Libertés » signé en 2010 est censé donner aux citoyen·nes d’Egypte et du Soudan des droits égaux en matière d’entrée, résidence, emploi et mouvement entre les deux pays, ce qui devrait théoriquement permettre aux ressortissant·es soudanais·es de traverser librement la frontière entre les deux pays et de travailler de manière légale. Pourtant, cet accord n’a jamais été réellement appliqué, ne spécifiant pas quels documents sont nécessaires pour bénéficier de ces droits.

L’État égyptien n’offre aux réfugié·es aucune possibilité naturalisation ou d’intégration à long terme. Les demandeur·euses d’asile se voient remettre par l’UNHCR une “carte jaune”, et cell·eux qui obtiennent le statut de réfugié (souvent au bout de 5 ans) une “carte bleue”, qui font office de tout papier d’identité. Les réfugié·es, comme les autres étranger·es, doivent renouveler leur permis de séjour tous les 6 mois au Bureau des Passeports pour rester régularisé·es en Egypte ; à tout moment, un·e réfugié·e peut se voir refuser le renouvellement du titre de séjour, de manière arbitraire (Miranda, 2018).

Pour obtenir un permis de travail en Egypte, il est nécessaire d’avoir un permis de séjour, une qualification en Egypte et de payer 50 US $. Ainsi, les personnes sans-papiers mais également l’ensemble des personnes en demande d’asile et réfugiées sont contraintes de travailler dans le secteur informel. Alors que le Haut-Commissariat des Nations-Unies pour les Réfugié·es (UNHCR) défend le droit des réfugié·es statutaires à travailler légalement, le gouvernement égyptien ne voit pas l’intérêt de régulariser la situation des travailleur·euses du secteur informel. Sans rien mettre en oeuvre, l’Etat peut ainsi bénéficier de l’apport des réfugié·es à l’économie informelle, mais également de l’aide des organisations internationales. Il gagne également une forme de crédibilité diplomatique grâce à son image de pays d’accueil généreux, qui satisfait les désirs de ses partenaires européens en maintenant sur son territoire les populations migrantes et réfugiées des pays voisins.

Selon l’OIL (2015), les femmes migrantes représentent 82 % des travailleur·euses domestiques dans les pays arabes. En Egypte, la très grande majorité d’entre elles sont originaires d’Afrique sub-saharienne. 18 % des travailleur·euses migrant·es dans les pays arabes sont employé·es comme domestiques, c’est-à-dire 1 homme migrant sur 10 et 6 femmes migrantes sur 10. Ces chiffres reflètent une ségrégation raciale et sexuée sur le marché du travail. Celle-ci est due, selon l’OIL, à la dévalorisation sociale de ce type de travail (une dévalorisation qui caractérise l’ensemble du travail reproductif ainsi du sexe féminin qui lui est associé) et à l’exclusion du travail domestique de la sphère du travail légal. Cette disproportion révèle que la division internationale du travail reproductif opère sur des bases raciales et de sexe.

Le statut d’illégalité dans lequel les travailleuses étrangères, migrantes et réfugiées, sont maintenues ; et la difficulté pour elles d’avoir accès au logement ainsi qu’à un grand nombre de services publics (éducation, santé, sécurité), renforcent leur vulnérabilité et leur dépendance structurelle vis-à-vis des hommes de leur entourage et des institutions. Tout cela s’ajoute aux discriminations racistes et sexistes qu’elles subissent au sein de la société égyptienne.

 

Activités organisées par Strong Wings Initiative au centre communautaire soudanais du Caire. / Photographie issue de la page Facebook du SWI. Activités organisées par Strong Wings Initiative au centre communautaire soudanais du Caire. / Photographie issue de la page Facebook du SWI.

Le travail informel dans un contexte de violence sociale

Toutes les femmes que nous avont rencontrées nous ont dit faire face à d’énormes difficultés économiques qui les empêchent de couvrir les dépenses quotidiennes, en dépit du fait que toutes travaillaient. Dans l’étude de K. Jacobsen (2012) 70 % des foyers soudanais dépendaient de travail journalier (nettoyeur·euses, vendeur·euses de rue, gardiens de sécurité, etc), et le revenu des participant·es soudanais·es « était rarement assez élevé pour garantir la subsistance et beaucoup se trouvaient à peine au-dessus du niveau de la mendicité », quand bien même iels travaillaient.            

Contrairement à la plupart des pays arabes, l’Egypte ne délivre pas des visas pour des travailleur·euses domestiques étranger·es, et le droit égyptien ne reconnaît pas le travail domestique payé comme un relation d’emploi, l’excluant du champ de la législation du travail. Cette situation spécifique d’irrégularité statutaire à la fois du travail et de la personne affecte la relation entre l’employeur·euse et l’employé·e, ainsi que le décrit A. :

« Mon travail est humiliant parce qu’on m’insulte pendant que je travaille. Ce n’est pas un travail stable et j’ai du mal à payer le gaz et l’électricité. J’ai mal au dos, parce que mes patrons m’obligent à nettoyer même en-dehors des fenêtres alors que ça ne sert à rien et que ça me brise le dos »

A., Faysal, 13/01/2020          

7 des 15 femmes artisanes et/ou travailleuses domestiques avec lesquelles nous avons discuté nous ont raconté des situations d’abus et de maltraitances rencontrées par elles-mêmes et leur proche dans le cadre du travail. 6 d’entre elles nous ont relaté des agressions physiques de la part de leur employeur·euse, dont 3 étaient des viols ou des agressions sexuelles.

«Je travaillais avec [mes employeurs] depuis 3 mois. Ils ne m’ont pas payée, j’ai réclamé mon argent, ils m’ont accusée d’être une voleuse, ils ont appelé la police. Ils m’ont blessée, j’ai dû aller à l’hôpital. [Le mois dernier], ils m’ont dit de venir prendre l’argent mais il n’y avait que deux hommes qui étaient là et ils ont essayé de me violer à l’intérieur de la maison. Du coup je suis partie et je n’ai plus jamais réclamé l’argent. Après ce qui m’est arrivé, j’ai peur de sortir et de chercher du travail à nouveau ».

« Le 26 août 2018, une femme égyptienne m’a appelée pour faire du henna pour elle. A ce moment-là j’étais enceinte. Je suis allée chez cette femme et j’ai travaillé toute la journée avec mon matériel. Pendant ce temps mon mari ne travaillait pas, il était à la maison. J’ai fait du henna pour elle et pour 11 femmes. Je lui ai demandé mon salaire à la fin. Elle m’a donné 70 [ginées]. Mon salaire était censé être 450, donc j’ai réclamé, elle ne m’a donné que 150. J’ai insisté pour qu’elle me donne tout, on s’est disputées, [ces gens] m’ont poussée et je suis tombée [dans les escaliers], je suis tombée jusqu’à ce que j’atterrisse en bas. Iels ont pris mon sac avec ma carte de l’UNHCR et mon argent. J’ai perdu mon enfant. Je saignais beaucoup. Je saignais jusqu’à ce que j’arriveà la maison. (…) » 

I et C., Faysal, 13/01/2020

 

Activités (henné) organisées par Strong Wings Initiative au centre communautaire soudanais du Caire. / Photographie issue de la page Facebook du SWI. Activités (henné) organisées par Strong Wings Initiative au centre communautaire soudanais du Caire. / Photographie issue de la page Facebook du SWI.

Sur les 18 femmes qui nous ont raconté leur expérience, 10 ont dit subir régulièrement des mauvais traitement et/ou des agressions dans la rue ou dans d’autres espaces publics, dont 8 à caractère explicitement raciste ou xénophobe.

« Non seulement mon travail est mal payé mais en plus j’ai des comportements horribles dans la rue. Tu te fais harceler (…) Si je n’étais pas en train d’attendre une protection je ne resterais pas là. » »

« Les trucs dans les transports, on entend toujours des choses sur nous. Des trucs sur les Noirs en général. »

  1. et E., Faysal, 13/01/2020

Une étudiante à l’Université du Caire raconte que ces insultes se poursuivent au sein de l’université :

« Je suis là depuis deux ans. Il y a du harcèlement de la part des autres étudiants. De toutes façons si on va se plaindre, le service de sécurité de l’université ils seront d’accord avec les égyptiens. »

    F., Faysal, 13/01/2020

Ce harcèlement verbal permanent décourage une bonne partie des personnes qui pourraient y prétendre (demandeur·euses d’asile et réfugié·es) d’inscrire leurs enfants à l’école publique égyptienne. Il limite l’accès aux services publics en général, comme l’explique une autre femme :

« [Toustes] les soudanais·es sont malades, certain·es ont des maladies graves. Mais aller à l’hôpital c’est difficile, tu te fais insulter, on prend ton ticket au guichet…Tu penses tout le temps à tes problèmes, au travail, dans la rue, tu peux te faire attraper dans la rue par des égyptiens, qui te prennent, te font des attouchements sexuels… »

G., Faysal, 13/01/2020

Par ailleurs, toutes les personnes que nous avons rencontrées ont des proches qui ont été agressé·es physiquement dans la rue. Depuis quelques mois, nous a-t-on raconté à plusieurs reprises, un nouveau « jeu » de certains hommes égyptiens consiste à renverser en voiture des jeunes étranger·es Noir·es : le fils d’une des femmes avec qui nous avons discuté avait été victime de ce « jeu ». Sur les réseaux sociaux, de nombreuses histoires d’agressions de ce type circulent.

Le racisme dont font l’expérience les femmes réfugiées africaines au Caire a une forte composante genrée : elles sont harcelées sexuellement en tant que femmes noires, dont le stéréotype raciste est fortement ancré en Egypte, assimilées à des prostituées, et on leur demande de faire des actes indécents.

Cinq des femmes que nous avons rencontrées avaient été agressées sexuellement dans leur immeuble ou dans la rue (et racontent que leurs filles mineures, parfois de moins de 10 ans, ont subi elles aussi des agressions sexuelles), et trois à l’intérieur même de leur appartement, dont certaines à plusieurs reprises. Selon N. Abdel Aziz (2017) les agressions sexuelles contre les femmes migrantes au Caire sont le plus souvent perpétrées par des gens qui sont familiers des victimes, avec lesquels elles ont des contacts dans la vie quotidienne : propriétaires, vendeurs, voisins… Comme en témoigne I. :

« Il y a quelques jours un homme est venu pour le gaz et il y a essayé de s’en prendre à ma fille de 7 ans. Elle a peur de marcher jusqu’à l’école, donc elle n’y va pas. J’ai fui le Soudan pour ma fille, pour qu’elle ne soit pas mariée ni excisée. J’ai demandé plusieurs fois de l’aide à l’UNHCR mais je n’ai rien obtenu. »

I., Faysal, 13/01/2020

[ Deuxième partie de cet article et liste des références à retrouver dans la prochaine publication de notre blog ]

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